AU SOMMET SANS VERTIGE

Luc Évrard

SABINE DEVIEILHE À L’OPÉRA COMIQUE
La soprano française est à l'affiche de Lakmé, de Léo Delibes. Portrait d'une femme accomplie et clairvoyante, d'une artiste au firmament et qui s'y plaît.
Sabine Devieilhe, la soprano colorature qui tutoie les étoiles sans défaillir depuis plus de dix ans, quatre fois déjà couronnée aux Victoires de la musique et dont chaque apparition en scène, au concert ou au disque déchaîne des tempêtes d'éloges. Une carrière tenue, exigeante. Exemplaire.
Sabine Devieilhe, c'est la grâce d'une voix légère, agile, cristalline, douce et virtuose jusque dans le suraigu, toujours impeccable qu'elle soit magnifiée ou muselée par les mises en scène et leurs embardées modernistes parfois hasardeuses. Une belle femme qui plus est. Une chance pour le chant, pour le répertoire français en particulier, une chance pour la musique et ceux qui ne sauraient vivre sans elle !
On la découvre en 2012, fraîche, espiègle, en Salpeta de la Finta Gardiniera de Mozart pour l'Académie du Festival d'Aix en Provence. Assise en bord de scène au théâtre de plein air du Grand Saint-Jean, elle croque une pomme bien rouge à pleines dents et la bouche encore encombrée – cauchemar de chanteur –, elle entonne : «  hi vuol godere il mondo », « Si tu veux jouir du monde, prends-le tel qu'il est ! ». Tout y est, déjà. Sûreté du timbre, délicatesse du suraigu pianissimo, agilité de la vocalise. Nulle trace d'effort, sa marque de fabrique.
Deux ans plus tard, elle est la Reine de la Nuit à l'Opéra Bastille. Douze minutes de folie et d'acrobaties vocales dans le singspiel maçonnique testamentaire de Mozart. Désespoir et colère. Sabine Devieilhe met son talent vocal – « rare », reconnaît à cette occasion le chef Philippe Jordan – au service d'une force d'interprétation dramatique plus que convaincante, épatante. Le metteur en scène Robert Carsen est passé par là. « Plus la première approchait, plus j'étais mangée par le trac, explique-t-elle. Il a bien vu que j'étais quand même loin, très loin de la soprano dramatique colorature que Mozart avait entendue en la personne de Josepha Weber, sa belle-sœur, créatrice du rôle. Et vocalement et physiquement, j'étais un tout petit bout de machin. Il m'a littéralement prise sous son aile. On a composé ensemble le personnage d'une femme qui rayonne malgré elle, une femme de pouvoir : « Pense à Deneuve, à la froideur de ses premières années ! » Il m'a fait voir Belle de Jour, de Luis Bunuel. J'ai d'ailleurs hérité du chignon-banane mémorable qu'elle porte dans le film, de la petite robe noire, du sac à main. De là, on a déterminé la démarche, décidé des chaussures, de la hauteur des talons. Robert Carsen travaille en détail le graphisme d'un rôle. Du sur-mesure en fait. Il m'a donné tous les outils, tous les accessoires dont j'avais besoin pour interpréter le rôle. Théâtralement, on est partis d'une page blanche, et j'adore ça. »

L'instrument du chanteur, c'est son corps tout entier. Sabine Devieilhe le travaille tous les jours et le connaît sur le bout des doigts, capacités et limites.

Retour audacieux en 2016 à Aix, qu'elle ne quitte jamais vraiment, pour une version théâtralisée de l'oratorio de Haendel, El trionfo del Tempo et del Disinganno (Le triomphe du Temps et de la Désillusion), mise en scène par le Polonais Krzysztof Warlikowski. Elle y incarnait Belleza, la Belle qui se voit infliger une leçon cruelle sur la vanité et la fugacité des choses de ce bas-monde. « Normalement, ça se chante partition à la main. Avec Warlikowski, j'en ai fait une adolescente frivole, abusée, puis suicidaire. C'était un parcours difficile, et en même temps merveilleux. Je peux dire que ce travail de composition m'a transformée. J'en garde encore des traces. »
Mon souvenir le plus récent la retrouve fin 2019 à l'Opéra Bastille dans la mise en scène déjantée de Clément Cogitore pour Les Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau. Sous la direction de Leonardo-Garcia Alarcon, Sabine Devieilhe y est vocalement investie, appliquée, émouvante, parfaite, un peu empruntée dans les débordements chorégraphiques de Bintou Dembelé. La breakdance dans l'hymne « Forêts Paisibles », ce n’est pas vraiment son truc.
