Polylinguisme ©Anais Lefebvre

Éloge du bilinguisme

Mathilde Ramadier

Et si le multilinguisme était un humanisme ? Selon la recherche, la maîtrise de plusieurs langues favoriserait l’intelligence relationnelle et permettrait une ouverture sur le monde plus vaste. Alors écoutons ce que les polyglottes ont à nous dire.

« Que vous reste-t-il de l’Europe ? », demandait le journaliste allemand Günter Gaus à Hannah Arendt en 1967, soit vingt-six ans après son exil aux États-Unis. « Ce qui reste ? Il reste la langue », répondit la philosophe polyglotte. Si la guerre, l’holocauste et l’exil avaient traumatisé, détruit, tué, ils n’avaient en revanche pas réussi à anéantir ses langues — ni l’histoire, l’inconscient et les trésors qu’elles recèlent.

Voilà deux ans que nous sommes privés de voyages et de rencontres. Conséquence d’une pandémie mondiale et d’une réduction de nos pratiques communes, cela nous pousse à revoir nos modes de communication, soumis à l’instantanéité désincarnée des applis de visioconférence. Or, « l’être humain est un être de langage », écrivait Françoise Dolto. D’après elle, la première connivence profonde entre deux êtres, le premier lien entre une mère et son enfant repose sur la voix et donc, sur la langue : celle qu’on parle, qu’on entend et qui nous berce.

D’une culture ou d’une génération à l’autre, les langues sont des lieux propices aux rencontres humaines. Elles le restent en temps de pandémie. « Nul être humain n’est une île », déclamait en 1624 le poète John Donne. Nulle langue n’est une île, pourrait-on affirmer à notre tour en 2022.

C’est une conséquence directe de la globalisation : plus de la moitié de la population mondiale est désormais plurilingue. Les estimations oscillent autour de 75 % et ce nombre ne cesse d’augmenter. Il comprend les polylingues, qui ont grandi avec plusieurs langues maternelles, et les polyglottes, qui ont acquis d’autres langues à l’âge adulte. Chaque langue parlée accompagne des épisodes particuliers de notre histoire, charriant un inconscient — lui aussi plurilingue, dans le cas des familles ayant émigré. La langue maternelle est riche en associations sémantiques et affectives, puisqu’elle soutient les années formatrices de l’enfant. Même si elle n’est plus maîtrisée, elle reste associée à des mondes symboliques forts : celui de l’enfance, des soins prodigués par les parents, du souvenir des aïeux… Les langues qu’on acquiert plus tard sont elles aussi vecteurs d’univers psychiques puissants : une langue étudiée par passion, celle d’un être aimé ou du pays où l’on s’est expatrié.

Les bilingues seraient plus tolérants.
Grâce à la richesse de leur vocabulaire, leur vision du monde serait moins stéréotypée.
Le polyglottisme, c’est l’inverse du repli sur soi.

D’après les neuroscientifiques Laura-Ann Petitto et Ioulia Koverman, l’être humain ne serait nullement programmé pour être monolingue. Lorsque l’enfant est exposé à deux langues très tôt, il peut les développer au même rythme qu’un enfant monolingue, « comme s’il avait deux cerveaux monolingues en un ». Le bilinguisme dépasse de loin le seul domaine du langage, il intègre des facteurs symboliques, culturels et individuels qui s’invitent dans l’expression linguistique. En d’autres termes, lorsqu’on est bilingue, on ne se contente pas de parler deux langues : on navigue à la croisée de deux mondes. On grandit avec cette pluralité de représentations et on la diffuse à son tour autour de soi.

Pour la psychanalyste Marie-Jeanne Segers, « celui qui connaît deux langues connaît deux cultures ; c’est quelqu’un de plus civilisé, de moins péremptoire qu’un impatrié monolingue ». Un trait de personnalité semble émerger sous les contours d’une vertu morale : oui, les bilingues seraient plus tolérants. Grâce à la polysémie de leur discours, la richesse de leur vocabulaire, leur vision du monde serait plus vaste, moins stéréotypée. Le polyglottisme, c’est l’inverse du repli sur soi.

Le bilinguisme constituerait un facteur protecteur, ou retardateur, contre les démences du type Alzheimer.

