Philologie de l'avenir

“Le meilleur livre du monde”

Gisèle Cocco

Tirant le Blanc, œuvre du XVe siècle, a connu un destin sinueux : adulé par Cervantes puis proscrit, redécouvert au XXe siècle par Mario Vargas Llosa.

 

« Le meilleur livre du monde » ! Telle est l’expression qu’utilisait Miguel de Cervantes (1547-1616) dans son Don Quichotte (1605), pour qualifier Tirant le Blanc (1490), un roman monumental de plus de 1000 pages remontant au Siècle d’or valencien (xve siècle): un phénomène littéraire qui a depuis été traduit en allemand, en anglais (il en existe trois traductions aux États-Unis), en espagnol (plusieurs versions), en chinois, en finlandais, en italien, en japonais, en flamand, en polonais, en roumain, en russe, en serbe et en suédois. Il a cependant fallu attendre jusqu’en 2003 pour que soit enfin publiée une traduction intégrale en français de ce texte écrit en catalan, sans doute victime de notre méfiance bien française envers les langues minoritaires du territoire, de tout temps fantasmées comme séparatistes.

L’histoire de ce roman est, en elle-même, une épopée. Il faut en situer le commencement au début du xive siècle. La couronne d’Aragon-Catalogne étend alors son emprise sur toute la Méditerranée. En Orient, l’Empire byzantin est assailli par les Turcs. L’empereur fait appel à une compagnie de mercenaires catalans, les Almogavares, à cette époque stationnés en Sicile, pour repousser les envahisseurs. Ces soudards, commandés par un certain Roger de Flor, un Templier défroqué, vont partir guerroyer en Turquie et, après quelques succès militaires, leur commandant recevra le titre de César à la cour de Constantinople, et on lui donnera la main d’une princesse impériale. Avant de le faire assassiner. La troupe des mercenaires ira ensuite fonder un «duché catalan d’Athènes», qui se maintiendra quatre-vingts ans. Tout cela est alors raconté en catalan par Ramon Muntaner (1265-1336) dans Les Almogavres (Toulouse, éd. Anacharsis, 2002).
 

Il a fallu attendre jusqu’en 2003 pour que soit enfin publiée une traduction intégrale en français de Tirant.
 

Au XVe siècle, Constantinople a été prise par les Ottomans en 1453, la couronne d’Aragon possède Naples et la Sicile. En Espagne, à Valence et à Barcelone, le Moyen Âge flamboyant brille de tous ses feux: les belles lettres et la poésie prospèrent. Un petit chevalier de peu de fortune, Joanot Martorell (1413-1468), fréquente alors les cercles érudits de son temps, cependant que des problèmes domestiques menacent son honneur, et celui de sa sœur. Un cousin a abusé d’elle, et Martorell le défie en duel. Il cherche un arbitre pour veiller au bon déroulement du combat, mais n’en trouve pas. Il se rend donc en Angleterre pour solliciter le roi, qui accepte. Mais la couronne d’Aragon s’oppose au duel. Il reste de cet affrontement des Lettres de batailles (Paris, éd José Corti, 1988), adressées par Martorell à son adversaire, où les mots sont des armes, où le combat par le fer se mue en combat par le langage. Martorell qui, comme la chevalerie déclinante en cette aube de la Renaissance, connaît des temps difficiles, se fait à l’occasion brigand de grand chemin, mais il travaille aussi à son œuvre, sans doute en compagnie du plus grand esprit de la Catalogne d’alors, Ausiàs March (1400-1459), qui se trouve être son beau-frère.

Au fil de son millier de pages, Tirant le Blanc rapporte, en une langue ciselée, l’histoire d’un chevalier breton (il existe une place Tirant-Lo-Blanc à Nantes) qui part pour Byzance secourir l’empire contre les Turcs, et tombe amoureux de la princesse. C’est l’époque des débuts de l’imprimerie et Martorell, toujours à cours d’argent, dépose son manuscrit chez un imprimeur valencien: il ne verra jamais son livre publié, car il meurt avant que l’ouvrage ne soit finalement imprimé, en 1490, dans un précieux incunable (nom donné aux impressions antérieures à 1501). Il est tiré une première fois à 700 exemplaires, et une deuxième à 150, ce qui, eu égard à la population de l’époque, équivaut à 100000 exemplaires aujourd’hui. Alors que les lettres catalanes perdent de leur gloire, sa traduction en castillan (Valladolid, 1511) assure sa renommée: dans Don Quichotte, quand le curé du vieux chevalier fait jeter aux flammes les livres de sa bibliothèque qui l’ont rendu fou, il le sauve du bûcher, car «c’est le meilleur livre du monde»! De l’espagnol, Tirant passe en italien, puis en français: une traduction de Lelio Manfredi (mort en 1528), fondée sur le texte de la version castillane et imprimée à Venise en 1538, est de nouveau traduite en français par le fameux Anne Claude de Caylus (1692-1765) et permet au roman d’être diffusé dans toute l’Europe. Mais ce n’est en réalité qu’une adaptation représentant à peine un tiers de l’original… Tirant tombe ensuite dans l’oubli.

