Squid Game Séries coréennes

Welcome to Hallyuwood !

Pierre Sérisier

Assis dans ma chambre d’hôtel à Hanoï, je zappe sur la télévision vietnamienne. Toutes les chaînes proposent des séries made in Korea – le plus souvent des récits historiques kitsch ou des bluettes dignes de la collection Harlequin. Le doublage en voix off couvre les dialogues originaux. L’image prête à sourire, pourtant elle rappelle une évidence : Séoul est un pourvoyeur essentiel de programmes pour les pays de l’arc asiatique. Il y a un demi-siècle, la Corée du Sud appartenait au groupe des « pays les moins avancés ». À l’orée des années 2020, elle se pose en eldorado de la fiction télévisuelle et cinématographique. Cette métamorphose, soutenue par une politique publique volontariste, voire autoritaire, a trouvé sa plus flagrante expression dans la Palme d’or attribuée à Parasite de Bong Joon-ho en 2019 ou dans le succès planétaire de la série Squid Game diffusée par Netflix.

Comme le rappelle la journaliste Ophélie Surcouf, ces fictions se font l’écho de la violence qui traverse la société sud-coréenne. « Le succès de Squid Game tient à son esthétique avec des couleurs saturées et la reconstitution d’un monde à la fois enfantin et anxiogène, explique l’autrice de Squid Game, les règles du jeu pour mieux comprendre la Corée (Gründ, sortie en avril). Elle résonne des injonctions de compétitivité, de réussite professionnelle ou scolaire et d’accomplissement de soi caractéristiques de cette culture. » Des thèmes similaires et une brutalité débridée se retrouvent dans la trilogie Vengeance de Park Chan-wook ou des séries comme All of Us Are Dead et Kingdom, qui n’ont rien à envier à The Walking Dead.

S’inspirant du modèle français,
le gouvernement sud-coréen
a créé l’équivalent
de notre CNC.

Cette mise en scène des tensions sociales témoigne d’une maturité des productions coréennes en marge des habituelles histoires d’amour adolescentes ou des soap familiaux qui ont servi à conquérir les marchés asiatiques puis ceux d’Afrique du Nord et d’Amérique du Sud. C’est désormais tout le monde occidental qui se prend de passion pour cette vague – la hallyu – des K-dramas après celles de la K-pop et webtoons. Au milieu des années 2000, le nouvel Hallyuwood est d’abord porté par les comédies romantiques qui passent la censure de pays importateurs comme la Chine ou le Vietnam. Du travail, de l’amour, mais pas de message politique. Le niveau de production reste perfectible. N’empêche, « la qualité s’améliore au fil des années », précise Ophélie Surcouf. « Les Sud-Coréens excellent dans le mélodrame. La Corée du Sud est le meilleur producteur de télé-novelas d’Asie, au point d’en faire ses propres recettes. » Pourtant la belle machine s’enraye en 2016 lorsque les autorités chinoises découvrent que la Corée du Sud a accepté le déploiement sur son sol d’un système antimissile (Thaad) destiné à contrer les velléités militaires de la Corée du Nord. « Les séries dramatiques sont alors frappées par les sanctions de Pékin, rappelle la journaliste. Elles doivent se réinventer et trouver de nouveaux moyens de s’exporter pour compenser l’énorme perte de revenus résultant de cette interdiction. » Ce qui apparaît dans un premier temps comme un coup dur pour l’industrie audiovisuelle s’avère un tournant essentiel dans cette industrie soumise à la politique ultra-volontariste des autorités sud-coréennes depuis la fin des années 1990. S’inspirant du modèle français, le gouvernement avait créé l’équivalent de notre CNC, lancé des cursus de formation sur le modèle de la Fémis et instauré des quotas afin de soutenir la production nationale. « Cette politique a joué sur l’évolution des séries coréennes, mais il ne faut pas négliger un autre facteur, celui du bouche-à-oreille qui a fonctionné à plein pendant des années, rectifie Ophélie Surcouf. Cette émergence d’un soft power a été renforcée par le développement d’Internet. Je me souviens qu’à l’époque, on finissait toujours par tomber sur une nouvelle série sans passer par les chaînes locales. C’est en voyant que cela marchait que le pouvoir a décidé de soutenir cette évolution. »

L’oreille tendue en quête de nouvelles fictions pour alimenter son catalogue, Netflix a perçu les échos de la brouille sino-coréenne. L’occasion était trop belle. « Quand ils (Netflix) ont fait Okja avec Bong Joon-ho, ils ont eu beaucoup de flair car cela leur a ouvert les portes du pays », précise Ophélie Surcouf. Certes, le public américain reste peu attiré par ce type de propositions, mais qu’à cela ne tienne, la plateforme peut compter sur d’autres marchés au niveau mondial. Ainsi l’Inde, berceau du Bollywood, s’est révélée être un débouché capable de pallier le blocage chinois. « La culture coréenne ne fonctionne pas par coups éditoriaux. Elle obéit à une logique consommatrice qu’en Occident nous avons traduite par binge watching », note la journaliste. « Il n’y a pas une série qui marche comme Squid Game et puis plus rien ensuite pendant quelque temps. En fait, chaque production s’appuie sur les productions antérieures afin de s’inscrire dans la continuité et le long terme. Le catalogue est tel que si une série est moins bonne ou marche moins bien, ce n’est pas grave parce qu’il y en a déjà d’autres qui arrivent derrière elle. » Conséquence, il est assez rare que les séries soient prolongées sous forme de saisons supplémentaires. Les producteurs savent peu ou prou dès le départ le format et le nombre d’épisodes qu’ils entendent réaliser, sans chercher à exploiter un éventuel succès. Cela permet au spectateur de s’investir car il sait combien de temps il va pouvoir consacrer à une fiction sans avoir à attendre une suite. Tout fonctionne sous la forme d’un flux permanent, même si l’intervention de Netflix tend à modifier cette pratique pour l’adapter à d’autres habitudes de consommation. Difficile de proposer un guide aux lecteurs curieux de découvrir ces fictions. Le mieux est de surfer sur les plateformes et de se laisser porter par la vague… 



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