Abdallah Dima ©David Poirier
©David Poirier

Sans toit ni lois

Éric Faye

Les SDF font partie du paysage urbain depuis longtemps. Combien sont-ils, au juste, en France ? Les chiffres fluctuent sensiblement selon les évaluations. Autour de trois cent mille, en 2020, d’après un décompte de la Fondation Abbé Pierre, ce qui représenterait un doublement par rapport à 2012. Le nombre de sans-abris (les personnes qui dorment toujours dehors) serait bien moindre. La mairie de Paris en dénombrait deux mille huit cents dans la capitale en 2021.
La mondialisation n’épargne pas le petit peuple de ceux qui vivent à la rue ou dans les hébergements de fortune. Qui n’a jamais vu sur un trottoir le panonceau « Famille syrienne », devant une sébile ? À l’époque du village global, les guerres d’Afghanistan, de Syrie ou du Yémen envoient une part de leurs victimes au plus loin de l’Europe. Ils succèdent sur nos trottoirs aux réfugiés de Bosnie, lesquels succédaient à d’autres…

Abdallah Dima ©David PoirierPrend-on seulement le temps de regarder les personnes à la rue ? Se demande-t-on pourquoi ils ont abouti là ? La perte d’un emploi, le surendettement, suppose-t-on pour certains. Le sans-abri que l’on suit dans le Paris de Bleu nuit, deuxième roman de Dima Abdallah, a sans doute des raisons bien à lui. Longtemps, il a refusé de sortir de chez lui, coupant tout contact avec ses collègues comme avec ses rares amis, pareil au personnage d’Un Homme qui dort, de Georges Pérec, ou aux hikikomori, ces personnes qui, au Japon, se retranchent de la société, s’enferment chez elles et refusent de parler à leurs proches. Un jour, le narrateur de Bleu nuit déserte son domicile et le voilà « sans-abri », disparu volontaire. Chaque année, en France, quarante mille personnes disparaissent et, si trente mille finissent par être retrouvées, ce n’est pas le cas des dix mille autres. L’homme qui s’efface de la société dans Bleu nuit appartient à cette dernière catégorie. Nul ne le retrouve, car nul ne le cherche. Ce quinquagénaire veut gommer son passé. Existe-t-on sans passé ? Qu’est-ce qui pousse un homme à tout quitter ? Dima Abdallah, née au Liban pendant la guerre civile, sait distiller les informations et descendre dans les souvenirs pour dévoiler peu à peu ce qui doit l’être. Rares sont les écrivains qui parlent aussi bien des sans-abris et des formes modernes de la solitude – la solitude au milieu de la foule. Certains SDF réussissent à garder leur dignité, quand d’autres sont à la dérive, dans « une tombe à ciel ouvert ». L’homme sans nom de Bleu nuit fuit son domicile et passe un contrat avec la rue, en vertu duquel il doit redevenir un être humain moyennant l’oubli du passé. Ce sans-abri se crée de nouveaux repères dans le 20e arrondissement de la capitale, déambulant par des rues aux noms beckettiens : rue du Retrait, rue des Partants, rue de l’Ermitage… Tout va bien, en somme, et le contrat passé avec la rue semble honoré ; notre homme observe la servitude de ceux qui ont un foyer, mais sont enchaînés à un mauvais salaire, à une mauvaise vie. On observe ici la ville et ses « inclus » avec les yeux d’un exclu. Qui est le plus à plaindre ? Ceux qui sont libres mais sans toit, ou ceux qui passent des compromis en échange d’un toit, mais souffrent et s’épuisent ? Ce sans-abri nous renvoie notre propre image, révèle la « servitude volontaire » de ceux qui ont un travail et une vie sociale.
Oublier est-il une chimère ? Est-ce possible sur Terre, à l’heure de la mondialisation ? Un jour, le passé du sans-abri, qu’il croyait plus ou moins effacé, lui saute à la gorge. Dima Abdallah mène dès lors une réflexion subtile sur la mémoire, sur les séquelles de nos actes. Dans une période où l’on nous parle de pénuries, elle déploie ce qui commence à manquer à la littérature française d’aujourd’hui, la délicatesse et un sens aigu de la poésie. Voici évoqué le tumulte du monde sans quitter quelques rues du 20e arrondissement, vingtième comme un écho triste du siècle dernier : ceux qui ont souffert au xxe siècle ne peuvent s’extraire de cette époque. Le temps a des griffes et il vous rattrape toujours.
Bleu nuit, de Dima Abdallah, éditions Sabine Wespieser (2022), 232 p.

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