Bannière étiolée

Éric Faye

Barack Obama a dit de Homeland Elegies qu’il avait été l’un de ses livres favoris en 2020. Le roman figura cette année-là sur la liste des dix meilleurs livres du New York Times, du Washington Post et du magazine Time. Homeland Elegies, dont le titre français est Terre natale, est le deuxième roman de l’écrivain Ayad Akhtar, né en 1970 aux États-Unis de parents originaires du Pakistan. S’il a autant attiré l’attention, c’est, entre autres qualités, parce qu’il aborde sans détour une question épineuse : la difficulté d’être américain et musulman depuis le 11-Septembre, voire depuis plus longtemps encore – depuis la Révolution islamique en Iran, et la prise d’otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran, qui dura 444 jours, de la fin 1979 à janvier 1981. C’est avec les yeux d’Américains musulmans, partagés entre leurs racines et leur patrie d’adoption, qu’Ayad Akhtar montre la part d’ombre de l’Amérique des quarante dernières années, depuis l’époque où elle soutenait les moudjahidine en lutte contre l’Armée rouge en Afghanistan, jusqu’au moment où ceux-ci devinrent ses ennemis jurés sous l’appellation de « talibans ».

Que ce soit l’identité des musulmans américains ou l’immigration, ces thèmes ne sont pas nouveaux chez Ayad Akhtar. American Dervish, son premier roman, paru en 2012, traitait de l’enfance d’un petit Américano-Pakistanais à Milwaukee, dans le Wisconsin. Et sa pièce Disgraced (car Akhtar est avant tout dramaturge) évoquait déjà l’islamophobie et les problèmes d’identité des Américains musulmans. Disgraced obtint le prix Pulitzer 2013 de l’œuvre théâtrale ; American Dervish fut tout aussi remarqué et traduit dans une vingtaine de langues. Terre natale ne surgit donc pas de nulle part. Le deuxième roman d’Akhtar a poussé sur un terreau fertile, sur le ressassement de thèmes qui sont et la vie, et la souffrance de l’écrivain – même si, dans ce roman, il mêle à sa guise autobiographie et éléments fictionnels. Sikanker, le père du narrateur, n’est pas n’importe quel Américain d’origine pakistanaise. Éminent cardiologue, il s’est bâti une solide réputation dans le traitement de certaines pathologies. Au début des années 1990, il a été amené à soigner un homme d’affaires turbulent, dont les frasques défrayaient déjà la chronique, mais qui se tenait alors à l’écart de la scène politique : le Donald Trump endetté de 1993, divorcé, souffrant de problèmes cardiaques, qui pouvait passer des jours entiers seul dans un appartement de sa tour new-yorkaise. Sikanker s’est laissé fasciner par le bouillonnant trublion. Il gardait précieusement chez lui, bien en vue, l’un des ouvrages du businessman. Et en 2016, il vota pour lui.

« L’argent avait toujours été au cœur de la notion de vitalité américaine, mais aujourd’hui il régnait en valeur suprême, incontournable. » 

Le roman d’Ayad Akhtar est riche en rebondissements, en retours en arrière, et une adaptation en série télévisée est d’ailleurs en cours de réalisation. La richesse du livre ne tient pourtant pas tant à sa dramaturgie efficace qu’à sa galerie de personnages en quête de racines, profondes (le Pakistan de leurs ancêtres), ou aériennes (leur terre d’adoption américaine). Chacun soulève de douloureuses questions sur son existence et son rapport à la terre natale et à la terre d’adoption – questions qui ne sont pas loin d’être des apories. Les quatre ou cinq protagonistes dévoilent une Amérique proche de l’éclatement. Il y a donc le père, devenu américain de cœur et aficionado de Trump, jusqu’au jour où, devenu président, « notre “orang-outan” en chef » comme le surnomme un ami du père, envisage de ficher les musulmans, voire de les renvoyer chez eux… La femme de Sikanker, Fatima, est toujours restée attachée à la terre natale et ne s’est jamais sentie « américaine ». Chroniquement malade, elle meurt dans son pays d’adoption, qu’elle n’a jamais adopté. Le cœur de la mère a toujours balancé entre deux terres, mais aussi entre deux hommes : son mari, duquel elle ne s’est jamais sentie bien proche, et un ami de celui-ci, Latif, médecin pour qui elle a toujours brûlé d’un amour non consommé. Latif a fini par quitter les États-Unis avec sa famille, au moment de la guerre des moudjahidine contre l’occupant soviétique en Afghanistan. Il a péri en 1998 au cours d’un raid mené par les Américains au Pakistan contre des « espions » à la solde des islamistes.

