La solitude de l’isoloir

Xavier Couture

Je m’abstiens. C’est si simple. Ces trois petits mots résument la relation qu’entretient la majorité des Français avec la démocratie. Ils ne sont pas les seuls. Mais l’époque prête à l’interrogation. Quand les bombes s’abattent sur des villes si proches de nous, tant par la distance que par le mode de vie, un étrange paradoxe nous saute à la figure : la liberté de vote, principe actif de la démocratie, associée à celles d’informer et de s’exprimer, devrait nous apparaître plus sacrée que jamais. Et pourtant, l’isoloir n’attire plus.
Alexis de Tocqueville, il y a presque deux cents ans, a fait le tour du sujet américain avec ses ambiguïtés, pointant les forces et les dangers d’un système pouvant mener à la tyrannie de la majorité ou au despotisme mou. Visionnaire, il annonçait déjà l’abolition de l’esclavage, futur moteur du développement industriel. La force de la démocratie américaine se fondait sur la poursuite d’un objectif commun : la construction d’une société neuve, avec la perspective d’un progrès collectif. Sans jamais perdre de vue la prospérité économique, la démocratie est devenue synonyme de liberté. Ne pas la défendre revenait à accepter de se faire traiter d’oppresseur. Mais en se heurtant à des cultures différentes, des populations attachées à des valeurs séculaires enracinées dans des histoires spécifiques, la démocratie a mesuré ses limites dans la seconde partie du vingtième siècle. La démocratie, en compétition avec des monarchies, des oligarchies ou des aristocraties solides, se vit remise en cause par des formes nouvelles de dictature, dont la communiste ne fut pas la moindre.
Puis la révolution numérique est apparue à l’origine du siècle alors qu’il semblait, avec la chute du mur de Berlin, que le libéralisme avait remporté la victoire. Le numérique ne fut pas envisagé d’emblée comme un acteur politique alors qu’une foultitude de canaux de communication devenaient nos compagnons du quotidien, servis par une multitude d’écrans de réception, bouleversant nos habitudes, transformant les métiers de l’information, raccourcissant le cycle des opinions en les faisant et les défaisant à haute vitesse. La démocratie est sur Insta et sur Snap, elle fait rire et chanter sur -TikTok, elle s’indigne ou s’enflamme sur Brut et le débat est permanent sur Facebook pendant que Twitter offre les outils de l’invective ou de l’adhésion. 
Aujourd’hui, les problématiques auxquelles nous devons répondre imposent des visions à vingt ou trente ans alors que la prochaine présidentielle mobilise déjà l’esprit de nos gouvernants. « Travailler pour 2040 c’est bien beau, mais il faut d’abord sauver notre majorité dans cinq ans. » Ce mantra apparemment stupide n’est que la conséquence de l’archaïsme de notre système. En parallèle, le numérique est devenu un État, un super État dont les citoyens se sont emparés. Dans un monde en crise, son universalisme conduit au repli sur soi. Ce qui semble contradictoire n’est que la conséquence du triomphe des communautés de proximité sur les nations traditionnelles. Le rejet est aussi un moteur du communautarisme. Dans ce contexte, le cynisme des politiques exploite la tendance. Les populistes investissent le terrain, ils ont inventé un néonationalisme sur le socle des angoisses identitaires.
Quand Aristote célébrait le juste milieu et la défense de l’intérêt général, il craignait déjà les vertiges du repli des peuples autour de leurs égoïsmes particuliers. Cette liberté d’apparence, ce droit à tout dire et tout savoir est une illusion mortifère. Dans un monde cacophonique, on n’entend plus que son voisin. C’est donc une mission essentielle que doivent se fixer les amoureux de la liberté : sauvegarder la République, pilier vital de notre humanité. Le respect de la « chose publique » n’a pas trouvé meilleur agent que ce gouvernement du peuple : la démocratie. C’est le « demos », le peuple qui « kratein », qui commande, mais c’est aussi le daiomai, le partage, la distribution.
Tous les pouvoirs succombent au vertige du conservatisme. C’est un réflexe ontologique. La démocratie n’échappe pas à cette tentation. Elle invente de nouvelles aristocraties, générant de nouvelles oligarchies. La France, depuis 1958 et avec la constitution de 1962, a créé une forme de monarchie républicaine dont elle s’est bien accommodée jusqu’à sa remise en cause par la dictature de l’opinion, soulevée par les réseaux sociaux, l’obsession sondagière et l’information en continu. Mais la planète est exposée à tant de risques inhérents à l’explosion démographique, aux crises politiques, à la défaillance climatique qu’il est devenu vital de considérer nos schémas de gouvernance comme un enjeu anthropologique. Se contenter de likes, de ricanements, de colères sur smartphone n’est pas à la hauteur du défi. Notre démocratie ne répond plus à sa définition étymologique, elle pourrait même devenir un danger pour la République. La France a toujours su répondre par les idées aux interpellations du temps. Mettons-nous à la table de travail avec une exigence de responsabilité et d’imagination. Réunissons les bonnes volontés pour inventer la nouvelle démocratie, celle qui saura se faire respecter par les peuples et par leur nouveau totem : le communautarisme numérique. Il est urgent de retisser le lien, il est urgent de convaincre les peuples qu’ils sont un ensemble de citoyens, il est urgent de prendre conscience qu’une opinion ne vaut rien sans un bulletin de vote. Rendons le sourire à l’isoloir....

Je m’abstiens. C’est si simple. Ces trois petits mots résument la relation qu’entretient la majorité des Français avec la démocratie. Ils ne sont pas les seuls. Mais l’époque prête à l’interrogation. Quand les bombes s’abattent sur des villes si proches de nous, tant par la distance que par le mode de vie, un étrange paradoxe nous saute à la figure : la liberté de vote, principe actif de la démocratie, associée à celles d’informer et de s’exprimer, devrait nous apparaître plus sacrée que jamais. Et pourtant, l’isoloir n’attire plus. Alexis de Tocqueville, il y a presque deux cents ans, a fait le tour du sujet américain avec ses ambiguïtés, pointant les forces et les dangers d’un système pouvant mener à la tyrannie de la majorité ou au despotisme mou. Visionnaire, il annonçait déjà l’abolition de l’esclavage, futur moteur du développement industriel. La force de la démocratie américaine se fondait sur la poursuite d’un objectif commun : la construction d’une société neuve, avec la perspective d’un progrès collectif. Sans jamais perdre de vue la prospérité économique, la démocratie est devenue synonyme de liberté. Ne pas la défendre revenait à accepter de se faire traiter d’oppresseur. Mais en se heurtant à des cultures différentes, des populations attachées à des valeurs séculaires enracinées dans des histoires spécifiques, la démocratie a mesuré ses limites dans la seconde partie du vingtième siècle. La démocratie, en compétition avec des monarchies, des oligarchies ou des aristocraties solides, se vit remise en cause par des formes nouvelles de dictature, dont…

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