Le temple de la littérature

Philippe Charlier

ÉVASION

À qui chercherait un temple élevé à la littérature – et qui fréquenterait déjà le 23 quai de Conti –, on ne saurait trop conseiller de se rendre à Hanoï, face au musée des Beaux-arts. Là, dans un parc arboré peuplé d’arbres centenaires, s’élève une suite de cours et de pavillons dédiés au savoir, aux études et à toutes formes d’écriture. Du temps des Français, les colons l’avaient surnommée « pagode des corbeaux », mais c’était mal comprendre : nul dieu bouddhique ici, mais Confucius qui règne en maître. Les plus vieux murs sont du XIe siècle, et ont accueilli, peu avant Salerne ou Montpellier, les premiers « docteurs » du Vietnam, les « Fils du Ciel ». 

Chaque cour, chaque portique, chaque lac est un hymne à la littérature, un encouragement à prendre le pinceau et à tracer sans relâche tous les caractères de la connaissance. Qu’on en juge : Porte de l’Accomplissement de la Vertu, Porte de la Réalisation du Talent, Porte de la Magnificence des Lettres, Porte de la Cristallisation des Écritures, Pavillon de la Pléiade – clin d’œil pour Gallimard ! –, Puits de la Clarté Céleste, Portique des Bons Résultats – où les étudiants titrés avaient pour coutume de déclamer des poésies classiques… ou de leur cru –, Maison des Cérémonies, etc. Dans une vaste cour, 82 stèles, reposant sur de vénérables tortues de pierre, égrènent à l’infini le nom des 1307 lauréats du concours entre 1442 et 1779 (autant de jeunes mandarins au service de l’empereur). Devant les bassins à la surface couverte de vénérables nymphéas, des photographes professionnels immortalisent les diplômés en costumes d’apparat, venus en famille.

 

Le temple est en effet abondamment fréquenté par la jeune génération des étudiants qui viennent y acheter l’espoir d’une réussite aux examens : en amont des épreuves, certains se contorsionnent pour toucher du bout du doigt le museau des tortues porte-stèles (la pierre en est polie et lustrée par l’usage). D’autres font tracer à la demande, par de vieux lettrés – calligraphes assermentés –, leurs nom et prénom en caractères chinois traditionnels ; munis de ces papiers rouges – couleur porte-bonheur – couverts d’encre noire humide, ils viennent alors les présenter aux stèles, comme on quémande une bénédiction aux ancêtres. D’autres, enfin, prient avec ferveur devant la statue de Confucius, et quelques-uns de ses plus anciens disciples : devant les idoles dorées à taille humaine s’amoncellent des boisseaux d’offrandes (canettes de chocolat liquide, boîtes de gâteaux danois, bâtons et cônes d’encens, fruits du dragon et « mains de Bouddha », stylos-bille, liasses de billets, cahiers d’écoliers, bouquets de fleurs, flacons de parfum, paquets de Choco Pie, etc. Sur les murs de cet ultime pavillon, le plus noble et le plus sacré, et jusque sur le piédestal où trône Confucius, des étudiants tracent avec le bout de l’index ou avec un stylo encore encapuchonné, les caractères de leur nom, comme pour qu’un lien mystique existe entre leur vie (professionnelle) et Confucius. Un lien d’écriture, bien entendu. 



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