Le XXIe siècle n’aura pas lieu

Victor Dumiot

Notre modernité avance à l’intérieur d’un fantasme : la possibilité toujours offerte de se réinventer. Les progrès médicaux, technologiques, cybernétiques ont ouvert de sérieuses brèches. Implants pour modifier sa physionomie, prothèses pour endurcir sa complexion, applications intelligentes pour nous aider à faire les bons choix. Nous nous mouvons dans un univers surdéterminé et, paradoxalement, de plus en plus incertain, où toute chose trouve son objet, sa valeur d’usage et d’échange – y compris notre propre reflet – jusqu’à la saturation totale. Se réinventer, en composant une version optimalement améliorée de soi-même, ou diamétralement opposée. Se réinventer en trouvant un, mille partenaires, pour forniquer dans des lieux impossibles (pour moi, ce serait le Louvre ou le wagon-bar d’un Paris-Lyon). Se réinventer, en devenant criminel – qui n’a jamais souhaité éprouver la sensation d’une nuque qui se brise ? –, artiste célèbre, en étant parfaitement désiré – puisque tout n’est plus que désir. Tels de grands illusionnistes, nous pouvons maintenant rendre visible, transparent et possible ce qui échappait jadis au regard. Voici l’évacuation du hasard et de l’accidentel, par le recouvrement de l’hyperréel, tout comme Baudrillard parlait d’hypertélie. Bienvenue dans le métavers.

Le dernier roman de Nathan Devers, Les Liens artificiels, détonne. Parce que c’est un roman. Un vrai roman, pas un roman-récit, ni un roman-récital. C’est un roman de vraie fiction, avec une histoire inventée, celle de Julien Libérat, jeune pianiste inactuel et désabusé, faiblement productif, « quasi trentenaire enfermé dans un mode de vie digne d’un étudiant », dont le suicide en direct sur Facebook, par défenestration, sert d’ouverture orbitale. La mort de Julien n’aura pas lieu, puisqu’elle s’est déjà produite. La mort de Julien n’a pas eu lieu, puisqu’elle s’est stratégiquement déplacée online. Elle est un don symbolique à la communauté, dont l’efficacité espérée – à la manière du terrorisme – est, au moins secrètement, la perturbation de l’ordre, en empêchant tout contre-don, les internautes spectateurs ne pouvant, potlatch infernal, se mettre à mort successivement. Mais si le mystère de la chute, de son suicide, résiste à la transparence du Net, il n’en demeure pas moins vide, « l’acte de Julien ne présentait rien de particulièrement original ». C’était oublier, aussi, que la machine se prémunit déjà de telles atteintes, via la prolifération tous azimuts, cancéreuse, d’une mort devenue objet, d’une hyper-mort répliquée à l’infinie. La vidéo virale.

L’essentiel du roman se tient là, dans ce basculement d’une hyperréalité à une autre.

Quelques mois plus tôt, Julien Libérat, bien vivant, sorte de personnage balzacien qui serait resté à la lisière de son possible, à qui rien n’arrive plus, se morfond dans un Rungis verrouillé, où le dimanche est « un jour malade ». Du haut de ses 28 ans, âge où les destins semblent se sceller, où les possibilités de réinvention se réduisent, sa vie est mise en échec. S’il souhaitait être grand pianiste musicien, un peu à la Gainsbourg, le voilà prof particulier, prof ubérisé, pour des élèves ratés. S’il a cédé à la pulsion domestique, en s’installant quelques années plus tôt avec May Carpentier, son couple, lui, n’a pas manqué d’éclater. Julien est un rien parmi d’autres, dont les mains, gagnées par « le calvaire de ses doutes et de ses partitions », s’enfoncent dans le piano. Un rien qui rate, avec l’horreur dédaigneuse d’un monde vaincu par le Hit Machine, l’horreur dédaigneuse de sa david-guettaïsation. Ce personnage un tantinet agaçant, sans doute parce qu’il reflète cette part lourde qui, chez moi, chez chacun, réclame de ne plus s’essouffler, de ne plus s’efforcer, de plus tirer la corde du muscle, cette part inerte qui fait dire à Musset « C’est vrai, je suis un fou, où allais-je ? », cet alter ego, tout à la fois virtuel de notre réalité et réel de notre virtualité, ce personnage, donc, est un point mort. Et si Julien Libérat accepte si facilement de vivre une autre vie, celle de Vangel, poète multimillionnaire à l’inoffensive ironie, dans l’Antimonde – véritable « planète B virtuelle où tout est meilleur », où « les plus petits désirs s’enchaînaient sans laisser de place à l’ennui » –, c’est d’abord parce que sa réalité n’est que ça, lacunaire et creuse. C’est une stase, vie d’attente, de scrolling, sacrifiée « sur l’autel du rien ».