Rien d'alarmant.
Ensuite, la Covid est passée par là et nous a un peu éloignés. Dans le bien nommé TGV « Inouï » qui m'emmène vers elle à Aix, je me rue donc à 300 à l'heure sur les prestations qui m'ont échappé. Sabine Devieilhe laisse dans les mémoires, et sur Mezzo, une Ophélie d'anthologie dans l’adaptation d’Hamlet mise en musique par Ambroise Thomas pour l'Opéra-Comique. L'air de la folie qui mène l'héroïne au suicide, donne à la chanteuse l'occasion d'un seul en scène d'une vingtaine de minutes où s'expose, époustouflante, la palette toute entière de son talent vocal et dramatique.
Au printemps dernier, pour la première fois, elle est Cléopâtre dans le Jules César de Haendel pour la production du Théâtre des Champs Élysées, captée par France Musique, qui permet au contre-ténor Philippe Jaroussky de faire ses débuts à la baguette. Elle enchaîne les sept arias avec reprise Da Capo, comme si elle enfilait des perles. « Haendel, c'est mon Bel Canto à moi ! J'y suis en confiance, » lâche-t-elle, amusée, aux interviewers du moment.
Le célébrissime « Si pieta de non me senti », (Si tu ne te sens pas désolé pour moi), où elle se montre séduisante, si sensible qu'on ne peut que l'être nous-même, est repris par ailleurs dans un disque Bach-Haendel enregistré pour Erato Warner Classics par Pygmalion. Pour l'ensemble fondé par Raphaël Pichon, ancien chanteur aux Cris de Paris où Sabine Devieilhe et lui se sont rencontrés pour ne plus se quitter, ce travail commun sur le répertoire baroque où la troupe excelle, scelle de très spirituelles retrouvailles. La crise sanitaire a longuement, douloureusement, éparpillé musiciens et chanteurs, du fait de la fermeture des salles, des annulations de concerts et, au plus fort de la crise, de l'impossibilité de se retrouver pour faire ensemble leur musique. Plus qu'un soulagement, c'est une rédemption qu'on y perçoit. Dans la fameuse cantate 199 de Bach, Mein Herze Schwimmt Blut (Mon cœur baigne dans le sang) Sabine Devieilhe engage un dialogue déchirant et mémorable avec le violon de Sophie Gent. « Bach a le génie de mettre l'ombre en lumière, résume la chanteuse. On peut dire qu'à ce moment-là, nous étions ailleurs ». Sabine Devieilhe qui, dans ce disque, met un point d'honneur à rejoindre le chœur entre deux soli, « comme ça se faisait à l'époque », s'offre aussi quelques escapades prisées en récital. Elle tourne depuis 2020, accompagnée par le piano élégant d'Alexandre Tharaud, quand les circonstances et leur agenda le permettent, dans un programme de mélodies françaises, également gravé sur disque sous le titre Chanson d'Amour. Debussy, « mon Wagner à moi », Ravel, Poulenc, Fauré, ils sont tous là, ainsi que leurs paroliers, Verlaine, Mallarmé, Aragon, pour ne citer que les plus illustres.
Et puis, il y a donc cette Ilia dans l'Idoménée de Mozart à Aix où nous partons la rencontrer, et Lakmé cet automne à l'Opéra-Comique. Sabine Devieilhe est bien partout, en effet. La voici d'ailleurs en chair et en os, ponctuelle et même un peu en avance, dans les jardins Campra qui surplombent le mythique théâtre de l'Archevêché d'Aix en Provence.
