L’écho des bombes

Olivier Liron

Comment avoir la prétention de croire que mon regard sur l’actualité tragique que nous traversons présente un quelconque intérêt ? Je me méfie de la posture traditionnelle de l’écrivain, muni de ses prérogatives hugoliennes, qui serait à même d’exercer son ministère universaliste d’intellectuel et d’éclairer le monde par la vertu de son seul génie. Néanmoins, j’ai toujours été hypersensible, de manière épidermique, aux guerres dans le monde. Je me souviens avoir pleuré, de manière inexplicable pour un adolescent qui aurait dû être occupé par d’autres choses, au moment de la guerre en Irak. Et voici que j’ai « réagi » pareillement à l’invasion russe en Ukraine. Cela m’a secoué, fouaillé dans mes entrailles. Je n’ai pas connu la guerre moi-même ; or j’ai le sentiment de la porter en moi. Est-ce qu’on hérite des traumatismes de nos ancêtres ?
Car je vous parle ici d’une autre guerre. D’une autre invasion, tout aussi barbare. La guerre d’Espagne qu’a vécue ma grand-mère Josefa, une femme qui m’a éduqué et qui compte toujours énormément dans ma vie. Josefa est née en 1930. Elle avait donc six ans au début de la guerre civile espagnole ; elle vivait dans le quartier de Legazpi, un quartier comme tous les autres quartiers de Madrid, avec des cloches, des horloges et des arbres, de la lumière sur tout cela comme un psaume ; un immeuble avec des géraniums accrochés aux fenêtres et des couloirs interminables où courent toute la journée des chiens et des petits enfants ; des rires qui éclatent dans le soir en grands bouquets parfumés. Quand elle allait sur le toit pour faire sécher le linge, j’aime à penser qu’elle voyait au loin toute la Castille comme un océan de cuir, selon une image du poète Pablo Neruda. Elle laisse le soleil inonder son visage ; la gratitude des jours d’enfance est infinie. Malgré la grande misère, j’imagine que Josefa adore se rendre à l’église, et y allumer des cierges pour sa mère et sa grande sœur adorée, Tomasa. Son plus grand bonheur est d’aller au marché. Elle aime la rue pleine de vie, les cris des vendeurs et l’odeur du pain chaud. Les marchandes de poisson qui trônent parmi les merlus, le bacalao et les calamars. L’huile d’olive. La pulsation de la ville. La beauté des toits sous le soleil froid. Les flèches des églises qui s’élancent vers le ciel. À la tombée du soir, elle marche avec Tomasa dans la calle Princesa ou sur la Gran Via. Elles vont jusqu’à la Puerta del Sol, passent devant les tables bondées de la Taberna de Correos.
Josefa est une enfant ; et un matin, tout se met à brûler. Madrid est en feu, comme si tous les bûchers de l’Enfer étaient sortis de terre pour dévorer les êtres vivants. La poudre. Le sang. On est en 1936, l’Espagne vit sous la Seconde République et les élections sont marquées par une victoire écrasante du Front Populaire. Une partie de l’armée espagnole, commandée par le général Franco, lance un coup d’État depuis le nord du Maroc. Le pays entier est divisé en deux camps. Quand la ville est bombardée, la famille se réfugie dans la cave d’un immeuble. Elle ne comprend pas la guerre, ou plutôt elle comprend que c’est exactement cela, la guerre, ne plus rien comprendre.
Les républicains sortent victorieux de la bataille de Madrid, mais la guerre continue. Le lundi 26 avril 1937, les avions de la légion Condor de la Luftwaffe et les Savoia-Marchetti SM.79 de l’Aviazione Legionaria de Mussolini bombardent Guernica. Josefa, comme les petites filles ukrainiennes en 2022, entend les bombes qui arrivent tous les jours du ciel. Et le sang des enfants se met à couler dans les rues, simplement, como sangre de niños. Le 28 mars 1939, les franquistes font leur entrée à Madrid. Le dernier jour de la guerre, le mari de Tomasa, qui se bat aux côtés des républicains, est fait prisonnier, victime d’une dénonciation anonyme. Il sera fusillé quatorze jours plus tard. La répression s’exerce avec une barbarie sans précédent ; au total, la guerre civile espagnole fera plus d’un million de morts. C’est à tout cela que je pense, à l’Ukraine, à ma famille, aux réfugiés du monde entier, quand je vois les photographies de maternités bombardées et d’enfants morts. L’actualité résonne à travers les siècles, rejouant le même effroi et les mêmes tragédies. La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre....

Comment avoir la prétention de croire que mon regard sur l’actualité tragique que nous traversons présente un quelconque intérêt ? Je me méfie de la posture traditionnelle de l’écrivain, muni de ses prérogatives hugoliennes, qui serait à même d’exercer son ministère universaliste d’intellectuel et d’éclairer le monde par la vertu de son seul génie. Néanmoins, j’ai toujours été hypersensible, de manière épidermique, aux guerres dans le monde. Je me souviens avoir pleuré, de manière inexplicable pour un adolescent qui aurait dû être occupé par d’autres choses, au moment de la guerre en Irak. Et voici que j’ai « réagi » pareillement à l’invasion russe en Ukraine. Cela m’a secoué, fouaillé dans mes entrailles. Je n’ai pas connu la guerre moi-même ; or j’ai le sentiment de la porter en moi. Est-ce qu’on hérite des traumatismes de nos ancêtres ? Car je vous parle ici d’une autre guerre. D’une autre invasion, tout aussi barbare. La guerre d’Espagne qu’a vécue ma grand-mère Josefa, une femme qui m’a éduqué et qui compte toujours énormément dans ma vie. Josefa est née en 1930. Elle avait donc six ans au début de la guerre civile espagnole ; elle vivait dans le quartier de Legazpi, un quartier comme tous les autres quartiers de Madrid, avec des cloches, des horloges et des arbres, de la lumière sur tout cela comme un psaume ; un immeuble avec des géraniums accrochés aux fenêtres et des couloirs interminables où courent toute la journée des chiens et des petits enfants ; des rires qui…

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