La grande intelligence de Devers consiste à démontrer qu’avec cette « autre vie », cette anti-vie, il n’est pas question de passage du réel au virtuel, mais simplement d’un hyperréel à un autre, quintessencié. En quelque sorte, la « révolution », ou la « catastrophe », du métavers se sera pas, puisqu’elle est déjà. Julien arrive en œuf plein, l’Antimonde est la prolongation de sa contre-existence dont il observe l’écoulement par la fenêtre. D’abord caustique face au Paris hyperréel, peuplé d’avatars plus ou moins agressifs, plus ou moins réalistes, qui communiquent entre eux à l’aide de messageries instantanées, qui peuplent les boîtes de nuit et les boîtes échangistes, qui consomment au moyen d’une cryptomonnaie, le « cleargold », Julien se laisse capturer par le jeu.

Une seule règle dans cet Antimonde : l’anonymat. Non pour défendre une sorte d’idéal libertaire, où le masque servirait de protection, mais bien pour empêcher que l’hyperréel A ne contamine l’hyperréel B. C’est un artifice de plus, un peu comme la fumée au même spectacle d’illusionniste. L’anonymat est la loi cosmique qui permet l’autonomisation du métavers, véritable cité céleste, utopie 3.0. C’est aussi l’une des deux conditions nécessaires pour que mon Anti-moi ait la même valeur que mon moi – la seconde étant la mortalité. Mourir, sans pouvoir recommencer à zéro. L’Antimonde emprunte à la vie sa stratégie de séduction, en établissant, via un parfait transvasement, le principe de risque. Le ludique s’efface lorsque la perte potentielle devient vitale.

La grande intelligence de Devers consiste à démontrer qu’avec cette “autre vie”, cette anti-vie, il n’est pas question de passage du réel au virtuel, mais simplement d’un hyperréel à un autre.

« L’écran était le ciel, Internet incarnait le Tout Puissant et le numérique déployait la genèse d’une nouvelle histoire. » Le grand but de l’homme a été atteint : mettre à mort ce réel qui grince, qui résiste, qui abîme. Comme dans Les Liens Artificiels, sommes déjà passés de l’autre côté, celui de la pure production. Nous nous aimons au travers des reflets et des objets. Notre virtualisation s’opère par selfies. Par filtration, par rognement, par fragmentation, qui se twittent, se snapchatent, s’instagramisent. Elle s’opère au travers du porno, anéantissement du corps, de la séduction et de l’érotisme. Notre réel s’est évidé, nous avons gagné. Tout n’est plus qu’une affaire d’expériences unidimensionnelles, aussi narcissiques qu’hédonistes.

Antimonde. On rêverait presque d’un tel jeu. On comprend aussi la dépossession progressive, la déperdition des passions intérieures, qu’il peut engendrer. Car la facilité et la reconnaissance corrompent tout, contamination perpétuelle des plus hautes ambitions par les plus basses passions. Je pense à cette horde de pouêts pouêts qui fait florès sur les réseaux et nous assaille de leurs immondices littéraires. Eux aussi devaient avoir une ambition, avant de se livrer comme Julien, portés par une reconnaissance peu métastable, à de la bien mauvaise poésie. Mieux vaut être un objet qu’une simple chose. Telle est la fuite en avant, telle est la puissance de séduction du numérique, son principe actif et proliférant. Oui, nous pourrions vivre tout entiers dans le métavers. C’est un suicide moins douloureux. Tout comme les images sont moins douloureuses que la vie.

La modernité orchestre avec talent sa lente et cool mise à mort.

Céder à la jouissance facile. Nous, solitaires, équipés de combinaisons high-tech, nous vivrons à distance dans l’hyper-vie, nous nous anti-côtoierons pour quelques moments d’hyper-jouissance, d’hyper-satisfaction. Et notre monde aura cessé de tourner. Et nos aurores avec.

Délivrés de nous-mêmes, délivrés du réel, bienvenue dans le métavers. Plongeons, puisque nous n’avons plus lieu.

 

Les Liens artificiels, de Nathan Devers, éd. Albin Michel, 336 p., 19,90 €.

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