En ce jour de canicule comme l'Europe estivale ne les compte plus, elle a imaginé notre rencontre à l'ombre d'un antique platane. Nous fuyons vite la touffeur du jardin pour trouver refuge dans la galerie voûtée semi enterrée qui longe les gradins du théâtre. Sabine Devieilhe porte une jolie robe courte de dentelle blanche et des ballerines. Ses cheveux blonds sont attachés en queue de cheval, offrant son cou gracile aux caresses éventuelles du vent s'il consentait à se lever. Pas très intime, cette galerie sombre et résonnante où transitent chaque soir les spectateurs aux tickets impairs pour rejoindre leurs places. Mais tempérée enfin ! Et l'embarras du choix pour le banc où nous nous asseyons pour passer aux confidences.
– Vous êtes bien installée ici ?
– Oui. On est au frais, j'oserais dire, on est bien  !
– Je voulais dire ici à Aix ?
– Oui, oui, parfaitement bien. On est là pour plus de deux mois. Raphaël me dirige dans Idoménée. Donc on est ensemble. Les enfants sont là. L'aîné a même pu terminer son année scolaire à Aix. Le reste de la famille nous rend visite. Que du bonheur ! Et puis il y a l'ambiance festival. Une fois que les productions sont lancées, tout le monde est plus détendu.
Voilà pour l'ancrage, un de ses mots fétiches. Et le chant ?
– Bon, là c'est une semaine un peu plus dense. Idoménée demain mardi, puis, jeudi, Orphée et Eurydice, de Gluck, en version concert. On a répété ce week-end, on va répéter de nouveau mercredi. Mais ça va très bien !
Autant dire qu'au pays des cigales, Sabine Devieilhe travaille comme ailleurs, c'est à dire sans cesse ! Elle n'aime rien tant que parler de son instrument, son leitmotiv quand elle évoque son art. Elle est fan de Chet Baker, le trompettiste de jazz qui chantait comme il jouait. « J'entends dans son geste vocal, le phrasé de la trompette. » L'instrument du chanteur, c'est son corps tout entier. Sabine Devieilhe le travaille tous les jours et le connaît sur le bout des doigts, capacités et limites.
« J'ai une voix de soprano colorature, une voix légère. C'est ce qu'on attend de moi. C'est ma raison d'être artistique. J'ai bien l'intention de durer en tant que chanteuse. Il faut donc que ma voix suive. Et il ne faut pas que mon travail pour y parvenir se voie ou s'entende. C'est une gymnastique, une discipline, comparable à la barre du danseur, mais plus encore au tour du potier qui façonne et modèle sa terre. Je m'impose un travail physique d'apprentissage du geste vocal, je muscle toute ma soufflerie, j'arme mon instrument, j'ancre la mémoire de ce geste dans mon corps pour le retrouver à la demande et faire en sorte que mes cordes vocales puissent donner le meilleur sans souffrir. »

“Le corps peut être fatigué, avoir transpiré, vous mitonner des courbatures pour le lendemain. La voix doit rester fraîche comme une rose.”

Armer, ancrer, muscler, souffler, son vocabulaire évoque plutôt la forge que la voltige vocale qui fait ses triomphes. Sabine Devieilhe, qui fut violoncelliste avant de chanter, connaît bien son histoire de la musique. Tout au long du XIXe siècle, les derniers compositeurs belcantistes et les romantiques allongent leurs phrases musicales, renforcent leurs effectifs instrumentaux, exigent des chanteurs des voix de plus en plus sonores, capables de passer par-dessus des orchestres toujours plus imposants pour des salles de plus en plus grandes. Il leur faut développer leur puissance, « à ne pas confondre avec le passage en force », leur résonance jusqu'aux limites de la physiologie.
