Lamine Gueye Skieur sénégalais
Premier athlète noir à participer aux JO d’hiver, Lamine Guèye s’est illustré à Sarajevo en 1984, Albertville en 1992 et Lillehammer en 1994.

Ski africain : comme un avion sans ailes

Sylvère-Henry Cissé

«Pourquoi le ski africain n’a-t-il pas décollé ? » La mâchoire se serre. L’œil rieur et le sourire espiègle au coin des lèvres s’effacent. La sourde colère se devine chez Lamine Guèye face à la question. La simple évocation de ce qui apparaît comme une évidence fait surgir des émotions à fleur de peau, insoupçonnables pour ceux qui le voient toujours radieux, sociable et amical. Le premier skieur africain à avoir pris part aux Jeux olympiques se souvient comme si c’était hier de la condamnation des athlètes du continent, invités malgré eux à s’éloigner du grand cirque blanc. « Le ski africain a bien décollé. Mais, en 1992, c’est la catastrophe », assène le Sénégalais en détachant chaque syllabe. La faute à qui ? À Juan Antonio Samaranch. « Aux JO d’Albertville, un skieur marocain se fait doubler dans une descente, poursuit-il. Et Juan Antonio Samaranch, le très controversé président du CIO de l’époque, dit : “Je ne veux plus de cela aux JO.” Terminée la règle des quatre compétiteurs par pays qui prévalait. À l’édition suivante, en 1994, la règle change. Pour se qualifier il faut être dans les 500 meilleurs mondiaux. » La Fédération internationale de ski (FIS) devrait protester devant cette remise en cause, sur un claquement de doigts, de l’universalisme du sport et de l’olympisme… Elle n’en fait rien. Bien au contraire, elle adopte des règlements identiques en championnat et en Coupe du monde. Un plafond de verre, devenu incassable, se dresse devant les skieurs des pays non alpins, condamnés à une triple peine. Sans le prestige d’une exposition mondiale, les sponsors retirent leurs soutiens et les dotations matérielles. Sans qualification aux grands championnats, les sportifs exotiques ne bénéficient plus de la gratuité de l’hébergement. Déjà très souvent esseulés sur le circuit, les voici dans l’incapacité de rivaliser avec des athlètes nés les skis aux pieds, avec des infrastructures et des moyens quasi-illimités. Dorénavant, impossible de progresser au contact des meilleurs et de rêver atteindre un jour un podium.

Le 8 février 1984 à Sarajevo, pour la première fois,
un étendard africain flotte au vent lors d’une cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver.

Lamine Gueye ©F.Mantovani
Lamine Guèye, 61 ans, ancien skieur alpin et auteur du livre Skieur sénégalais cherche esprit olympique (2008).

Lorsque ce cataclysme se produit, Lamine Guèye a déjà révolutionné le mouvement olympique d’une manière qu’il pensait irréversible. Le 8 février 1984 à Sarajevo, pour la première fois, grâce à lui, un étendard africain flotte au vent lors d’une cérémonie d’ouverture des Jeux d’hiver. L’impact émotionnel est tel qu’il ne peut s’empêcher de verser une larme. Il pleure en défilant dans le stade en se souvenant de ces années d’exil en pension suisse où il a appris le ski. Il pleure en portant haut l’étoile du drapeau sénégalais, en pensant à son grand-père et homonyme, personnalité politique majeure de la décolonisation. Il pleure face à l’incongruité de l’ordre alphabétique serbo-
croate qui a placé le Sénégal, dont il est l’unique représentant, entre les deux plus grosses délégations, radicalement opposées dans la guerre froide. L’homme de paix porte seul tout un continent et sanglote, coincé entre 450 athlètes américains et 490 soviétiques qui se toisent, se défient du regard, avec des hockeyeurs à deux doigts d’en venir aux mains. Lamine s’étonne presque alors que tous les voyants soient au vert, malgré la jeunesse de la Fédération sénégalaise de ski qu’il a créée en 1979. Il sent le niveau technique et l’atmosphère générale dans lequel baignent les athlètes des petites nations propices pour atteindre les accessits. Mais les Jeux de Lillehammer sonnent le glas de tous ces espoirs. En dépit des obstacles placés sur son chemin, il participe à ses derniers jeux en 1994 en Norvège. 

