Cristina Tomando photos White Fence East-LA, Estados-Unidos, 1986
Cristina Tomando photos White Fence East-LA, Estados-Unidos, 1986

Graciela Iturbide à la vie, à la mort

Sophie Rosemont

Elle porte une étoffe sur les épaules. Graphique, noire et blanche, à l’image de sa photographie. Graciela Iturbide va fêter ses 80 ans tandis qu’une grande rétrospective se tient à la Fondation Cartier, du 12 février au 29 mai 2022. Heliotropo 37 a été nommée en référence à son studio du 37, calle Heliotropo, à Mexico, lieu imaginé par son fils, l’architecte Mauricio Rocha, qui a aussi veillé à la scénographie de l’événement. Au programme, des images de la communauté Seri, les femmes zapotèques de la vallée d’Oaxaca, mais aussi des clichés pris en Inde, à Los Angeles, au Japon, en Argentine… C’est à travers son regard de Mexicaine – et fière de l’être – que Graciela Iturbide envisage ses sujets : « Mon pays a incontestablement une influence sur moi, il nourrit l’œil que je porte sur les autres et donc mon langage photographique. » Ce langage, elle l’a façonné longtemps sans le savoir. Née à Mexico dans une famille de treize enfants, Graciela grandit dans un environnement croyant, fervent même : « Mon éducation a été très catholique – même si désormais, je suis agnostique. Enfant, j’adorais tous ces rituels, les couronnes, les costumes d’anges, les fêtes, les chants grégoriens. Ce que j’ai sauvé de tout ça, c’est le rituel. Comme tout ce qui est imagination, rêve ou fantaisie, il sert la photographie. »

Portrait de Graciela Iturbide ©Martin Bellatin-2021
Portrait de Graciela Iturbide ©Martin Bellatin-2021

Un large peigne planté au sommet d’une longue chevelure, des masques folkloriques qui révèlent plus qu’ils ne dissimulent, une veste suspendue à la branche d’un arbre décharné… Autant de détails ou de singularités qui peuvent toucher au magique. Avant de les capturer des décennies plus tard, Graciela les perçoit déjà : « Petite, je voulais être écrivaine, mais j’ai commencé à prendre des photos quand mon père m’a offert un Polaroid. Or, en raison du caractère conservateur de ma famille, cela m’était impossible de devenir artiste. » À 19 ans, elle épouse l’architecte Manuel Rocha Diaz, avec qui elle a trois enfants. Huit ans plus tard, elle s’inscrit à l’école de cinéma de l’Universidad Nacional Autónoma de Mexico. C’est en étudiant la prise de vue photographique qu’elle rencontre Manuel Alvarez Bravo, qui devient son mentor. « J’ai beaucoup appris auprès de lui, et sa sagesse m’a incitée à abandonner le cinéma pour me tourner vers la photographie, medium merveilleux pour découvrir non seulement mon pays, mais aussi d’autres contrées. » En cela, elle est adepte du fameux instant décisif d’Henri Cartier-Bresson, avec lequel elle a aussi collaboré. 

« J’ai besoin de sentir cette proximité, cette complicité avec mes sujets. Je suis une photographe de la rue, pas de studio ou de publicité. »

En 1971, sa fille Claudia, 6 ans, meurt brutalement. Choquée par cette tragédie, Graciela Iturbide quitte son mari et se plonge corps et âme dans son art. Durant plusieurs années, elle poursuit les images des angelitos, enfants mexicains que la mort prématurée a transformés en ange, selon les croyances mexicaines. « La photographie est une thérapie. À chaque village où je me rendais, j’allais au cimetière et dès qu’il y avait un angelito, je sortais mon appareil… Jusqu’à ce que je me retrouve un beau jour face au cadavre d’un homme à moitié dévoré par les oiseaux. Ça a été un signe très fort : la mort elle-même venait me parler. Après, j’ai fait une profonde dépression, car j’ai réalisé l’impact de tout ce que je faisais depuis la mort de Claudia… » En 1979, elle commence à passer du temps dans la communauté indigène Juchitán. Les femmes zapotèques y apparaissaient dans tout leur charisme naturel : « J’avais des photos d’hommes, d’enfants, d’animaux… Mais je vivais chez les femmes, j’étais proche d’elles et j’allais avec elles au marché. Elles sont belles, massives, avec beaucoup de caractère. Ce sont de grandes amoureuses, aussi, en charge de toute l’économie. Je donne simplement à voir ce que moi, j’ai vu. » Cette simplicité de l’intention s’incarne dans un noir et blanc qui, aussi élégant soit-il, n’en est pas moins empreint de chaleur humaine. « C’est une abstraction de la vie, on ne se préoccupe pas du cadre ou du reflet. Tout se passe entre la lumière et les ombres. Depuis toujours, je sens mes photographies en noir et blanc. » Hormis une série en couleurs réalisée spécialement pour Heliotropo 37, où elle documente l’albâtre du village mexicain de Tecali. 

Portrait d’une jeune femme

Si son sexe lui a permis d’être plus proche de ses sujets féminins, a-t-il été un obstacle dans son métier ? « Jamais ! s’exclame celle qui se définit, sans insister, comme féministe convaincue. Je n’utilise pas de téléobjectif, de flash ou de trépied, car j’ai besoin de sentir cette proximité, cette complicité avec mes sujets. Je suis une photographe de la rue, pas de studio ou de publicité, ce qui m’a sans doute évité bien des désagréments… » En revanche, sa maternité lui a conféré « une sensibilité particulière » : « Le fait d’avoir des enfants, de quitter quelqu’un, de perdre une fille, tout a une influence. On évolue constamment jusqu’à trouver un regard plus juste, plus attentif. L’appareil photo est une extension du photographe. » Passionnée d’anthropologie, grande lectrice de Darwin, Graciela Iturbide a récemment découvert avec enthousiasme les volcans des îles Canaries : « J’ai ressenti très fort l’évolution de l’homme. Cela m’a fait d’autant plus prendre conscience d’où je viens. Encore aujourd’hui, je ne cesse d’apprendre. » 

Tirage G. Iturbide
Tirage G. Iturbide

Heliotropo 37, exposition de Graciela Iturbide à la Fondation Cartier, à Paris, du 12 février au 29 mai.

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