Et puis, puisque Terre natale procède de l’autofiction, il y a Ayad, le narrateur, qui est écrivain. Né sur le sol américain, il n’a vu le Pakistan que lors des rares visites familiales au pays des ancêtres, et il parle mal le pendjabi. Durant ses études, Ayad a eu pour mentor une certaine Mary Moroni, professeure de littérature à l’université. C’est elle qui lui a donné le goût de la littérature nord-américaine et de l’écriture ; c’est grâce à elle qu’il vit pleinement le rêve américain, via les planches de théâtre et la publication. Mais voilà que la journée du 11 septembre 2001 transforme le rêve américain en cauchemar – celui d’être musulman à l’endroit où il ne fallait pas : aux États-Unis, cibles d’attentats islamistes. Dès lors, les musulmans redoutent la police et subissent des brimades. Ayad Akhtar comprend la nature profonde des États-Unis. Sultan, un ami du père, livre à ce propos une analyse incisive : les Américains « appellent ça un melting-pot, mais c’est faux. En chimie, il existe ce qu’on appelle une solution tampon – qui maintient les ingrédients ensemble, mais toujours séparés. C’est ça, l’Amérique. Une solution tampon ». Ayad – le narrateur – dit avoir, le 11 septembre 2001, mis sur lui une chaîne avec une croix et l’avoir gardée sur lui trois mois durant, pour se sentir en sécurité dans une Amérique qui inflige alors des brimades aux teints basanés comme le sien. Sa petite amie musulmane, à qui il confesse avoir porté cette croix, lui en veut et s’éloigne de lui.

Terre natale ne se limite pas à une réflexion sur la place des musulmans et la rivalité Orient-Occident. C’est tantôt un brûlot lucide sur la première puissance mondiale, tantôt un regard amer sur une nation à la dérive. Regard amer et engagé sur une terre où l’argent-roi a tourné à l’obsession : « Nos idées avaient changé. L’argent avait toujours été au cœur de la notion de vitalité américaine, mais aujourd’hui il régnait en valeur suprême, incontournable. Ce n’était plus seulement le but de notre labeur, mais aussi notre sport et notre passe-temps. Nous discutions de la recette du week-end d’un film avant de parler de son contenu (…). Le marché s’était infiltré dans notre langage ; nous recherchions la tendance à la hausse et minimisions le risque, nous préoccupant du meilleur investissement de notre apport de compétences. » Mary Moroni assiste à la financiarisation des universités, au repli d’une minorité agissante d’étudiants dans la « cancel culture », en vertu de quoi ils refusent d’ouvrir les livres de Mark Twain, de Walt Whitman ou d’Emerson parce que ces écrivains auraient été « racistes ». Au point que Mary Moroni, naguère passionnée par son métier, se laisse gagner par l’amertume et envisage de renoncer à enseigner. Amer, aussi, Mike, un ami noir du narrateur, pour qui les démocrates ont trahi non seulement les Noirs, mais aussi le pays. Il n’y a plus d’espoir dans l’Amérique d’Ayad Akhtar. Son « Nouveau Monde » est un monde usé, affligé par l’image que lui renvoient les miroirs. Car, selon Mike, « Trump n’était ni une aberration, ni une idiosyncrasie, mais un reflet, un miroir humain où trouver ce que nous étions devenus ». Trump avait « perçu l’humeur nationale » et le besoin des Américains de se laisser bercer par le storytelling puis emporter par les clivages. Et si Mike avait raison ? Si Trump était bel et bien le « baromètre » le plus fiable de l’État de l’Union ? De ce formidable roman, les États-Unis sortent sonnés. Les étoiles du drapeau américain seraient-elles des étoiles mortes ? La bannière étoilée serait-elle devenue bannière étiolée ?  

Terre natale, d’Ayad Akhtar, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch, Fayard, 414 pages, 22,90 €.

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