Quinze rounds Henri Decoin

Le sport est un genre littéraire

François Thomazeau

Quinze rounds Henri DecoinL’année écoulée a été particulièrement féconde en témoignages de la réconciliation désormais acquise entre la littérature et le sport. Outre-Manche et outre-Atlantique, où l’activité physique fait depuis cent cinquante ans partie intégrante du cursus, celle-ci y a depuis toujours fait excellent ménage avec les livres. L’édition française s’est longtemps pincé le nez devant les odeurs d’embrocation, de sueur et de baraques à frites, avant de se laisser gagner, doucement mais sûrement, à l’évidence. Les plus réticents affirmaient, en forme d’excuse, que la dramaturgie du sport se suffisait à elle-même. Certes, Montherlant nous avait livré ses Olympiques, tandis que Tristan Bernard, ou plus encore Antoine Blondin, se faisaient les bardes de la geste cycliste et qu’Albert Camus trouvait dans le football l’une de ses « vraies universités ». Mais le foisonnement de l’édition littéraire mettant en scène le sport ces dernières années confirme que le match est gagné, les barrières abolies, et qu’athlètes et auteurs ne se regardent plus aujourd’hui avec la méfiance d’antan. Et l’éclosion d’écrivains talentueux aussi divers qu’Olivier Guez, Philippe Bordas, Olivier Haralambon ou Philippe Brunel, tous inspirés par la beauté du geste athlétique, en est le reflet éclatant.

S’il y avait un livre qu’il fallait absolument rééditer pour remonter aux sources de la grande littérature sportive française, c’est sans nul doute le Quinze rounds d’Henri Decoin, qui plonge avec réalisme, hyperréalisme et même surréalisme, au gré d’un combat sans merci, dans la tête de ces athlètes si chère à Paul Fournel, autre mordu du champ littéraire et du champ de course. Les éditions de L’Arbre vengeur ont eu le mérite d’exhumer ce texte coup de poing publié pour la première fois en 1930 et qui, déjà, avait sonné André Breton et les surréalistes. Avant d’être le père de Didier Decoin, président de l’académie Goncourt, d’avoir figuré parmi les grands noms du cinéma populaire des années 1950, et d’avoir épousé Danielle Darrieux, superstar de son époque, Henri Decoin avait été un sportif accompli ; puis l’un des pionniers de ce journalisme de sport qui a longtemps fait sourire, à tort, les littérateurs, alors que s’y fourbissaient des plumes superbes, précises et colorées. La folie, la fièvre, l’émotion et la douleur qui se dégagent de Quinze rounds en font un vrai chef-d’œuvre oublié, qui devrait figurer sur la table de chevet des poètes comme des boxeurs.

Quinze rounds
est un vrai chef-d’œuvre oublié,
qui devrait figurer sur la table de chevet
des poètes comme des boxeurs.

Nageur de tout premier plan, comme Henri Decoin, Jacques Cartonnet incarne le côté sombre des clameurs du stade et des bassins. Dandy, dilettante, fréquentant le demi-monde, ce champion des années 1930 s’est trouvé, à son corps nullement défendant, du mauvais côté de l’histoire. Rechignant au combat d’homme à homme, plus porté sur la quête des records et de l’autosatisfaction, ce surdoué couvé par une mère étouffante eut comme rival le puissant, le travailleur, le militant Alfred Nakache, juif de Constantine qui bientôt lui dama le pion dans toutes les piscines du pays. La guerre, bien sûr, les trouva chacun dans le camp opposé, Cartonnet embrassant avec vigueur la cause de la collaboration en tant que responsable des sports de la Milice tandis que Nakache était déporté à Auschwitz, dont sa femme et sa fille ne revinrent pas. Dans Brasse Papillon, publié aux éditions Gaussen, Yves Pourcher dresse de cette personnalité trouble et complexe un portrait au scalpel, froidement factuel, appuyé sur des recherches (et des trouvailles) inédites sur un sportif au destin longtemps resté occulté par les non-dits de l’épuration.

Il faut saluer, dans ce domaine transversal entre la ligne de départ et les lignes d’écriture, le travail tout entier consacré à la réconciliation du sport et des lettres entrepris par la jeune maison d’édition En Exergue, qui a réédité en septembre La Ligne droite d’Yves Gibeau. Paru en 1957, et lauréat alors du Grand Prix de littérature sportive, cette triste histoire d’un ancien champion brisé par la guerre constituait, aux yeux d’Antoine Blondin, « un événement faisant rentrer, pour la première fois, le sport dans la littérature ». Cette réédition bienvenue est préfacée par Philippe Delerm, autre passeur entre le monde de la pointe et celui de la plume.

Il faut également saluer ici le travail mené depuis trente ans par Benoît Heimermann, chez Flammarion, Grasset puis Stock, pour promouvoir et défendre la littérature de sport et mettre à certains des plus talentueux journalistes sportifs, comme Vincent Duluc, le pied à l’étrier romanesque. Le plus vieil éditeur de France avait permis, en 2021, au délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, autre amateur de cyclisme, d’évoquer l’une des passions de sa vie, le judo, dans Judoka. « La littérature, disait Pierre Jourde, est un sport de ­combat ! »



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