Voilà pourquoi le « petit bout de machin » Sabine Devieilhe se donne, mais reste concentrée et fait des choix. « La fraîcheur, ça se cultive. J'ai trente-six ans et demi. Je ne suis déjà plus une comète du chant lyrique. J'ai plutôt bien résisté, je crois, aux lois de l'offre et la demande, aux pressions du marché qui en voulait trop et trop vite. Je viens de faire deux enfants. Ils ont cinq et deux ans. J'ai réappris à chanter après chaque grossesse. J'ai aussi appris à refuser. Quand on me propose une œuvre nouvelle, je me procure avant toute chose la partition d'orchestre, je regarde l'effectif prévu, en particulier le nombre de contrebasses et je sais si c'est pour moi ou pas ! »
Exit donc Wagner. Exit le Strauss d'Elektra ou de Salomé, mais pas celui d'Ariane à Naxos. La Zerbinetta qu'elle a chantée ici-même à Aix en 2018, lui a ouvert de nouveaux horizons. « C'était merveilleux. J'ai vraiment eu la sensation de mettre le pied dans un océan peuplé d'une faune que je ne connaissais pas. Ces grandes phrases straussiennes, pour moi c'était une grande nouveauté, immédiatement connectée à une nouveauté corporelle, physique. J'engageais beaucoup plus de soutien que pour tout le répertoire précédemment chanté réuni. J'ai adoré ça. S'en est suivie ma première Sophie dans le Chevalier à la Rose et je pense qu'un jour j'aborderai Zdenka dans Arabella. » Exit enfin Verdi, en tous cas celui de la Traviata. Violetta, le rôle des rôles, le plus dramatique pour une soprano colorature ? C'est non aussi ! « Evidemment, j'ai des contre-mi donc on pourrait se dire, je peux faire Traviata. Eh bien absolument pas ! La phrase clé de Traviata, c'est le moment fatidique où elle annonce à son amant Alfredo qu'elle renonce à leur idylle. » Elle chantonne : « Amami Alfredo, Amami quant'iot'amo, Addio... Cette phrase-là, elle est tellement medium, longue, avec un orchestre qui vrombit, le tremolo des cordes : drrrrrrr... C'est tout bonnement impossible pour moi, ça ne fonctionne pas pour mon instrument. » Pas de dépit apparent pour autant. Sabine Devieilhe a tant d'œuvres à chanter, tant de répertoires à explorer, tant d'univers où elle se sent chez elle. Inventaire. « J'ai toujours un pied dans la musique ancienne, baroque ou même Renaissance. Je peux brasser toute la période classique. J'évite donc quelques endroits du continent européen pour la période romantique. Et puis paf ! J'arrive vers cette charnière avec les modernes où j'ai encore tout un tas d'œuvres à ma mesure. En plus j'ai la chance d'être française et de disposer là d'un panel de compositeurs qui ont travaillé pour mon instrument. Donc pour être honnête, j'ai l'impression que je n'en aurai jamais fait le tour. » Sabine Devieilhe a aujourd'hui cinq années d'engagements assurés devant elle. « J'aurai plus de 40 ans quand ces programmes seront donnés ! C'est tellement lointain que j'ai du mal à l'imaginer, à m'y projeter. Donc je procède par strates, par approches successives, prudentes et raisonnées. Et je ne prends pas de paris hasardeux, trop éloignés de ce que je sais faire aujourd'hui. Si je chante Bach, je peux chanter Mozart. Si je chante Mozart, je peux prendre pied dans le jeune Bel Canto pas trop furieux. Cette approche me permet d'avoir un regard un peu horizontal sur le répertoire et prospectif sur ma carrière. Les mêmes rôles auront sûrement une teinte différente au fur et à mesure du temps. Mais mon travail quotidien de « musculature » simple, concret, me permet de percevoir l'évolution, même minime, de mon instrument ; et, autant que possible, de la prévoir. »
Sabine Devieilhe évite de se raconter des histoires ou de prêter foi à celles qu'on murmure ou écrit sur elle. Question d'hygiène mentale. « Bien sûr la planète lyrique est très enthousiasmante. Il y a tous ces gens qui viennent m'écouter, qui se comportent parfois comme des supporters de football, il y a ceux qui écrivent sur mes cordes vocale, et puis il y a mon travail, ma concentration sur le geste. Il y a ma réalité, parfois très éloignée de ce que disent les journaux, et cette question-clé, la seule qui vaille : quel est mon état de santé quand je sors de scène ?
– Réponse ?
– La réponse c'est qu'il faut toujours en garder sous le pied.
– Vous êtes dans la gestion ?
