P.Artemid., recto (détail).
P.Artemid., recto (détail).

Faussaires, vos papiers !

Lucien Grisoni

PHILOLOGIE DE L’AVENIR

En décembre 2018, alors que les journalistes français n’avaient d’yeux que pour les actions des gilets jaunes, la presse italienne parlait de bien autre chose. Nombre d’articles titraient : « Papyrus d’Artémidore : une arnaque colossale », « L’enquête de Spataro ne laisse aucun doute sur le papyrus », ou « Un faux génial qui interroge le présent ». Le juge A. Spataro, qui, en l’espace de quarante ans, avait coordonné l’arrestation du chef des Brigades rouges, fait condamner 25 membres de la CIA pour séquestration et torture, et impliqué le ministre Matteo Salvini (Ligue du Nord) dans le scandale de la mafia nigériane, venait en effet de prononcer les conclusions de son enquête sur l’affaire du papyrus d’Artémidore (P.Artemid.), « la plus importante découverte archéologique de la seconde moitié du XXe siècle » et la plus analysée (près de 500 études entre 2004 et 2013) : c’était un faux et son acquisition par une fondation bancaire de Turin une escroquerie.

Le P.Artemid. (255 x 32,5 cm) est un unicum : son recto présente cinq colonnes de texte – où se reconnaît miraculeusement le seul long fragment conservé du géographe antique Artémidore d’Éphèse (2e siècle av. J.-C.) –, un schéma topographique et plusieurs esquisses, tandis que son verso porte une foule de figures animales à légendes en grec. Acquis par un antiquaire douteux de Hambourg dans des conditions suspectes, l’objet, qui proviendrait du cartonnage d’une momie de crocodile, a été en partie publié et son texte attribué en entier à Artémidore en 1999 par des papyrologues de Milan et de Trèves.

Acheté en 2004 pour la somme astronomique de 2,75 millions d’euros par la Compagnia di San Paolo et présenté au public en 2006 dans le contexte très médiatique des Jeux olympiques de Turin, l’objet a été d’emblée dénoncé par le philologue Luciano Canfora (Bari) comme une contrefaçon du célèbre faussaire Constantin Simonidès (1824-1890). Il n’en a pas moins été luxueusement édité (aux frais de la Compagnia di San Paolo) et de nouveau présenté au public berlinois en 2008 comme un document authentique. À cette occasion a été exhibée une photographie du conglomérat de papier mâché dont il proviendrait.

La police scientifique italienne ayant démontré qu’il s’agissait d’un photomontage, le P.Artemid. a été refusé par le Musée égyptien de Turin en 2009 et mis en sommeil jusqu’en 2018, où la Compagnia di San Paolo en a confié l’analyse et la restauration à l’Istituto centrale per la patologia degli archivi e del libro (ICPAL) de Rome. D’éminents papyrologues, plus ou moins impliqués dans cette affaire, n’ont pas manqué de reprocher à A. Spataro de ne pas s’en être remis à leur expertise ; et la Compagnia di San Paolo a derechef financé en 2021 la publication d’un volume de luxe qui montre la richesse des équipements de l’ICPAL, offre une analyse approfondie des adhésifs utilisés lors de la précédente restauration, mais ne présente, sur l’authenticité du document, qu’une remarque sur la présence, dans certaines de ses encres, de « sp3 de diamant hexagonal, caractéristiques de certaines météorites non localisées, à notre connaissance, dans l’aire géographique où a dû être réalisé le papyrus ». Or, ce « diamant », inconnu de l’Antiquité gréco-romaine, n’est localisé qu’au Sri Lanka et au Canada…

La papyrologie gréco-romaine – qui est la plus moderne des sciences de l’Antiquité, dépend aujourd’hui de l’archéologie et souffre comme elle du scientisme contemporain – n’a d’autres outils pour distinguer un faux papyrus d’un vrai que les ressources positives offertes par la chimie, l’optique et les outils informatiques : si le support du texte est antique et si l’encre en est fabriquée suivant des recettes anciennes, les experts en papyrologie doivent en admettre l’authenticité, et le sens critique n’a plus qu’à se taire.

