Revenir à Ithaque

Nikos Aliagas

Je reviens à Ithaque par intermittence, comme pour reprendre une dernière danse jamais achevée. La mer Ionienne a cet étrange pouvoir de transformer l’inexplicable manque en présence ineffable, ce regard permanent qui scrute votre silence intérieur un matin de mai où un caïque couleur coquelicot fait murmurer les vagues dans le calme alcyonien de l’immuable étendue. Tout est mouvement mais rien ne change. Le paradoxe de l’âme grecque, je le lis sur le visage du pêcheur qui m’emmène sur l’île « Ἁλιεὺς πληγεὶς νοῦν φύσει » (« les blessures poussent l’esprit du pêcheur »), l’homme porte le vieux parchemin de son existence dans chacune de ses rides, il parle peu mais son cuir rongé par le sel me rappelle la beauté du passage. Ici le temps ne s’arrête pas, il défile à son rythme insolent, indifférent aux maux des hommes et à leurs certitudes. Autour de moi, par-delà l’infini céruléen, me parviennent le chant syncopé des cigales et un parfum lointain de résine de pin : la terre est proche. Avant d’y poser le pied, on doit d’abord l’imaginer, la désirer au diapason, Ulysse aura passé une vie entière à la quémander aux dieux, jusqu’à en perdre raison et jeunesse. Ce souverain qui retrouve son royaume est un gueux, usé, désabusé mais toujours rusé. Personne ne l’attend, personne ne le reconnaît, son chien et sa nourrice font exception, l’animal et la première étreinte, un battement de tempe sur la poitrine du premier lait.

 

À bâbord, sur la pointe rongée par les meltems, j’aperçois les trois bâtisses emblématiques de l’entrée du village du Kioni, d’anciens moulins à vent dépourvus d’ailes, qui scrutent l’horizon comme des géants silencieux. On ne revient pas au pays par nostalgie, on revient en sourcier par nécessité ou en sorcier par cécité, possédé par une urgence impérieuse, on revient sur ses pas en titubant d’impatience, on revient humer le parfum désuet et brutal de l’enfance au risque de se perdre dans le labyrinthe. Car le retour est un fantasme, les déracinés le portent comme une croix trop lourde, celui d’un parent qui a noyé son exil silencieusement dans le labeur, celui d’un être cher qui nous a désaimé à force d’avoir trop attendu, celui d’un homme qui passe le reste de son âge dans l’espoir d’être attendu. Pour les Grecs, l’amnésie est une malédiction et la nostalgie n’est pas son remède. Le retour est un ultime détour pour mieux repartir, ou accepter l’idée d’un départ, de son propre départ. J’arrive à Ithaque en éclaireur pour voir si le monde a encore quelque chose à dire et je m’assois sur une chaise boiteuse en attendant mon ami Spyros qui ne viendra pas. 

 

C’est le regretté Spyros qui m’avait initié à l’art de la distance, disparaître dans le décor pour mieux l’entendre : « Regarde les gens qui passent, observe leurs vêtements, la façon dont ils traînent la patte, dont ils parlent entre eux, écoute leur silence intérieur dans le vacarme de leur postures sociales, tu sauras alors ce qui se passe à New York ou à Tokyo. Dans leur regard, tu sentiras l’air du temps. » Spyros, ancien journaliste et révolutionnaire, lisait le monde dans les yeux des gens en faisant mine de déchiffrer un vieux journal de gauche aux caractères minuscules, taché par le marc de café. L’homme était massif et magnétique, il passait ses journées à attendre, assis devant son restaurant, Calypso. Si l’attente était un art, Spyros aurait été son chantre. À Ithaque tout est rapsodie, les mots sont musique et silence, le souffle devient bruissement dans le feuillage parfumé d’un eucalyptus et les promesses jamais tenues reviennent au crépuscule sur le drap éclairé par le marionnettiste du théâtre d’ombre qui fait rire les gamins sur la place du village avec ses figurines en carton. « On est tous le Karaghiozis de quelqu’un », marmonnait Spyros quand je moquais les hommes d’affaires ventrus qui descendaient de leurs bateaux entourés de déesses refaites. Le Karaghiozis, c’est le pantin à la voix nasillarde, bossu et désarticulé qui arpente les scènes pour oublier sa misère, je le porte en moi comme un épouvantail dans ma géhenne de déraciné. Mais les corbeaux ne le craignent plus depuis longtemps, ils l’ignorent et déchirent sans pitié ce qui lui reste de dignité. Cela fait des années que j’attends Spyros sur le port, dans quelques mois j’aurai l’âge où il a rendu son âme et, quand la colère m’emporte, je me dis que sa mort n’est en réalité qu’une histoire que ces affabulateurs de Grecs inventent depuis la nuit des temps pour endormir leur progéniture. À Ithaque, l’existence du mythe dans la conscience des hommes est aussi complexe que la relation d’antériorité qu’entretiennent l’œuf et la poule, on y croise des Pénélope aux sourcils tatoués, des Ménélas rivés sur l’écran de leurs cryptomonnaies ou des Télémaque démêlant leur filet de pêche. Les époques s’entremêlent mais les chouettes hululent toujours à l’heure du crépuscule.  