– On n'en garde pas sous le pied en termes d'investissement scénique ou émotionnel, ça non ! Certains rôles nous mettent en situation de bascule. Il faut se donner. On n'a pas le choix. Et c'est aussi pour ça qu'on aime ce métier. Mais vocalement, la règle c'est de ne pas sortir de scène fatiguée. Je touche du bois, car ça ne m'est pas encore arrivé, ou alors exceptionnellement parce que j'étais un peu malade. Mais quand on entre en scène avec une voix saine, elle doit en sortir encore plus saine. Le corps peut être fatigué, avoir transpiré, vous mitonner des courbatures pour le lendemain. La voix doit rester fraîche comme une rose. »
Dans la gestion planifiée d'un répertoire précisément et sagement délimité pour préserver sa santé vocale, Sabine Devieilhe a bien sûr quelques préférences et quelques fidélités, liées à son parcours et à ses rencontres. La Lakmé de Léo Delibes y figure en bonne place. La production de l'Opéra-Comique à l'affiche cet automne lui donne l'occasion d'endosser le rôle-titre pour la troisième fois. Elle s'en réjouit et devient intarissable. « Lakmé, c'est mon Isolde à moi ! En 2012, quand j'ai pris le rôle à Montpellier, c'était la première occasion qui m'était donnée de défendre un rôle-titre. Avec le metteur en scène Vincent Huguet, on a d'abord beaucoup travaillé à la table. Il était très renseigné. Il me disait : « tu sais, ce sera ton Liebestod – l'air de la mort d'Isolde dans le Tristan de Wagner –, à toi » Lakmé se suicide par amour en effet en mangeant une fleur de Datura. « Ce qu'il a voulu me dire par là, c'est qu'il allait s'éloigner de l'exotisme, de l'orientalisme du livret tiré d'une nouvelle de Pierre Loti, pour centrer le propos sur l'amour impossible entre deux jeunes gens trop éloignés l'un de l’autre – un officier britannique et une jeune Hindoue dans le texte NDLR –. Vincent Huguet est donc parti de nous, ses interprètes. Frédéric Antoun qui sera de nouveau mon Gerald à l'Opéra-Comique, était, et est encore, une espèce de mec très volontaire, animé d'une farouche envie de chanter, d'une tempête intérieure magnifique, un peu poète aussi comme son personnage. Et puis il est parti de moi, c'est-à-dire, en 2012, d'une jeune fille un peu farouche qui se demandait ce qui allait lui tomber dessus au lever de rideau. Et on a vraiment très naturellement composé ce personnage de Lakmé qui s'éveillait à l'amour. »
En ce début d'été à Aix, Sabine Devieilhe n'a encore aucune idée de la Lakmé que Laurent Pelly, le metteur en scène de cette nouvelle production, souhaitera lui voir camper.
« Laurent Pelly a une grande science de l'opéra. Il a beaucoup marqué l'histoire du répertoire français par ses mises en scène. J'ai déjà repris avec lui La Fille du Régiment de Donizetti montée à l'origine pour Nathalie Dessay. Il est venu à Londres pour me faire travailler. Il était là aussi pour la reprise que j'ai faite de l'Enfant et les Sortilèges, de Ravel, au festival de Glyndebourne. Il est vraiment très proche de ses chanteurs. Très précis aussi. Il veille au moindre déréglage, au moindre défaut de rythme qui pourrait mettre en péril sa mise en scène et surtout ses effets comiques. Je viens de voir son travail sur Platée, de Rameau, qui vient d'être repris à Garnier. J'ai adoré.
Une production d'anthologie !
