Dernier inventaire avant libération

Félicité Herzog

Villard-de-Lans. Je me réfugie quelques jours dans ce village tranquille du Vercors. Le marché se prépare sous mes fenêtres, chacun s’affaire autour des stands qui proposent fromages et jambon du pays. Avec sa cuisine savoureuse et son atmosphère bon enfant, l’hôtel est un point de rendez-vous paisible au plus fort de la saison touristique…Des randonneurs, des flâneurs…Rien de contraint, rien d’affecté. Je me sens bien, loin de mes bases et de ma vie parisienne où tout est rationnel et s’inscrit dans un emploi du temps d’airain.

Comment ignorer pourtant, malgré ce spectacle serein, la montée des périls et le retour de l’intimidation politique en Europe ? La sale guerre en Ukraine, le martyre de sa population et son extraordinaire combativité, la politique du fait accompli – dans le Donbass, et avant cela en Crimée -, les menaces exercées quotidiennement par Vladimir Poutine sur notre approvisionnement en gaz, violant, un à un, chacun de ses engagements… Puis, à travers le continent européen, la vulnérabilité du modèle démocratique, les déchirures de toute nature menaçant les cohésions nationales, le spectre d’une crise économique, le discours ordinaire de la haine, une jeunesse hachée par les confinements, minée par l’anxiété que nourrit la perception mortifère de leur avenir.
Remonter le cours du temps nous permettra-t-il de nous arracher à cette morosité ? Lieu de mémoire, le Vercors peut-il nous rappeler que, des crises, surgissent aussi des personnalités providentielles et des politiques inédites ? Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce massif recueillit des réfugiés de tous horizons, fit front face aux Italiens, puis aux Allemands – les uns comme les autres aidés de la Milice de Joseph Darnand -, malgré le manque de ressources et de moyens militaires. Ses nombreux maquis furent autant d’armes contre le populisme de l’époque, en vérité le fascisme français ; et le creuset d’idées politiques et sociales qui permirent de restaurer, après la guerre, une société française anéantie par la déroute de son armée et les quatre années d’occupation qui s’ensuivirent.

Pour l’heure, ce voyage, dans ce massif et dans le passé, doit m’aider à préciser des épisodes déterminants de mon histoire familiale, à éclaircir et transmettre une aventure qui a forgé mon idée de l’amour et de la liberté, sans doute à mon insu, et peut-être même malgré moi. J’en ai côtoyé les principaux personnages, fréquenté les mêmes lieux qu’eux, et sans être historienne, m’apprête à les faire revivre en romancière.

Sensation de marche à rebours dans le temps. Je foule des sentiers, découvre des plaines désertes, une destination temporelle – l’occupation – et spatiale – des lieux précis : châteaux, villages, carrefours, puits, cabanes et grottes – en tête. Avec un unique objectif, une obsession : retrouver la période clé de la vie de ma mère, Marie-Pierre de Cossé Brissac, lorsqu’elle a échappé à sa famille et s’est enfuie avec Simon Nora, jeune résistant juif, nourri de marxisme, réfugié et combattant dans le Vercors tout au long de la guerre … Leur épopée amoureuse remonte à plus de soixante-quinze ans.

Témoigner n’est pas d’une simple option, mais un impératif moral et affectif vis-à-vis de celles et ceux qui se sont battus avec tant de courage.

Comment la passion, la jeunesse, la révolte peuvent-elles mener un homme et une femme à s’aimer envers et contre tout, malgré des univers antinomiques, des éducations dissemblables, des origines différentes, des expériences de vie aux antipodes, au milieu de l’effondrement politique et moral ?  Simon, rescapé de la grotte des Fées, porté par les idéaux de la Résistance, confronté alors à un antisémitisme d’État ; Marie-Pierre, héritière d’une des plus anciennes lignées françaises, prisonnière d’un système de valeurs et d’un maillage patrimonial d’acier, jeune femme passionnée de philosophie, rêvant de liberté  au cœur de l’ignominie vichyste.

Deux êtres atypiques et séduisants, emportés par une attraction vertigineuse au coeur de l’énorme chaos socio-temporel qu’était la guerre, prirent le risque de provoquer l’hostilité de leur milieu – et pour Marie-Pierre, une rupture de ban avec sa famille. Seuls leur curiosité, l’espoir de temps nouveaux – l’aspiration à la solidarité humaine comme remède à la haine et antidote à la putréfaction politique et morale révélée par la Collaboration et la Shoah  – ainsi que leur désir de liberté et d’élévation intellectuelle les avaient conduits, l’un comme l’autre, à prendre parti l’un pour l’autre.
Raconter n’est jamais une entreprise aisée. La Collaboration et son antisémitisme indissociable restent des sujets impossibles à affronter pour certains de nos contemporains. Qui es-tu pour parler de cette histoire ? Seuls les très rares survivants de cette ère – camps de concentration, maquis et Collaboration – seraient vraiment en droit de le faire. Leurs enfants et petits-enfants font face à un lancinant questionnement moral. Face au procès en légitimité que je me fais à moi-même, j’invoque, dans les moments de doute, plusieurs justifications : l’appartenance à l’une des dernières générations à avoir connu les protagonistes ; l’accès, comme tout citoyen, aux Archives nationales, ainsi qu’à l’historiographie la plus récente ; la découverte des journaux, des lettres et des témoignages qui gagnent, peu à peu, inexorablement, la surface du data lake de l’Histoire…

