Betty Davis : femme puissante

Sophie Rosemont

Samplée par Ice Cube, Ludacris, Talib Kweli ou encore Lenny Kravitz, icône pour les puristes du funk et du blues seventies, Betty Davis n’aura jamais connu le succès commercial. Beaucoup se sont souvenus de son existence, voire l’ont découverte, au moment de sa disparition, le 9 février dernier. Et pourtant, dans le sillage d’une autre Davis, Angela, elle a été une figure du féminisme, versant Black is Beautiful. Certes moins politisée mais tout aussi affirmée. D’après Angela Davis, l’homme noir ne sera complètement libre que le jour où il cessera aussi de vouloir dominer la femme noire. Dans la boîte à outils de l’émancipation, cette dernière va piocher dans les arts, la littérature et surtout la musique. Si on pense souvent aux reines du disco, de Donna Summer à Gloria Gaynor en passant par l’ex-Motown Girl Diana Ross, aux icônes soul, d’Aretha Franklin à Minnie Ripperton, le R&B et le funk ont également bénéficié de figures de proue telles que Betty Wright et Betty Davis. Ces deux chanteuses n’ont pas passé le cap des années 1980, mais la très libérée Mrs Davis l’a payé au prix fort : celui du silence dans lequel elle a passé la seconde moitié de son existence. 

Même Miles Davis, loin d’être un enfant de chœur, la considère comme « trop frénétique ».

Betty Davis “They say I'm different»Née le 26 juillet 1944 à Durham, en Caroline du Nord, Betty Mabry ne connaît pas longtemps le joug des lois Jim Crow, qui la marqueront néanmoins longtemps. Alors qu’elle est encore enfant, sa famille déménage à Pittsburgh. Si la ségrégation n’y sévit pas, la précarité financière persiste comme la vulnérabilité quotidienne due à la couleur de peau. Or, chez les Mabry, on se remonte le moral en écoutant du blues, de la soul et le rock’n’roll d’Elvis Presley, sur lequel le père, adoré par Betty, danse à merveille. Sa fille est, quant à elle, très créative. À 12 ans, elle écrit sa première chanson, « I’m Going to Bake That Cake of Love ». De bon augure… À 16 ans, elle part tenter sa chance à New York. Elle y étudie la mode au Fashion Institute of Technology et vit de petits boulots. Sillonnant le Village nocturne, elle se lasse vite du folk et devient DJ au Cellar, un club interracial et hautement branché. Également mannequin, elle est l’une des premières femmes noires à être photographiée dans le monde entier, et lors de séjours à Londres, elle en profite pour se lier avec la faune arty locale. Dès le début des sixties, elle enregistre quelques singles tels « Get Ready For Betty » et « I’ll Be There », avec Roy Arlington. Elle écrit aussi « Uptown (to Harlem) », en 1967, pour les Chambers Brothers. Devenue l’une des égéries du Village, et membre du bien-nommé collectif féminin Electric Ladies, elle croise en 1966 le chemin de Miles Davis. Lequel succombe à la beauté et à l’intelligence de celle qu’il envisage avant tout comme une chanteuse et compositrice « versée dans la pop music nouvelle, d’avant-garde » (extrait de Miles : l’autobiographie). En 1968, lorsqu’il divorce de sa première femme, Frances, il épouse Betty dans l’Indiana, avec seulement le frère et la sœur de Miles en guise de témoins. « Elle m’a fait découvrir la musique de Jimi Hendrix – qu’elle m’a présenté –, ainsi que d’autres musiques et musiciens de rock noir. Elle connaissait Sly Stone, tous ces types, et elle était très forte elle aussi. Si elle chantait aujourd’hui, ce serait quelque chose comme Madonna ; ou comme Prince, mais en femme. » Forcément, entre ces deux caractères explosifs, cela ne peut durer. Même Miles, loin d’être un enfant de chœur, la considère comme « trop frénétique » : « Betty était un esprit libre, bourrée de talent, c’était une rockeuse, une fille de la rue habituée à autre chose. Elle était ordurière, ne parlait que de trucs sexuels… » 

Bref, cette femme puissante déstabilise l’ego de Miles. Deux ans après leur mariage, ils s’éloignent, chacun vit des aventures et, en 1969, c’est le divorce. Ça tombe bien, Betty a envie de retourner en studio, et ne pas avoir Miles dans les pattes l’arrange. Forte de ses relations, elle s’entoure de la crème de la crème, souvent recrutée dans les rangs de la Family Stone : le bassiste Larry Graham, le guitariste Neal Schon et le batteur Greg Errico, qui réalise le disque. En résulte un premier album, Betty Davis (1973) d’un funk sexy et vénéneux. Trop pour les radios qui refusent de diffuser ses chansons, et même pour la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) qui déplore qu’elle ne soit pas plus « digne ». Qu’importe. Betty Davis enchaîne les albums qu’elle veut désormais produire seule et où, de son timbre rocailleux, elle exprime son désir d’indépendance, tant financière qu’affective ou sexuelle : They Say I’m Different (1974), Nasty Gal (1975) et Is it Love or Desire (1976, seulement paru en 2009). Elle se montre à la fois lascive et provocatrice : « You said I wasn’t nothin’ but a dirty dog / But still you want me back again, back again » («  Tu dis que je ne suis qu’une sale chienne, mais tu veux toujours, toujours que je revienne »). Dans sa ligne de mire, des artistes qui l’inspirent depuis longtemps, d’Al Green à Barry White, tous deux cités dans l’électrique « F.U.N.K. ». Avec « 70’s Blues », elle se fait aussi reflet d’une société en gueule de bois du Summer of Love et de la Marche de Selma. En filigrane, elle revendique d’être une femme noire en pleine possession de ses désirs… de quoi être qualifiée de Black Panther Woman par Santana ! En cela, elle ouvre la voie aux rappeuses Lil’ Kim et autres Cardi B, qui manipulent leur sex-appeal au gré de leurs performances.

Betty DavisHélas, sa rencontre avec le grand public n’a pas lieu. « Elle était simplement en avance sur son temps », commente a posteriori Miles Davis. Un peu trop, même. À la fin des seventies, elle retourne au bercail en banlieue de Pittsburgh, et est profondément affectée par le décès de son père. « Le battement de mon cœur a changé », dit-elle. Ses dépenses réduites au strict minimum, elle ne se fait plus entendre jusqu’à son dernier souffle. Ou presque : en 2019, suite à la petite effervescence soulevée par le documentaire They Say I’m Different de Phil Cox, qui rappelle son existence, elle écrit un morceau au groove jazzy interprété par la chanteuse et ethnologue Danielle Maggio, « A Little Bit Hot Tonight ». Début 2022, elle succombe au cancer qui la rongeait. Si on en sait peu sur ses dernières années, on se doute que, fidèle à son tempérament, elle n’avait aucun regret. Et encore moins de remords. 

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