Cette nouvelle Lakmé, je ne veux pas trop lui mettre la pression mais j'en attends beaucoup. Pas seulement pour moi mais pour cette œuvre qui le mérite. Ce rôle de Lakmé porte l'interprète très haut, très loin. Il m'a ouvert énormément de portes. Je le chante partout, Madrid, Zurich, Moscou il y a quelque temps. J'ai d'autres versions de concert programmées dans les prochaines années. Je suis fière de défendre ce répertoire souvent mal jugé par les Français eux-mêmes, considéré comme secondaire, poussiéreux, à l'eau de rose. Non. C'est une œuvre-clé de la musique française. Et il faut que cette production de Laurent Pelly marque l'histoire. Je la dédie d'avance à toutes les sopranos coloratures en herbe qui vocalisent en ce moment dans les classes des conservatoires. Pas seulement dans les conservatoires d'ailleurs, sous la douche aussi ! »
Sabine Devieilhe rit. Sa plaidoirie lui a donné soif, mais l'eau a tiédi dans nos verres. Même sous la voûte, la canicule finit par s'imposer. Elle a encore tant de choses à dire. La musique contemporaine ? « Ce travail de création d'un son jamais entendu me passionne depuis toujours. Il est fondateur pour moi. C'est aussi ma responsabilité de porter ces musiques. »
La conquête de nouveaux publics ?
« Au boulot ! On en a pas mal pour donner à entendre des œuvres nouvelles et des œuvres anciennes dépoussiérées. Le public doit faire sa part d'efforts, lire les textes, les notes d'intention. J'ai bien conscience qu'ici, à Aix, certains spectateurs sont frustrés qu'on ne leur livre pas un Idoménée conforme, tout cuit dans le bec, où tout est donné d'emblée. » De fait, la mise en scène de Satoshi Miyagi, qui tire (par les cheveux) l'opéra de Mozart vers une évocation de l'occupation américaine du Japon après la capitulation de 1945 (!), condamne les principaux protagonistes à chanter statiques, façon théâtre Nô, perchés trois heures durant sur des portiques à roulettes individuels de deux mètres de haut ! On craint leur chute à chaque instant. C'est fait pour puisqu'ils incarnent le pouvoir. « Tant pis, tant mieux, – une autre de ces formules favorites –, enchaîne Sabine Devieilhe. à l'école, ici, mon fils a eu droit à des présentations Passerelles, comme le festival, pour élargir son audience, en organise aussi dans les maisons de retraite, les prisons, avec de vraies lectures et des explications. Il a eu les clés du spectacle. C'est merveilleux d'avoir les clés. Il faut se nourrir pour bien se divertir. Le savoir, c'est le pouvoir ! »

“Il y a tous ces gens qui viennent m'écouter, qui se comportent parfois comme des supporters de football, il y a ceux qui écrivent sur mes cordes vocales, et puis il y a mon travail, ma concentration sur le geste.”

Toutes clés en mains, Sabine Devieilhe ne traverse pas l'époque enfermée et protégée dans sa bulle, indifférente aux grands enjeux du moment. « A mon échelle, je crois être très engagée. Je me suis beaucoup investie dans le lancement d'Unisson, un syndicat qui n'en porte pas le nom, disons une association de chanteurs lyriques qui est née de la crise sanitaire pour venir en aide aux chanteurs privés d'engagements faute de concerts. Le rapport au contrat de travail est parfois complètement lunaire dans notre métier. Quand on est une artiste comme moi, armée, française, travaillant beaucoup en France avec un(e) agent(e) aux petits soins, tout va bien. Mais les autres, ceux qui n'ont pas cette chance, les moins avertis, ont besoin de ma voix pour se faire entendre. »
– C'est la chance qui vous a amenée là où vous êtes ? Ou c'est le travail, la volonté, l'ambition ?