Témoigner n’est pas une simple option, mais un impératif moral et affectif vis-à-vis de celles et ceux qui se sont battus avec tant de courage. Ne pas transmettre aujourd’hui, n’est-ce pas se rendre complice ?
Nous sommes, chacune et chacun, partie d’une chaîne de mémoire. C’est pourquoi je me suis appuyée sur des journaux inédits, en particulier ceux de Paul Morand, et sur les témoignages livrés par les derniers témoins de cette passion. J’ai entendu, enfant, l’écho de ce grand amour … Il a infusé ma propre vie… Longtemps, je ne lui ai accordé qu’une attention distraite, intermittente, mais je savais qu’il était là. Ce récit chevaleresque, d’une beauté inviolable, cette passion amoureuse ardente et fanée, étaient ensevelis dans les limbes du passé, mais vivaient en moi. Il n’en restait qu’une fable, transmise par voie orale, quelques photographies d’un format minuscule, écornées et jaunies, du cadavre du capitaine Goderville – alias l’écrivain Jean Prevost -, et de ma mère, petite et fine, aux longs cheveux nattés, ses cahiers d’écolière, décrivant, jour après jour, sa jeunesse confinée dans un hôtel particulier pendant l’Occupation, côtoyant Josée Laval, Arletty et Gabrielle Chanel, consignant, l’été 1944, l’apparition de Pierre Drieu la Rochelle, dissimulant une mitraillette sous son imperméable. Et enfin, le récit, lui, si documenté, de la vie intellectuelle au point de bascule de la Libération, Armand Salacrou, Emmanuel Berl, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Jorge Semprun, Marguerite Duras, Edgar Morin…

Une conversation lors d’un déjeuner avec un ami, il y a quelque temps, fut le point de départ d’une prise de conscience. Au fur et à mesure du récit de nos vies respectives, je réalisais qu’il était temps de sortir cet obscur objet de ma mémoire. Un puissant sentiment  de responsabilité m’envahit. Un appel. Je devais faire la lumière sur des épisodes noirs et éclatants, auxquels ma mère et l’homme qui l’avait passionnément aimée, furent mêlés.

Ma première rencontre véritable avec lui eut lieu en 1982. J’avais à peine quatorze ans. Simon Nora, grand commis de l’État, homme d’influence exemplaire, devenu directeur de l’ENA, déjeunait avec ma mère dans l’appartement familial, rue Beaujon. Dans le salon, il fumait une cigarette maïs après une discussion qui les avait visiblement remués. Je voyais dans leurs yeux la houle qui les avait ballottés, et qui commençait tout juste à s’apaiser. Et je me souviens d’avoir éprouvé un sentiment d’émerveillement et d’admiration. Un rayonnement masculin survenait dans ma jeune vie.

« L’homme que l’on aimait d’abord par coup de foudre, » disait Jorge Semprun de son ami. Simon Nora avait développé, pour nombre de personnes, une mystique singulière, une autre manière de penser et d’habiter sa vie. Un humanisme sans concessions ; un mépris pour toute ambition inutile ; la hantise de l’intelligence normée ; un humour bienveillant ; une indépendance d’esprit ; le dégoût de la courtisanerie; une capacité d’éblouissement devant les femmes, les bébés, les grands textes… ; la décision, enfin, de ne laisser – à l’exception de célèbres rapports – aucune trace de son existence, alors que sa personnalité, sa générosité, sa lucidité, sa sensibilité, son tact, son originalité, le rendaient, aux yeux de tous ceux et celles qui le rencontraient, unique et essentiel. Ils jugeaient très à part cet homme qui considérait chaque personne avec attention et estime. Simon Nora était, en un mot, fraternel.

Liberté intellectuelle, liberté de la passion, amoureuse et amicale. Fidélité politique. Tout son caractère s’opposait aux astreintes d’une carrière choisie, qui fut néanmoins longue, riche et diverse. Sans doute, aux yeux de quelques puristes, elle n’alla pas jusqu’à son terme, tel que l’ambition la consacre formellement, par des honneurs suprêmes. Mais tel était bien ce que Simon Nora avait souhaité.

Ce roman lui est dédié pour ces raisons. La dernière fois que je le vis, au soir de son existence, en mars 2006, il m’embrassa et me fit cet aveu qui ne cesse de me troubler : « Tu sais, la mort n’existe pas. »

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