ASTOLFI ©Geoffroy Mathieu

J’étais La Zaca

Christian Astolfi

Ciel dégagé, brise légère. Un léger clapotis me berce doucement dans ce matin calme. Un rayon de soleil se détend sur mon roof, telle la queue d’un lézard géant. Je les observe, un après l’autre, franchir la coupée en file indienne. Monter à bord, le pied en équilibre, la main de Peter, le skipper, qui les aide à se stabiliser sur le pont. Ils ressemblent à leurs prédécesseurs, comme les suivants leur ressembleront. Faits dans le même moule, habillés à l’identique – cinquantaine grisonnante et pull zippé mérinos pour les hommes, trentaine débordante, la ligne tenue, déjà botoxées, et marinières Saint James pour les femmes. Encore des marins d’eau douce qui viennent goûter l’air du large. Je sais bien ce qu’ils veulent. Voir hisser mes voiles, sentir la vague cogner sous ma coque, avec juste ce qu’il faut de tangage, histoire de connaître ce frisson des navigateurs au long cours dont on leur a parlé. Pour faire bonne figure, ils feront front en se tenant aux drisses, un œil sur l’horizon. Les plus téméraires iront à ma proue, me voir danser sur le parquet des flots. Et quand je ferai escale dans une crique aux eaux cristallines – car c’est bien connu, tous les voiliers de légende jettent l’ancre, à un moment ou à un autre, dans un paradis perdu –, ils se remettront de leurs émotions, devant une petite friture du golfe et un homard bleu en salade, arrosés de champagne millésimé. Ils s’en mettront plein la lampe et les doigts, comme avec une barbe à papa dans une fête foraine. Ils ont payé cher pour ça ! Voilà ce que je suis devenue…

Souvent, je pense à Errol Flynn… Qu’aurait-il dit de ce qu’ils ont fait de moi ? Lui qui arpentait mon pont tel un corsaire, sa pipe à la bouche, tirant sur mes cordages comme un forcené.

Une putain de luxe. Tarifée au prix fort pour des milliardaires en mal de sensations fortes. Pour ça, ils m’ont ravalée de fond en comble – rénové ma structure, poncé et verni mes bois nobles, lustré mes cuivres, dégrippé mes gréements, dressé à nouveau mes mâts, drapé de neuf mes voiles auriques. J’étais à l’abandon depuis des années. Je pourrissais, amarrée le long des quais. Le ventre à l’air, j’attendais ma fin, comme ces vieux éléphants qui se couchent dans le soleil avant de s’endormir pour toujours. Mais il y a des bêtes que les hommes ne veulent pas voir mourir. Elles leur rappellent trop leur gloire et leur génie. Elles sont leur alibi pour oublier qu’ils laissent crever les autres… Tous ces navires qu’ils disaient leur fleuron, lancés en grande pompe, pliés à leur service, usés jusqu’à la corde, puis mis au rebut, avant d’être taillés en pièces et fondus comme de la tôle à recuire. Comme si ceux qui les avaient pensés et construits, dans tous ces ports, sur tous ces chantiers, n’avaient pas mis autant de cœur à l’ouvrage que pour faire de moi le bateau que j’étais. Comme s’ils n’en étaient pas aussi fiers que le meilleur de mes charpentiers.