Notre psyché est façonnée par les langues qu’on parle, qui nous permettent de déployer notre personnalité. Les psychologues Sebastian Dieguez et Silke Hemmerle travaillent sur la théorie de la « double personnalité » des bilingues : le Moi de la langue maternelle fait face au Moi « étranger ». Les bilingues adaptent leur comportement en fonction du contexte linguistique et culturel où ils se trouvent. Résultat : ils jugent moins autrui et sont plus empathiques. Plus étonnant encore, le bilinguisme constituerait un facteur protecteur, ou retardateur, contre les démences du type Alzheimer, caractérisées par l’altération de la mémoire et de l’idéation.

La langue n’est pas une barrière, c’est un pont — qui nous permet d’aller vers l’autre et de revenir vers soi. L’expérience d’auteurs polyglottes tels que Aharon Appelfeld, Elias Canetti ou Samuel Beckett pour ne citer qu’eux, montre qu’ils ont utilisé la langue comme mécanisme de défense pour dépasser un traumatisme. C’est aussi le cas du philosophe Heinz Wismann, né à Berlin en 1935. Exilé pendant la guerre, il trouve refuge en France. Passer d’une langue à l’autre lui permet d’adoucir sa tristesse et d’éprouver différentes manières de se rapporter à la réalité. Il faut, dit-il, en tirer profit : « Il ne s’agit plus de ressembler à soi sur un mode patrimonial, comme si l’on était effectivement ce que l’on est censé être, mais sur un mode dynamique : tenant d’une grammaire, on cesse d’être l’ennemi d’une autre, et la quête de l’altérité devient une ressource stylistique. » La construction de soi passe par le langage, qui comprend toujours une part d’invention, qui nous est propre.

Les nationalistes déplorent un « remplacement » de la langue française. Or, le monolinguisme « pur » est un fantasme identitaire et raciste.

C’est la force du bilinguisme qui, en créant de la différence, devient un remède à l’intolérance : « La véritable créativité humaine, c’est cette prolifération de différences. Et la bêtise humaine, c’est de vouloir camper sur l’une de ces différences, ou de vouloir les embrasser, dans un compromis. » La bêtise dont parle Wismannn, c’est aussi celle des nationalistes qui déplorent un « remplacement » de la langue française par des langues étrangères et refusent de les apprendre. Or le monolinguisme « pur » est un fantasme identitaire et raciste. Le philosophe Marc Crépon s’est attaché à démasquer ces pièges en proposant le néologisme d’« unidentité » pour désigner ce désir de pureté de la langue et de la culture qui ne se partageraient avec aucun « étranger ». Dans Nord perdu, l’écrivaine franco-canadienne Nancy Huston déplore l’étroitesse d’esprit de l’« impatrié » monolingue qui se complaît dans le « confort » de sa langue maternelle. Si les langues doivent être reconnues, défendues contre leur disparition, contre le globish (anglais corporate et appauvri), il ne faut pas, à l’inverse, tomber dans l’écueil du repli identitaire.

Dans Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Freud note que lorsque l’enfant apprend à parler, il le fait de façon ludique.

Mathilde Ramadier est autrice, scénariste et traductrice. Diplômée en philosophie, elle obtient en 2020 un master en psychanalyse. Ses recherches portent sur l’influence des langues parlées sur la psyché.

Il associe d’abord mots et phonèmes sans se soucier du sens de la phrase ainsi formée. Le philosophe Daniel Heller-Roazen nomme « sommet du babil » la phase jouissive où le nourrisson teste tous les sons. Or ce plaisir est progressivement interdit à l’enfant par ses parents, l’école, la société, car l’entrée dans l’ordre du langage et la communication ne tolère que les associations de mots qui génèrent du sens pour l’autre. Freud remarque qu’il existe toujours des moyens de s’affranchir de ces restrictions : en inventant une langue de jeu, ou par l’exercice de sublimation que sont le théâtre, la poésie, la chanson… Dans un monde certes polyglotte mais à la fois dominé par les messageries instantanées et menacé par le repli sur soi, nous devrions questionner de nouveau ce qui fait le plaisir de parler à l’autre.

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