 

Je digresse, j’observe les tresses de têtes d’ail accrochées sur la devanture du bijoutier. L’ail pour chasser le mauvais œil, les mauvais esprits et les miasmes de l’envie. Ici l’invisible est aussi présent que le tangible, ce que l’on nomme existe, ce que l’on ne voit pas aussi. Les mots sont invisibles mais ils nous mènent à Ulysse par des chemins de nuit, escarpés et rocailleux. Au deuxième verre d’ouzo j’entends la voix de Séféris à quelques encablures d’un bar à l’éclairage criard. « Nos paroles sont les enfants de plusieurs personnes/On les sème et elles naissent comme des enfants ». Une voix surgit du palimpseste de ma mémoire, celle du poète créateur que l’on étouffe quand, croyant choisir notre destin, nous nous muons en adultes à attaché-case et gourmette en or plaqué. La première fois que j’ai franchi l’entrée du Spavento j’ignorais encore tout de la paternité, une chanson des années 1960 tournait en boucle sur le pickup « Give me a ticket for an aeroplane/Ain’t got time to take a fast train… », face à l’église au clocher phallique Saint-Jean le Prodrome je trinquais avec des inconnus au nom de père et du fils et de l’esprit de Circé. Me voici de retour à la grotte de Polyphème, dans la peau d’un homme de 50 ans qui ne se reconnaît plus, perdu dans une masse dansante, je compte les Noëls qu’il me reste à célébrer avec mes deux enfants en faisant mine de sourire. Mick Jagger est toujours là, peint à la façon d’un saint byzantin sur un mur décrépit, entre une bouteille de rhum bon marché et un saxophone cabossé. J’aime l’accent chantant des Ioniens lorsqu’ils commandent à boire, j’aime les histoires du vieux matelot que tout le monde appelle « capitaine », improbables et caustiques, j’aime retrouver l’insouciance de mes 20 ans dans cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Une poussière insignifiante, accrochée à un petit caillou millénaire perdu dans une mer d’encre, c’est peut-être cela le rêve d’Ulysse.

 