Christian Astolfi « De notre temps emporté »Souvent, je pense à Errol Flynn… Qu’aurait-il dit de ce qu’ils ont fait de moi ? Lui qui arpentait mon pont tel un corsaire, sa pipe à la bouche, tirant sur mes cordages comme un forcené, jouant de mes voiles à les faire craquer, bordant à tous vents, changeant de cap comme de fortune, plongeant dans l’eau glacée, harponnant à ma proue. Il m’avait acquise en 1946. Démobilisée, démâtée, offerte au plus offrant, j’étais comme une marquise sur un marché aux esclaves. Je sortais d’une mission au service de l’US Navy. J’avais patrouillé durant des mois, équipée de mitrailleuses, dans la baie de San Francisco. J’avais le teint gris bleu, des cicatrices sur la coque, des mites et des cafards plein mes compartiments. Mes membrures grinçaient, comme les vertèbres d’un corps fatigué. Errol s’est occupé de moi – je crois qu’au début, il était un peu amoureux. Il me sortait à chaque occasion, comme à son bras, me montrait partout. Il avait fait installer à mon bord une salle de projection. Ses amis d’Hollywood embarquaient pour des virées à n’en plus finir. On prenait le large, le zef à plein nez – un jour dans la mer des Caraïbes, un autre dans le golfe du Mexique. On y menait grand train. Faisait bonne chère. On y buvait beaucoup. On naviguait à vue, le gouvernail dans une main, un verre à pied dans l’autre. J’étais le théâtre des dérives, la scène des extravagances, le plancher des rêveries. Entre deux rasades de rhum Bacardi, la nuit tombée, sous la lune fière, ancré dans la baie de Saint-Domingue ou à quelques encablures des côtes de la Barbade, Flynn racontait ses histoires du bout du monde. On y croisait des mers déchaînées, des vents à décorner les bœufs, des pluies diluviennes, le pot au noir, des criques secrètes, des lagons endormis, des baleines à bosse, des calamars géants, des trafiquants d’or et des marchands d’armes. Tout était vrai, tout était faux. On aurait cru Marco Polo inventant pour Kubilaï Khan des villes invisibles. Le lendemain, le soleil se levait sur le pont, au milieu du roulis des bouteilles vides, des corps endormis cuvant leur cuite, leur haleine rance. J’attendais avant de craquer des membrures que Flynn ouvre l’œil. Je veillais sur lui. J’avais pour ses excès un regard attendri. Je lui devais bien ça. Il m’avait sauvé de l’ennui. Il me le rendait à sa façon. J’étais sa déesse, alanguie le long des quais du monde – goélette de trente-six mètres de long, dressée sur ma mâture comme sur des talons aiguilles, habillée de mille-trois-cent-cinquante mètres carrés de voiles. Il dépensait pour moi tout son argent, et celui qu’il n’avait pas. Il me voulait rêve, illusion, allégorie. Il me voulait mythe. Il me faisait tourner dans des scènes célèbres. Me filmait en technicolor. Comme ce jour, quelques mois après avoir lié nos destins, où j’ai vu embarquer Rita Hayworth. Le soleil illuminait la baie d’Acapulco. Elle était vêtue d’un simple polo et d’un pantalon, un foulard noué autour de la tête, son regard dérobé derrière des lunettes noires. Accompagnée de son metteur en scène de mari, Orson Welles, et de toute une équipe. Ils sont restés à bord pendant des semaines pour tourner La Dame de Shangaï. Le climat entre Hayworth et Welles était à la rupture. Pour le tournage, Orson avait voulu qu’elle coupe sa chevelure flamboyante, et l’avait fait teindre en blond platine. Tout Hollywood était vent debout, et reprochait à Welles de casser le mythe de Gilda. Flynn tenait la barre et l’ambiance. Pour les besoins du film, il avait fait un caméo. Je me souviendrai toujours de ce soir tombé sur la baie, où Rita, allongée sur le roof, simplement vêtue d’un bikini-short, une cigarette entre les doigts, s’était mise à chanter, sur quelques accords de cordes pincées. J’avais eu l’impression que les sirènes avaient dépêché à bord la plus envoûtante d’entre elles. Était-ce à cause de ce moment de grâce que tout le reste ensuite me parut si terne ? 

Il m’arrive de perdre le nord, et de ne plus savoir très bien où elle m’a conduite. Mais il y a un endroit dont je me souviens… Une petite ville de la Méditerranée, avec une belle rade qui ouvrait sur le large.

En 1958, Flynn se retrouva les poches vides. Je compris que notre idylle était en train de finir. Pauvre Flynn ! Il n’eut même pas le temps de me vendre qu’il passa l’arme à gauche. Mon errance reprit – baladée, ballottée, remorquée, de port en port, de ville en ville. Il m’arrive de perdre le nord, et de ne plus savoir très bien où elle m’a conduite. Mais il y a un endroit dont je me souviens… Une petite ville de la Méditerranée, avec une belle rade qui ouvrait sur le large. On m’avait amarrée à un quai, un peu dans l’indifférence générale, face une baie du nom de Balaguier, entre deux tours qui jouaient les cerbères. En arrivant, j’avais aperçu le grand chantier naval qui ceinturait le port, comme une forteresse indestructible. Chaque jour, j’entendais les bruits du travail qu’il répercutait, et ça me distrayait. Je pensais à tous ces hommes affairés à leurs tâches, l’importance qu’ils devaient leur donner. De temps en temps, un type me rendait visite. Il avait un physique d’armoire à glace, des cheveux longs et raides ceints d’un bandeau. Il portait le nom de Cochise. Était-ce pour cela qu’il m’aimait bien ? Moi qui descendais d’un peuple amérindien, d’un peuple de braves. Moi dont le nom signifiait chef, en langue chumash. Souvent, il était accompagné d’un camarade. Il lui racontait qui j’étais, comme s’il avait toujours été un passager clandestin, à mon bord. Un jour, il n’est plus venu, et avec lui, les bruits du grand chantier ont cessé. Je n’ai jamais su pourquoi. Je me suis juste dit que les hommes devaient encore avoir décidé de saborder leur histoire.

Il paraît qu’ils m’ont copiée, que sur les mers du globe, courent des reproductions de Zaca. Au train où vont les choses, ils feront de moi une image de synthèse pour amateurs de navigation virtuelle, ils me stockeront dans une blockchain, et me vendront comme un jeton non fongible. Où vont donc se nicher leur vanité et leurs  profits ? 



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