Rendez-vous en Terre inconnue

Grégory Quenet

L’ampleur du défi écologique est souvent résumé par l’image d’une humanité utilisant plusieurs planètes. Pour Grégory Quenet, c’est parce que les humains réduisent le monde à ce qui est utile pour eux, invisibilisant leur histoire commune avec l’ensemble des êtres vivants et non vivants, que le monde leur est devenu inconnu.

Depuis le fameux incipit de Tristes tropiques en 1955, Je hais les voyages et les explorateurs, et les presque derniers mots de Claude Lévi-Strauss proclamant « adieu sauvages ! adieu voyages ! », il est devenu presque impossible de se dire à la fois savant et explorateur. Les raisons en sont bien connues, qui tiennent à l’épuisement d’une forme coloniale de connaissance
et aux illusions du terrain sinon humaines chez Plon, la pérennité de la collection Aventure créée par Marc de Gouvenain chez Actes Sud, les succès d’édition de Sylvain Tesson témoignent que cette veine se porte très bien. Mais, précisément, il s’agit de littérature et donc de textes dont les liens avec la connaissance scientifique se sont distendus. Le renouveau du sauvage dans la littérature scientifique écologique, porté par la collection Mondes sauvages comme rite de passage. Le terrain n’a pas pour autant disparu des sciences humaines, puisqu’il est le propre des anthropologues et de certains sociologues, mais il est désormais découplé des notions de voyage et d’exploration. C’était la condition pour mettre à distance les dangers de l’exotisme, les illusions d’une connaissance en surplomb et les effets de la projection de soi sur les autres. La chez Actes Sud, signale peut-être une unité qui se refait mais il faudrait examiner ceci en détail.

En tout cas, un personnage a définitivement disparu, le géographe qui faisait le lien entre le terrain de la géographie physique et celui de la géographie humaine. À Paris, la bibliothèque Mazarine a consacré en 2018 une belle exposition à Albert Demangeon (1872- 1940), l’apogée du « géographe de publication du Journal d’ethnographe du célèbre anthropologue Bronislaw Malinowski, en 1967, qui aurait dû rester privé, a précipité cette prise en conscience. Le voyage et l’exploration sont pourtant restés vivants comme des catégories littéraires et font même l’objet d’un renouveau très net. La figure de Nicolas Bouvier, l’évolution de la collection Terres plein vent » revendiquant fièrement ses souliers crottés. La pratique du terrain comme rite initiatique et mode de connaissance du géographe, par distinction avec l’historien, s’est épuisée dans les années 1970, pour s’éclipser devant une géographie conçue comme une science de l’espace, par opposition au modèle vidalien d’une science des lieux, riche en description locale mais pauvre en généralités. Ce nouveau modèle, qui correspondait parfaitement à la volonté technocratique d’aménagement et de modernisation, a triomphé avec la globalisation. La géographie enseignée dans les lycées correspond plus que jamais à une étude spatiale de la mondialisation économique hiérarchisant les territoires par l’incomplétude de leur insertion dans les flux mondiaux portés par les métropoles. Aujourd’hui, aucun élève sorti du lycée n’est capable de nommer les formes les plus élémentaires du relief, ni
les régions historiques.

L’essor du numérique et des moyens d’observation a en effet déclassé l’observation directe, au point qu’il n’est pas rare de rencontrer des étudiants capables d’étudier des champs de blé par télédétection mais pas de les reconnaître pour de vrai sur le terrain. Il en est de même pour les enfants britanniques âgés de 4 à 11 ans, qui, d’après une étude publiée dans Science en 2002, ont infiniment plus de facilité à identifier dix Pokémon que dix végétaux communs. Il serait encore plus cruel de montrer comment les pratiques de l’administration ont elles-mêmes évolué, pour passer d’une connaissance locale du territoire dans ses spécificités à un gouvernement par normes et indicateurs. La perte du sol accélérée par l’informatique n’est certainement pas une fatalité, mais force est de reconnaître que les voies numériques de la reconnexion entre les humains et leur environnement restent à inventer.

La perte du couple formé par l’exploration et le terrain constitue donc une des racines de l’insensibilité écologique a montée des populismes et des frontières est venue mettre un coup d’arrêt brutal à l’espace infini et de plus en plus connecté.

Le coup de tonnerre de l’élection de Donald Trump en 2017 est bien connu, ainsi que les recompositions géopolitiques qui se traduisent par une montée des tensions, mais leur écho dans les sciences sociales l’est moins. En 2017, Jeremy Adelman, directeur du Global History Lab de l’université de Princeton, publiait un texte mettant les pieds dans le plat. Il commence avec le 60e anniversaire d’Angela Merkel où l’historien Jürgen Osterhammel était invité pour donner une conférence à partir de son best-seller de 1 200 pages, La Transformation du monde : une histoire globale du xixe siècle (2014). Deux ans plus tard, cette célébration du global a été balayée, et cette vision d’un futur intégré, cosmopolite et tolérant a explosé. Une des conclusions possibles serait de regretter l’éclipse d’une histoire centrée sur la nation produit par l’hégémonie des perspectives globales, et c’est une musique qu’on entend de plus en plus. Il est beaucoup plus intéressant de remarquer que le global et le local vont de pair, c’est-à-dire que les mêmes dynamiques produisent à la fois des dépendances et des particularismes, de l’homogénéisation et de la fragmentation. C’est ce qui a été sous-estimé par les histoires globales, l’ensemble des dynamiques de résistance à l’intégration, la place des significations et des attachements locaux. Plus d’interdépendance donne plus de différences au lieu de les atténuer, c’est aussi une des leçons de la covid.

La place des changements climatiques et environnementaux globaux dans cette histoire est assez paradoxale. D’un côté, elle peut se lire comme l’affirmation a priori d’une Terre dont l’unité est donnée par le climat affecté par les sociétés humaines, reprenant une vision de l’extérieur qui provient de la conquête spatiale et de la modélisation numérique. C’était la vision du logo officiel de la COP15 de Copenhague en 2009, un globe quadrillé par la grille de résolution d’un modèle climatologique, alors que l’agence de design missionnée avait proposé une animation vidéo partant des inégalités territoriales pour mieux indiquer le chemin politique à parcourir et qui, faute d’avoir été emprunté, a conduit à l’échec. De l’autre côté, cette prise de conscience a fait surgir une nouvelle Terre, qui n’est plus le cadre inerte d’activités humaines sans limites, mais un être sui generis qui a créé les conditions même de la vie. Avec Gaïa, selon les mots du philosophe Bruno Latour, surgit un sol mouvant, vivant. Et c’est là que se fait la rencontre avec un renouvellement profond de la géologie, qui est en cours et dont on n’a pas encore saisi toute la portée. Alors que la géographie physique du temps de Vidal de La Blache posait un sol stable, fruit de processus de très longue durée, puis que ces formes du relief analysées par la géomorphologie avaient perdu en intérêt avec la géologie de la Terre profonde, celle du noyau et de la tectonique de plaques, les zones critiques définies en France par le géochimiste Jérôme Gaillardet installent un tout autre monde : l’essentiel se joue alors dans la fine pellicule où se concentrent la vie et les conditions de la vie, depuis le sous- sol jusqu’à l’atmosphère. Et c’est bien un monde inconnu qui surgit, où de nombreux processus sont encore mal compris, même ceux qui semblaient les plus banals, comme la circulation sous-terraine des eaux et le cycle du phosphore. Nous assistons à un moment très étonnant où se renoue

 

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