Depuis la disqualification par Lorenzo Valla (1407-1457) de la Donation de Constantin, une contrefaçon qui conférait au pape le pouvoir temporel sur la chrétienté, le problème de l’authenticité des documents écrits est cependant l’affaire d’une autre discipline, qui est aujourd’hui en péril en France et qui l’était naguère aussi en Italie : la philologie. Or cette discipline enseigne que l’anachronisme (paléographique, grammatical, lexical, historique ou doctrinal) est la preuve indiscutable de l’inauthenticité d’un document écrit. Comme le P.Artemid., qui adopte le vocabulaire, la phraséologie et les conceptions des théologiens chrétiens de Byzance, souffre de tous ces anachronismes à la fois, on doit admettre la conclusion de Luciano Canfora : « Entre savants effectivement intéressés à l’établissement de la vérité, la question de l’inauthenticité du P.Artemid. devrait désormais être considérée comme réglée » ; mais, « pour d’obscures raisons, certains ne cessent de ratiociner pour renverser la vérité ».

En France, où l’affaire du P.Artemid. aurait sans nul doute défrayé la chronique trente ans auparavant, elle est restée dans l’ombre, malgré la publication de La fabuleuse histoire du faux papyrus d’Artémidore (Toulouse, Anacharsis, coll. « Essais – Philologie », 2014), un ouvrage de vulgarisation scientifique où Luciano Canfora résume en français, sous la forme d’une enquête policière, ses cinquante publications sur la question et établit définitivement que ce papyrus, qui y est édité et traduit, avec une postface (« L’art et le faux ») d’Olivier Céna (critique d’art au magazine Télérama), est un faux.

« Entre savants effectivement intéressés à l’établissement de la vérité, la question de l’inauthenticité du P.Artemid. devrait désormais être considérée comme réglée. »

Malgré l’importance du scandale qu’il dénonce, sa forme de roman de série noire et l’intérêt médiatique de sa postface, cet ouvrage – le seul de la librairie française sur l’affaire – n’a  bénéficié d’aucun article de presse ni, contrairement aux autres volumes de cette collection, d’aucune recension dans les revues scientifiques françaises ; et si, en 2015, un compte-rendu en a été mis en ligne (sur fabula.org), qui, après un avertissement humoristique (« ce compte rendu est susceptible de choquer certains banquiers et universitaires »), appelle cette « passionnante histoire » un « des meilleurs polars parus l’an dernier », son auteur a dû garder l’anonymat, « pour éviter des ennuis dans le monde universitaire ».Tandis que Le Copiste comme auteur du même Luciano Canfora, paru en 2013 dans la même collection (1000 exemplaires), est depuis longtemps épuisé, il ne s’est ainsi vendu que 333 des 1200 exemplaires de ce livre fantomatique. Quand, en 2019, une journaliste du magazine L’Histoire a enfin consacré un article à l’authenticité de ce papyrus, elle a présenté l’affaire comme incertaine et a elle aussi passé sous silence cet ouvrage qui est manifestement l’objet d’une telle omerta qu’un grand professeur de papyrologie au Collège de France a pu affirmer à l’Institut, sans se justifier autrement que par la formule « comme a pu m’en convaincre l’examen de l’original », que le P.Artemid. était « un faux faux », dont l’antiquité ne faisait « pas de doute ».

La probité d’une institution bancaire turinoise ne mérite assurément pas un pareil mépris de la vérité scientifique. Quand quelques spécialistes influents, mais à l’érudition philologique défaillante, humilient la papyrologie en prenant un texte plein de byzantinismes pour un écrit hellénistique, en méprisant les acquis de la géographie historique, en ignorant tout des grands faussaires du passé, en étant assez imbus de leur expertise pour négliger de se documenter sérieusement, en inventant « histoires sur histoires », en « se contre-disant » et « en s’embrouillant de manière répétée », leurs associés ne reculent manifestement plus devant aucun mensonge pour sauver la réputation de parrains dont l’accolade garantit la réception et la position dans le cercle très fermé de la communauté scientifique internationale.

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