Parler, encore et encore

Giulia Foïs

Dans ma vie, il y a la joie d’écrire et le bonheur du micro. Dans ma vie, il y a deux têtes d’enclume, dont l’histoire prouvera qu’ils étaient les plus incroyables gamins du quartier. Dans ma vie, il y a un amoureux pilier/ami/amant, une maîtrise quasi parfaite de la carbonara (sans crème, évidemment), les souvenirs d’une enfance merveilleuse et d’un père prodigieux. Et puis, dans ma vie, il y a eu un viol. Vingt ans plus tard, un livre, sur ce viol [Je suis une sur deux, éd. Flammarion]. Trois ans après, un film, adapté de ce livre [Une sur deux, adaptation d’Emmanuel Noblet pour France 5].

Alors, dans ma vie, il y a eu tous ces moments où je suis montée au front, où j’ai raconté mon histoire, encore et encore, convaincue que la parole sauve, que ma voix pourrait porter celles des autres, celles qui ne peuvent pas, celles qui n’osent pas, celles qui n’ont pas de micro, convaincue qu’à nous toutes, on finira par l’abattre, ce mur de silence, qui, dans notre beau pays, assure une impunité quasi parfaite aux agresseurs. Je n’en ai pas toujours envie, j’ai parfois (souvent) envie de parler d’autre chose, mais je le fais.

Quand une femme sur deux connaîtra au moins une forme de violence sexuelle au cours de sa vie, quand 56 % d’entre elles seront mal reçues au commissariat, quand celles qui auront, malgré tout, réussi à porter plainte se verront classées sans suite dans 76 % des cas, et quand 0,6 % des viols seulement finissent sur une condamnation aux Assises, alors, le seul levier que l’on ait, le seul lieu de véritable écoute, et donc d’action possible, c’est une parole, la nôtre. Celle des ex-victimes. Celles qui se sont relevées et qui peuvent tendre la main aux autres, qui sont encore à terre. Alors j’y vais. Et chaque fois, je me dis que c’est la dernière. Que ça finira par bouger. Que d’autres que moi, sortiront du bois. Mais non. Cinq ans après MeToo, nous sommes si peu nombreuses encore, à la prononcer, cette phrase : « j’ai été violée ». Une poignée, sur les 94 000 femmes à qui ça arrive chaque année en France… Et ça, ça dit la peur et la honte qui clouent toujours la bouche des victimes, quand les coupables, eux, devraient en être terrassés.

Cinq ans après MeToo, nous sommes si peu nombreuses encore, à la prononcer, cette phrase : « j’ai été violée ».

Ça raconte des millénaires d’histoire, pendant lesquels elles ont été punies de la même façon que ceux qui les avaient saccagées. Ça raconte l’immédiate suspicion qui pèse sur le moindre récit à peine énoncé. Et ça me rappelle le « comment tu t’es démerdée ? » parfaitement incongru de mon patron de l’époque – une variante à peine masquée du « tu l’as bien cherché », que toutes nos mémoires ont imprimé. Cette question, la poserait-on à quelqu’un qui vient de se faire voler son téléphone portable ? Lui demanderait-on où est-ce qu’il/elle était, ce qu’il/elle faisait, et s’il/elle avait bu quand c’est arrivé ? Jamais.

Dans ma vie, j’ai aussi perdu un frère. Et ça, je n’ai jamais eu peur de le dire : je savais qu’en face, je trouverais l’épaule pour me consoler. Mais de ça, je n’ai jamais eu besoin de parler en public. Il n’y a rien de politique dans un deuil, aucune croyance à démonter, aucun stéréotype à défoncer. Dans le cas du viol, oui. Évidemment oui. Le viol n’est pas une histoire de sexe qui aurait mal tourné, c’est une irruption de la violence. Le viol n’est pas une question d’intimité, il n’est pas affaire d’individus isolés et les statistiques parlent pour lui. Ces chiffres ont été obtenus de haute lutte par les féministes des années 1970. Elles ont demandé des comptes, elles ont voulu compter. Sortir le viol de la rubrique « faits divers », pour qu’on puisse enfin, collectivement, regarder en face ce système qui nous gangrène. Ça n’a pas été chose facile.

À l’époque, de grandes figures intellectuelles, comme Élisabeth Badinter, étaient capables de dérouler un argumentaire brillant pour s’opposer aux enquêtes de terrain. Il ne fallait pas, disait-elle en substance, enfermer les femmes dans leur statut de victime. Je pense exactement le contraire. Je pense que c’est seulement à partir du moment où on se reconnaît comme telle qu’on peut ne plus l’être. Je pense que c’est seulement à partir du moment où une société toute entière aura toutes les données du problème qu’elle pourra espérer le résoudre. Je le pense, alors j’y vais. Et j’y retourne, espérant qu’un jour on me demandera de parler de mes têtes d’enclume ou de ma carbonara, parce que ce jour-là, on aura enfin une politique à la hauteur des enjeux.

En attendant, à la sortie du film, ça n’a pas loupé. J’étais en pleine promo, et j’ai entendu : « attention, ne te laisse pas enfermer dans ton statut de victime, il ne faudrait pas que tu ne sois que ça, tu vois… » Virginia Woolf disait que la résistance aux luttes féministes était au moins aussi intéressante à étudier que les mouvements eux-mêmes. C’est vrai. Si vous pensez qu’une ex-victime qui prend la parole risque d’être réduite à ce chapitre-là de son histoire, c’est votre problème. Pas le nôtre.

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