Une lumière impitoyable brûle mes paupières, je me réveille près d’une chèvre immobile, sur la plage de Filiatro, décor possible d’un film de Theo Angelopoulos. Rêve diurne ou songe ? Il n’y a plus de frontière entre ce que je ressens et ce que je crois voir. Nausicaa m’aurait ignoré dans mes vêtements froissés de citadin qui ne sait plus dormir à la belle étoile, un art qui ne s’improvise pas. À deux pas du rivage, un petit cimetière, quelques mètres suffisent pour passer de la mer à l’éternité. Un cortège s’approche avec, à sa tête, le père Nicolas, un prêtre au visage découpé dans la roche, strié par les matines et l’eau de vie. Ses yeux ressemblent aux Portraits du Fayoum qui lisent votre âme, j’entends presque le froissement de son habit sacerdotal sur ce qu’il reste de la ligne de vie de celui que l’on traîne dans une boîte : un vieil homme mal rasé, allongé dans un costume d’hiver trop large. À peine endormi, il s’apprête à vivre son dernier voyage. « Le sommeil et la mort sont des frères jumeaux », dit Homère. J’ignore son nom mais l’écorce refroidie de ses mains me dit l’essentiel. L’homme travaillait la terre, celle qu’il avait hérité de ses ancêtres, son seul bien, la raison d’être de son existence. Montre-moi tes mains je te dirai ce que tu vaux. Ces mains qui ont caressé, labouré, cueilli, réveillent en moi un sentiment de honte. Qu’ai-je fait de ma vie ? Ai-je assez honoré ma terre, l’ai-je pleurée, semée, protégée, en ai-je été digne ? Ne suis-je qu’un « mangeur de vent » égaré dans son temps ? Ulysse rentre chez lui défiguré par l’épreuve mais ses mains ne le trahissent pas, jusqu’au bout elles le guident, même lorsqu’il tue un à un les funestes prétendants à son trône. Ulysse les exécute pour extirper ses propres démons, ses mains impitoyables restaurent l’ordre, sa catharsis passe par le sang. Le psalmiste soupire « tu es poussière et tu retourneras poussière », le pope verse un verre de vin sur le corps du défunt, dernière communion avant l’expiation. Une femme vêtue de noir entame une complainte qui parle d’amour et d’un frère jamais rentré de l’étranger que le passeur invite dans sa barque. Le petit cortège ébahi se tient immobile, comme s’il attendait un retardataire. La mort n’a guère besoin de thuriféraire pour arriver en grandes pompes, elle fait son travail. J’entends un rire d’enfant sur la plage au loin et je me souviens de cet homme qui avait été enterré en portant deux chaussures gauche « ça m’a couté moins cher » avait dit la veuve « pour ce qu’il allait en faire de toute façon… »

 

Je passe mon chemin, je remonte la colline qui surplombe le village et traverse un champ d’oliviers à l’écorce presque calcinée par le temps. Leurs troncs ressemblent à des corps désarticulés, figés par et dans le temps comme des statues de cendres durcies. Ces arbres se tiennent là depuis des siècles, loin des brisures et des tumultes, et semblent nous observer avec compassion. L’arbre sacré d’Athéna est enraciné dans la seule réalité qui nous dépasse quand vient l’heure du trépas, la terre. Gaia l’invincible, héritée pour un temps, destinée à jamais. L’ataraxie de l’olivier me renvoie à mon statut de mortel, elle contraste tellement avec l’apathie feinte des sachants qui polluent notre quotidien, l’homme moderne sera un jour l’homme d’avant, il finira desséché comme les autres, mélangé aux excréments du troupeau qui tapissent le sol. Combien de conquérants ou de vaincus ont-ils croisés ? Je pourrais passer des heures à les photographier, à dialoguer en silence avec eux, ils sont les derniers témoins de la folie des hommes, en Grèce tout commence et tout se termine dans un champ d’olivier, le cœur de l’embryon. Punctum saliens, l’écho du temps long. 

« Les gens s’imaginent être les héros des histoires qu’ils inventent mais leurs histoires les précèdent », me dit Stélios que je retrouve assis par terre dans la cour de l’école. Stélios est comédien, il a quitté le brouhaha de la ville pour retrouver « le sens de l’histoire », de son histoire. Lorsqu’il ne cueille pas les olives de ses ancêtres, il apprend aux quelques élèves qui vivent encore au village les tirades d’Homère. « Les mots portent en eux des secrets infinis, comprendre un seul mot c’est comprendre le monde. » Stélios me fait rire, il a de grands yeux, une barbe frisée grisonnante et de longs bras fins qui gesticulent en tous sens, il joue la pièce, le rôle de sa vie à chaque instant, que ce soit devant l’épicier ou le distributeur de billets, il déclame, invective ou récite des tirades en grec ancien, s’interrompt brutalement pour demander « tu sais que ce signifie Νόστιμον ἦμαρ ? ». « Le jour du retour au pays ? ». Il me regarde avec dédain. « Crois-tu vraiment qu’un seul jour te suffira pour revenir ? Et revenir pour quoi d’ailleurs ? Tu cherches quoi, camarade ? » Je n’ai pas de réponse, il a sans doute raison. Je reviens à Ithaque sur les traces d’un poète, je reviens à Ithaque pour comprendre le monde et retrouver ma place. Mais le retour indolore est une chimère, il faut probablement souffrir pour recouvrer la sérénité originelle, le mot « nostalgie » (νόστος et άλγος : le retour et la douleur) porte les stigmates d’Ulysse. Au fond, Ithaque est une fausse promesse, elle est en nous depuis le premier jour mais nous ne le savons plus.

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