Chorale féminine

Thomas Louis

Il y a quelque temps, Camille Froidevaux-Metterie publiait Un corps à soi (éd. Seuil, 2021) dont le titre déplaçait à lui-seule quelques frontières. Un livre en forme d’essai, de lieu de pensée, où son regard de philosophe s’intéressait – à la première personne – aux étapes de la vie des femmes, en lien avec ce « corps ».

Avec Pleine et douce, c’est le goût du romanesque qui se déploie, à travers cette chorale de femmes qui ne parlent pas d’une seule voix, mais qui utilisent toutes le je. Chacune est incarnée par des enjeux, des failles, des goûts, des puissances, et toutes gravitent autour de cette « source de vie », Ève, nouvelle-née portant à elle-seule une palanquée de questions sur le corps — bien sûr, le corps, mais pas que.

Qu’est-ce qui peut bien attendre cette petite fille au monde ? Camille Froidevaux-Metterie met en scène une naissance par procréation médicalement assistée (PMA) et, par cette seule représentation, interroge solidement ce qui fait la famille. Le lien de la famille. Malgré tout ce que ces mots déplacent avec eux, Greg est un « intime », un « père » et pourquoi pas les deux à la fois : « elle aura un père, un père sans statut ni registre, un père intime ! » Et si les voix du féminin se mêlent, c’est aussi pour mieux nous montrer que la vision hiérarchisée du monde qu’impose le système patriarcal peut être mise à mal dans la nuance. Le désir d’amour, lui, reste.

Au milieu de tout cela, reliant cette chaîne de femmes, il y a toujours la petite Ève, qui prend la parole dès le (jubilatoire) premier chapitre, laissant d’ores et déjà penser que les enfants (les bébés) ont quelque chose à dire, quelque chose à voir avec cette façon singulière d’incarner le monde. Mais oui, le monde. À travers les paroles de tous ces personnages, le roman ne nous dit rien d’autre que : comment être bien dans ce monde ?

Le roman met également en lumière une langue où les phrases sont courtes, le rythme jamais séchant. Chacune porte son propre langage, son propre rapport à son environnement et à ce corps qui vit, raconte plus de choses que n’importe quoi, comme l’indique Charline : « Ce que j’ai subi, seul mon corps l’a raconté. »

Le corps.

Le corps à rendre beau, le corps à ne pas maquiller, le corps à caresser, le corps qui combat, le corps qui subit, le corps qui prépare, le corps qu’on cuisine, le corps des règles, le corps qu’on montre, celui qui vit ailleurs, celui qu’on dissout dans le complexe, qu’on revendique, qu’on forme, qu’on distribue, le corps malade de Kenza, le corps cinquantenaire de Laurence. Le corps kaléidoscopique qui explore la parole de la femme, le geste de la femme, la forme de la femme. Les points de vue passent de la fille à la mère, de l’amie à la camarade, de l’amante à la cousine. Pleine et douce est, certes, le rapport phénoménologique d’un événement qui fera dialoguer une foule de personnages, jusqu’à une dernière scène rebondissante, en forme de résine ; mais c’est aussi un livre sur la beauté du monde, que l’on veut voir ou non, grâce à la fiction. Stéphanie, Colette, Lucie, Jamila, Corinne, autant de noms qui déploient leurs désirs de papier dans ce que l’on a tendance à considérer comme un « heureux » événement. Tout en souplesse, au fil des pages, quelque chose s’enclenche là.

En s’avançant dans les premières pages de Pleine et douce, on pourrait alors imaginer une lignée de domino qui tombe un à un, comme une lignée de personnages en chute libre. Tout ceci ne serait pas si juste. Alors quoi ? Alors imaginons plutôt des femmes en feux d’artifice, relayant leurs énergies, accrochées les unes aux autres sans autre fin que la promesse d’une nouvelle éternité.

 

Pleine et douce, de Camille Froidevaux-Metterie, éd. Sabine Wespieser, 224 p., 20 €.

 

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