Désormais, la consigne non-écrite est claire : festoyons entre nations de tradition de ski. Lors des championnats du monde, qui se tiennent tous les deux ans, la FIS introduit un stratagème vicieux : une pré-qualification pour les petites nations, dont les pays africains, avec l’intégration des 25 premiers dans la compétition proprement dite. On exige ainsi des « petits » concurrents deux fois plus d’efforts qu’aux « gros ».

« J’avais face à moi le CIO et la FIS. C’est colossal. J’ai quand même décidé de dénoncer cet état de fait et j’ai fait bouger certaines choses. » Lamine Guèye sonne la révolte et se mobilise avec des hommes de loi. Courriers, menaces, fax aux instances internationales, il parvient à porter le nombre de skieurs autorisés à s’aligner aux championnats du monde de 500 à 1500. Il bataille pied à pied avec la Fédération Internationale qui veut réserver son espace vital à quelques nations. En participant à la Coupe continentale sud-américaine de ski alpin, il obtient l’assurance de se qualifier avec le Sénégal pour les Jeux de Salt Lake City de 2002 s’il réalise les minimas lui permettant de concourir une dernière fois sur la scène olympique. Il casse sa tirelire pour rallier les pistes du Chili et d’Argentine. Sur place, il rivalise avec les meilleurs et bat de deux secondes à l’entraînement les temps à réaliser pour se qualifier pour les Jeux. Tout se passe pour le mieux, mais la veille de la course de qualification, lors de la réunion des chefs d’équipes, son nom n’apparaît pas sur la liste de départ : « Monsieur, vous ne pouvez pas participer à cette compétition parce que vous n’êtes pas sud-américain. » Le temps de reprendre ses esprits, il fait remarquer que des Français, des Suisses, des Autrichiens participent à la course. Pourquoi pas le Sénégal ? Le responsable sud-américain poursuit sa descente en absurdie : « Oui, mais eux sont déjà qualifiés pour la Coupe du monde. » Seul à l’autre bout de la planète, Lamine parvient à joindre Sarah Lewis, secrétaire générale de la FIS, pour lui faire part de la profonde injustice dont il est victime. Lamine n’oubliera jamais sa réponse : « Mais la vie est une injustice, Monsieur Guèye. »

« Mais la vie est une injustice, Monsieur Guèye. »

« Quand tu es invité à une fête et que l’on te dit : Monsieur, vous n’allez pas manger avec nous, mais dans -l’arrière-cuisine avec les coureurs marocains ou sri-lankais, tu te dis qu’il y a un problème… » Lamine Guèye menace alors la FIS de poursuites devant la Cour internationale de justice pour discrimination envers les pays africains. Après une rude bataille et de longues négociations, il obtient gain de cause. Aujourd’hui, il est stipulé dans le règlement des épreuves sud-américaines que les skieurs des pays africains ont accès aux compétitions. Un succès au goût amer, avec une question en suspens : pourquoi ? Lamine préfère ne pas s’attarder sur le fléau le mieux partagé au monde : la discrimination, qui atteint principalement les populations du Sud. « Il ne se passe pas deux mois sans que je reçoive un coup de fil d’un pays émergent qui veut créer une fédération dans son pays », note-t-il, non sans fierté. Son parcours de premier à jamais, ses 25 coupes du monde, ses cinq championnats du monde et ses trois participations aux Jeux olympiques, ses combats, ses défaites et ses grandes victoires sur les préjugés et l’iniquité sont assez exemplaires pour lui permettre de se concentrer sur le présent et l’avenir. « Il y a un an, le Tunisien Ihab Ayed m’a appelé pour me demander conseil afin de créer la fédération tunisienne de hockey sur glace. Cette capacité à dire : nous aussi, les Africains, nous pouvons y aller, est désormais assez connue. Les Africains m’appellent et j’en suis assez fier. »  

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