– Je ne parlerai pas d'ambition. Je parlerai d'envie. C'est central. Cette volonté, oui, qui donne les clés, qui donne la force nécessaire au labeur et à toutes les contraintes du métier, les voyages, la solitude parfois. L'entourage aussi compte beaucoup. Et puis, c'est vrai, il y a aussi la chance. Celle d'être là au bon moment. Je suis arrivée à un moment de rareté relative pour les sopranos légères. Nathalie (Dessay) passait à autre chose. J'ai eu de la chance, quoi ! » Sabine Devieilhe poursuit sur un registre plus personnel dans son langage toujours imagé. « Dans ma vie perso aussi, j'ai posé mes billes au bon moment. C'était essentiel pour moi. Je savais depuis peu que je voulais des enfants. J'aurais pu me dire : oh non, je vais attendre un peu parce que ma carrière, ceci cela... Non. J'ai senti que c'était le moment. J'étais dans la bonne histoire personnelle pour en avoir et je me suis lancée dans cette aventure. J'ai vachement de chance. Je me le dis au quotidien. Rassurez-vous ! Et je le dis autour de moi. Qu'est-ce que j'ai comme chance ! C'est pas du tout pour faire béni oui-oui. J'ai conscience de marcher sur un tapis rouge. J'ai conscience de l'écrin qui m'entoure et me permet d'évoluer au mieux avec un instrument aussi fragile. C'est cet équilibre qui est magnifique. Moi je sais que suis ancrée, plutôt bien dans mes pompes, mais ce que vous, public, voulez percevoir chaque soir, c'est une artiste sur le fil, au bord du précipice. C'est la fragilité de mes personnages ; aussi bien Lakmé au bord du suicide que la Reine de la Nuit en colère. Après ça, qu'on ait une tête plus ou moins bien faite, ça n'intéresse personne ! »
Disons qu'on préfère ça.
Il est presque temps de se séparer.
– Vous voulez prendre avec moi la sortie des artistes ?
– Oui, s'il vous plaît. Je vous raccompagne.
À peine sortis de la galerie, la chaleur nous mord de nouveau, implacable malgré le soir qui vient. « Je suis très inquiète du dérèglement climatique. J'ai peur qu'il soit bien tard pour agir. Je voudrais de tout cœur pouvoir souhaiter un jour à mes deux enfants de vivre à leur tour cette merveilleuse aventure d'avoir des enfants. Je ne suis pas sûre de pouvoir le faire. C'est dramatique. Je connais bien Malena Ernman, la mère de Greta Thunberg. C'est une grande chanteuse. Elle a mis un terme à sa carrière internationale. Elle ne chante plus que localement, en Suède et là où elle peut se rendre en bus ou en train. Elle refuse de mener cette vie de voyages au long cours et au bilan carbone détestable. Je m'interroge aussi. C'est un vrai dilemme. Comment continuer sereinement dans un climat aussi anxiogène ? »

Journaliste et critique musical et théâtral, Luc Évrard a notamment travaillé à Europe 1 et LCI.
On ne peut pas se quitter là-dessus. Retour au chant encore et toujours. « Le chant c'est une thérapie. Le chant apaise, libère, donne confiance, nous fait entrer en résonance avec les autres, réveille la vie en nous.
On a besoin du chant ! »...

SABINE DEVIEILHE À L’OPÉRA COMIQUE La soprano française est à l'affiche de Lakmé, de Léo Delibes. Portrait d'une femme accomplie et clairvoyante, d'une artiste au firmament et qui s'y plaît. Sabine Devieilhe, la soprano colorature qui tutoie les étoiles sans défaillir depuis plus de dix ans, quatre fois déjà couronnée aux Victoires de la musique et dont chaque apparition en scène, au concert ou au disque déchaîne des tempêtes d'éloges. Une carrière tenue, exigeante. Exemplaire. Sabine Devieilhe, c'est la grâce d'une voix légère, agile, cristalline, douce et virtuose jusque dans le suraigu, toujours impeccable qu'elle soit magnifiée ou muselée par les mises en scène et leurs embardées modernistes parfois hasardeuses. Une belle femme qui plus est. Une chance pour le chant, pour le répertoire français en particulier, une chance pour la musique et ceux qui ne sauraient vivre sans elle ! On la découvre en 2012, fraîche, espiègle, en Salpeta de la Finta Gardiniera de Mozart pour l'Académie du Festival d'Aix en Provence. Assise en bord de scène au théâtre de plein air du Grand Saint-Jean, elle croque une pomme bien rouge à pleines dents et la bouche encore encombrée – cauchemar de chanteur –, elle entonne : «  hi vuol godere il mondo », « Si tu veux jouir du monde, prends-le tel qu'il est ! ». Tout y est, déjà. Sûreté du timbre, délicatesse du suraigu pianissimo, agilité de la vocalise. Nulle trace d'effort, sa marque de fabrique. Deux ans plus tard, elle est la Reine de la…

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