Jusqu’au jour où un jeune lecteur péruvien de la seconde moitié du xxe siècle le découvre dans les enfers des bibliothèques de Lima, et y lit avec délices ses scènes érotiques, qui ne sont pas davantage étrangères à son succès qu’à sa condamnation par l’Église... Mario Vargas Llosa, car c’est de lui qu’il s’agit, éprouve alors un véritable coup de foudre, et l’activité éditoriale qu’il déploie pour le faire connaître aboutit au succès planétaire de ce roman, cependant que les spécialistes de philologie catalane étudient enfin la genèse de l’inexpugnable chef-d’œuvre.
 

Les scènes érotiques ne sont pas davantage étrangères à son succès qu’à sa condamnation par l’Église.
 

En France, Jean-Marie Barberà, qui a consacré une bonne partie de sa vie à la traduction de Tirant, sur le texte catalan de l’incunable de 1490, a d’abord proposé son travail à «La Pléiade» (Paris, Gallimard). Après avoir accepté, l’éditeur a finalement ajourné le projet, alors même qu’il avait publié en 1996 En selle avec Tirant le Blanc, un recueil d’essais de Vargas Llosa sur Tirant, c’est-à-dire sur un livre qui n’était pas disponible en français: la proposition de Barberà visait à combler ce vide. Au lieu de « La Pléiade », Gallimard lui a donc proposé de donner, dans la modeste collection « Quarto », non sa traduction du texte catalan original, mais la réédition de l’adaptation française (partielle) de la version italienne de Manfredi réalisée par le comte de Caylus au xviiie siècle. C’est cette édition de 1997, placée sous le haut patronage de Marc Fumaroli, que l’on trouve encore partout référencée sous le titre fallacieux de Tirant le Blanc.

En 2003, la traduction intégrale de Barberà, faite sur le texte catalan original et accompagnée d’une préface inédite de Vargas Llosa, a cependant été publiée par les éditions Anacharsis de Toulouse, qui l’ont même rééditée en 2023, avec une nouvelle préface de Marie Cosnay, sous une magnifique couverture noire: cinq siècles auront donc été nécessaires pour que les lecteurs francophones puissent enfin savourer ce chef-d’œuvre de la littérature universelle !

 

 

Gisèle Cocco est professeure agrégée de Lettres Classiques et trésorière de Philologie de l’avenir.

Tirant le Blanc de Joanot Martorell, traduit du catalan par J.-M. Barberà, éd. Anacharsis 1024 p., 31,50 €...

Tirant le Blanc, œuvre du XVe siècle, a connu un destin sinueux : adulé par Cervantes puis proscrit, redécouvert au XXe siècle par Mario Vargas Llosa.   « Le meilleur livre du monde » ! Telle est l’expression qu’utilisait Miguel de Cervantes (1547-1616) dans son Don Quichotte (1605), pour qualifier Tirant le Blanc (1490), un roman monumental de plus de 1000 pages remontant au Siècle d’or valencien (xve siècle): un phénomène littéraire qui a depuis été traduit en allemand, en anglais (il en existe trois traductions aux États-Unis), en espagnol (plusieurs versions), en chinois, en finlandais, en italien, en japonais, en flamand, en polonais, en roumain, en russe, en serbe et en suédois. Il a cependant fallu attendre jusqu’en 2003 pour que soit enfin publiée une traduction intégrale en français de ce texte écrit en catalan, sans doute victime de notre méfiance bien française envers les langues minoritaires du territoire, de tout temps fantasmées comme séparatistes. L’histoire de ce roman est, en elle-même, une épopée. Il faut en situer le commencement au début du xive siècle. La couronne d’Aragon-Catalogne étend alors son emprise sur toute la Méditerranée. En Orient, l’Empire byzantin est assailli par les Turcs. L’empereur fait appel à une compagnie de mercenaires catalans, les Almogavares, à cette époque stationnés en Sicile, pour repousser les envahisseurs. Ces soudards, commandés par un certain Roger de Flor, un Templier défroqué, vont partir guerroyer en Turquie et, après quelques succès militaires, leur commandant recevra le titre de César à la cour de Constantinople, et on lui donnera la main d’une…

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