©Bert Stern - Marilyn Monroe

La cicatrice

Philippe Charlier

ICONOTOPSIE

Fin juin 1962, dans un hôtel de luxe sur les hauteurs de Los Angeles, Bert Stern réussit à capter l’âme de Marilyn Monroe sur des mètres de pellicule. Dans la suite 261 du Bel-Air, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, elle va s’offrir quasi nue à l’objectif du photographe – ce portraitiste de célébrités, qui enchaîne les reportages pour Vogue, et s’est fait d’abord un nom dans le domaine de la publicité en immortalisant un verre de vodka Smirnoff dans le reflet inversé de la grande pyramide de Kheops… 

Cet été-là, Marilyn est au bout de sa vie, mais ne le sait pas encore. Ou alors, elle ne l’a pas encore fait savoir au monde. C’est peut-être le moment où elle n’a plus rien à cacher. Libérée par l’alcool (les bouchons de Dom Pérignon et de Château Lafite Rothschild sautent les uns après les autres, et les verres ne sont jamais vides), elle ne couvre son corps parfait que d’un mince voile de tissu semi-transparent, de bijoux de pacotille, ou avec les replis des draps d’un lit défait. Le regard est profond, le sourire naturel. Il n’y a plus rien de factice cette nuit-là, plus aucun rôle à jouer sauf le sien, dans sa solitude, sa soif d’équilibre – une soif jamais étanchée.

Dans un de ses carnets noirs, elle a écrit, au début des années 1950 :

« Pas de regards
Le corps seulement
Laisser aller – entier le visage
L’esprit
L’âme
Pas de pose
Écouter le corps pour l’émotion
Écoute avec les yeux
Flottement
Tension
Relâchement, aucun frein
Laisser tout aller
Seulement sentir »

Très peu de maquillage : un soupçon d’eye-liner, du rouge à lèvres, et c’est tout. « à l’état pur ». Alors, c’est donc ça, son vrai visage ? Une peau marquée – mais c’est beau. Des rides, déjà – elle n’a que 36 ans, mais est usée comme jamais. Les taches de rousseur, les cheveux abîmés par le peroxyde et la soude, presque tous les jours. Des yeux fatigués : une lassitude (de la vie ?).

Il n’y a plus rien de factice cette nuit-là, plus aucun rôle à jouer sauf le sien, dans sa solitude, sa soif d’équilibre – une soif jamais étanchée.

Marilyn est une cicatrice vivante, mélangeant chaque jour alcool, barbituriques et amphétamines. Et justement, certains clichés montrent une cicatrice fraîche au niveau du flanc gauche (certaines photos ont été retouchées, a posteriori, et ce détail ne figure plus). Un trait sombre, d’une dizaine de centimètres, horizontal. Noir-violacé. Un peu plus d’un mois avant la séance, on lui a retiré la vésicule biliaire. « Une imperfection qui ne fait que la rendre encore plus vulnérable, et qui accentue le velouté de sa peau incroyablement lisse. Elle a la couleur du champagne, la couleur de l’albâtre » écrira Bert Stern. Loin de gâcher les photographies, ce détail projette un nouveau jour sur l’actrice : la cicatrice intérieure est devenue apparente. Six semaines plus tard, Marilyn sera retrouvée morte à son domicile.

« Il n’y a que la concentration entre l’acteur et le suicide », lui avait dit Lee Strasberg, directeur de l’Actors Studio. Pour s’aider, elle sait pouvoir compter sur sa compagne la plus fidèle : la littérature. Très souvent sur les photographies de Marilyn, derrière elle, dans ses mains, près du cœur, il y a un livre : Heinrich Heine, James Joyce, une monographie sur Goya, Tchekhov, Irving Shulman, Arthur Miller (bien entendu), Walt Whitman, Carson McCullers, Joseph Conrad, Gustave Flaubert, Ernest Hemingway, Jack Kerouac, John Steinbeck, Samuel Beckett, Albert Camus… La lecture – avide, compulsive – comme comblement de ses plaies, comme baume, comme pansement.

Cecil Beaton l’avait bien noté, lui qui était à l’origine du portrait préféré de Marilyn, lors d’une séance le 22 février 1956 : sa capacité de transformation est infinie. D’un cliché à l’autre, d’une seconde à l’autre, d’une pose à l’autre, elle présente mille et un visages, mille et une personnalités. Derrière la beauté, le doute permanent, se nichent la faiblesse et le fil du rasoir.

Bert Stern restera toute sa vie sous le charme – l’emprise ? – de cette icône, de ce fantasme, et le souvenir de ces nuits : « Quand on désire une femme aussi ardemment, et qu’elle est aussi près, on éprouve une sensation délicieuse du seul fait de ne pas la toucher, de laisser la lumière la caresser. L’appareil photo joue un rôle considérable, parce que l’amour traverse l’objectif. On le laisse pénétrer et clic ! On referme la boîte. Cet amour, cette énergie, sont enregistrés dans des photographies que l’on peut tirer et conserver ». 

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