Quelque chose en nous de Marcelle Pichon

Thomas Louis

Ça se passe à Paris. C’est un rituel, un mode de vie, un entretien : tous les jours, je marche. Je me sors de mon mou par l’activation des pieds. Tous les jours, le même petit itinéraire ; et je passe devant la maison de Dalida. Grande demeure discrète. Celle où elle a vécu, jusqu’à se donner la mort. Tous les jours, presque, je regarde cette maison en me disant : que s’est-il passé qu’on ne sait pas ? Que pourrais-je découvrir, en observant chaque brique, chaque morceau exactement de cette bâtisse montmartroise ? Que devrais-je ne pas savoir ? Et puis ce jour-ci, je rentre chez moi, je m’assois, et je lis Le cœur ne cède pas. Le lendemain, je bouscule mon itinéraire, je le pousse loin, jusqu’au 183 de la rue Championnet. Ici, en 1985, Marcelle Pichon, ancienne mannequin, est morte. Bien sûr, on sait comment : de faim, par sa simple volonté. 45 jours d’agonie, ramassés dans un journal. L’idée ne manque pas de panache, pas de mystères, non plus. C’est précisément cette histoire qui, depuis 40 ans, anime de près ou de loin Grégoire Bouillier. Lui qui, à partir d’une émission, découvre l’histoire de cette femme, de toute évidence seule, retrouvée dans son appartement des poignées de mois plus tard, enveloppée par un mystère bien net.
L’envergure du Cœur ne cède pas naît de ces creux.
Dans ce livre que l’on pourrait peiner à qualifier d’enquête, Grégoire Bouillier nous prend par la main, et nous entraîne de fausses pistes en petites histoires, de grands récits en contradictions. Il construit des ramifications, pour découvrir… quoi ? Qui était Marcelle Pichon ? Quelle fut son existence ? C’est précisément cette cathédrale de doutes qui fait la solidité de cet objet. Précisément les pans de mur que l’auteur abat pour en faire apparaître d’autres qui en construisent les fondations. Voilà, c’est comme ça, Grégoire Bouillier, après avoir créé sa propre agence de détective Bmore&Investigations, affirme que : quelque chose est à trouver. Avec l’aide de Penny, son assistante zélée, il tente le tout pour le tout, comme un homme persuadé de devenir riche en jouant au Rapido. Il ne laisse rien passer, va jusqu’à Ouistreham, fait appelle à la graphologie, dépiaute les archives liées de près ou de loin à Marcelle Pichon, épuise ses ressources, cherche. Et il en trouve, des choses, Grégoire Bouillier ; pas toujours ce qu’il aurait pensé, pas toujours ce qu’il aurait fallu, mais il en trouve. Au fond, c’est déjà bien, de trouver quand on cherche, non ? Tout ceci est désormais regroupé sur un grand tableau virtuel pincé de différentes punaises, que l’on retrouve facilement en tapant le nom du livre sur internet. On pourrait se dire qu’il en fait des caisses, Grégoire Bouillier, que certaines étapes de cette enquête au long cours pourraient être évitées. Même, on pourrait légitimement se demander si, à la fin, elle a vraiment existé, cette Marcelle Pichon. Se dire que tout cela n’est qu’une sombre mascarade pour que l’auteur se trouve lui-même. Mais non, ou peut-être si ; mais non, il n’y a pas que ça. On veut savoir. On veut, nous aussi, connaître le thème astral de Marcelle Pichon (le détective ne recule devant rien). On veut savoir qui meurt seule sans que personne ne s’en rende compte.
Voilà. Le Cœur ne cède pas n’est pas qu’une histoire de solitude, il est véritablement le livre des réponses qu’on ne cherche pas. Il est aussi ce livre qui se dit qu’on a déjà tout écrit, jusqu’à ce qu’on écrive autre chose. Il est, de plus, c’est peu de le dire, une expérience totale de lecture, car rien ne manque. Le style, bien sûr, l’humour, évidemment, l’autobiographie, parfois, tout le temps, et le récit, qui casse tout, qu’on prend comme il vient, puisque finalement, nous aussi sommes les fouilleurs de l’inconnu. Il serait malhonnête de ne pas, pour parler de ce livre, parler du pavé qu’il représente.


Le Cœur ne cède pas,
de Grégoire Bouillier (Flammarion), 912 pages, 26 €.

Mais que sont 900 pages, peu ou prou, dans une vie ? Dans celle-ci, pas grand-chose. Toutefois, malgré la rapidité avec laquelle on les engloutit, on est en droit de se demander : fallait-il autant de pages pour Marcelle Pichon ? Qui sait, mais fallait-il absolument écrire son histoire ? Pas forcément, mais fallait-il vivre ? À voir. Alors oui, il fallait s’enterrer sous autant de pages pour mieux se relever de la question identitaire. Peut-être peut-on le sentir comme une compulsion, comme s’il fallait vider le verre d’eau jusqu’à la dernière goutte pour se sentir plein.
Alors voilà, j’écris ces mots, je suis devant le 183 de la rue Championnet, là où, aujourd’hui, un jeune homme qui aurait pu être moi, vit. Grégoire Bouillier l’a su avant moi, c’est de lui que je tiens cette information.
Ou peut-être pas, d’ailleurs.



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