Morvandertal

Eric Faye

Au cours de l’été 1818, les marins des navires placés sous le commandement du capitaine John Ross aperçoivent un groupe d’Inuits sur la côte du nord du Groenland et établissent le contact avec eux. Persuadés que ces bateaux à voiles sont de grands oiseaux venus du Soleil ou de la Lune, les autochtones ont peur. Les navigateurs britanniques ont beau assurer être des humains, comme les Inuits, ceux-ci sont convaincus d’être les seuls hommes sur Terre et croient avoir affaire à des dieux ou à des extraterrestres.

Les hommes de Neandertal qui peuplent le roman de Noëlle Michel, Demain les ombres, sont confrontés au même genre de rencontre. Ils croient être les seuls humains sur la Terre, qui est bornée par de mystérieux « confins » et survolée de temps à autre par des oiseaux sacrés qui ont tout l’air de circaètes Jean-le-Blanc et qu’ils ont surnommés les « Grands Blancs ». On pensait que l’homme de Neandertal avait vécu jusqu’à 28 000 ans avant notre ère, avant de s’éteindre, mais c’est sans compter avec un groupe isolé derrière les confins en question. Distillant petit à petit les éléments de son dispositif romanesque, Noëlle Michel donne à comprendre que les hommes de cette tribu néandertalienne ne sont pas seuls sur Terre et qu’ils ne vivent pas à la préhistoire, mais bien de nos jours et aussi dans un futur proche. Ils ont été clonés, sur la base de fragments d’ADN.

Noëlle Michel est de ces écrivains qui font marcher leur imagination plutôt que de raconter leur vie, et cela tombe bien car l’imagination, elle n’en manque pas. Demain les ombres emprunte à différents genres – la fable, l’anticipation voire le roman philosophique. Plusieurs temps de narration s’y superposent ou s’y succèdent : un temps indéterminé – celui de la tribu dont on suit la vie quotidienne dans les premières pages ; le temps de la création de leur « parc » et de l’enfance des tout premiers hommes de Neandertal clonés ; et enfin, l’essentiel du livre se déroule dans quelque soixante-dix ans, alors que les premières générations de « Néans » ont déjà vécu isolées de tout. S’agit-il d’une expérience scientifique, anthropologique de la part des « civilisés » que nous sommes ? N’en disons pas trop pour ne pas gâcher la lecture, mais précisons seulement que ces « Néans » sont, à leur insu, les vedettes d’une émission de téléréalité, Néan Story, suivie depuis des années par des millions de téléspectateurs. Pour en corser la dramaturgie et faire monter l’audimat, ses initiateurs décident d’introduire des Homo sapiens « civilisés », déguisés en hommes de Cro-Magnon.

Nouvel avatar de la bulle du Truman Show, ce parc à safari héberge les interrogations philosophiques multiples auxquelles Noëlle Michel convie son lecteur. Et le lecteur marche. La magie opère. Peu importe de savoir si la science actuelle pourrait ou non permettre de cloner des hommes de Neandertal ; nous acceptons ce présupposé, tout comme le fait que des « confins » – en fait un puissant champ de force – empêchent les « Néans » de quitter leur monde – une vaste réserve naturelle située dans le Morvan. Souvent, le lecteur accepte l’impossible, comme la présence d’une paroi de verre apparue on ne sait comment, d’un jour à l’autre, dans Le Mur invisible, le roman postapocalyptique de Marlen Haushofer. C’est aussi le cas ici : ces Néandertaliens dernier cri s’expriment dans la langue de Molière et on ne trouve rien à redire. Les tout premiers, élevés durant quelques années avant d’être lâchés dans la nature, ont en effet appris le français, langue qui leur sert à véhiculer leurs légendes, fondées sur les déesses à l’origine de leur monde – les nourrices qui les ont pouponnés avant de les abandonner à leur bulle préhistorique. Noëlle Michel a veillé à ce que les Néandertaliens aient un moyen de se transmettre une mythologie ; et puis, il fallait bien que les spectateurs du reality show puissent les comprendre.

En bon françois, donc, les Néans se racontent de vieilles légendes ; ils se laissent survoler par les « Grands Blancs », qui ne sont autres que des drones chargés de les filmer. La fiction rejoint la réalité : dans la Chine d’aujourd’hui, des drones imitant à la perfection l’aspect comme le vol des pigeons planent au-dessus de certains quartiers en filmant des citoyens qui ne se sentent pas épiés… Les images produites sont bien entendu utilisées par la police, notamment dans la province du Xinjiang, où la population ouïgoure est durement réprimée.

La « mort » d’un « Grand Blanc » abattu par un Néan et l’irruption d’un groupe d’Homo sapiens vont faire dérailler la vie somme toute paisible de ces Néandertaliens de laboratoire. Noëlle Michel ménage tant et si bien le suspense que Demain les ombres ne se lâche plus une fois entamé. Son roman est cependant bien plus qu’un simple page turner car il nous propose plusieurs niveaux de lecture. On peut y lire un éloge du métissage, à la faveur de la rencontre entre ces Homo sapiens et Néandertaliens et d’une romance à la Roméo et Juliette. Le livre vise aussi et surtout le voyeurisme qui s’est emparé de nos sociétés avec l’irruption de la téléréalité, des réseaux sociaux qui propagent le pire et le meilleur à grande vitesse, engendrent le « bashing », alimentent le complotisme. Demain les ombres est sans doute un peu tout cela, mais aussi une réflexion sur « l’homme augmenté » et le transhumanisme. Les humains d’un avenir proche suivent les retransmissions télévisuelles grâce à des implants qui leur permettent aussi de communiquer entre eux. Plus besoin de téléviseurs ni de smartphones. Tout cela a été intégré à l’homme, et Demain les ombres tient aussi de Jules Verne, même si les innovations techniques, comme les drones-moustiques chargés d’effectuer discrètement des prélèvements sanguins sur les Néandertaliens, voire de leur injecter des médicaments par piqûres, ne sont pas au cœur du roman. Si cœur il y a, c’est sans doute la réflexion sur une société où chacun est en mesure d’espionner autrui. Les humains observent les Néans « surtout pour se distraire de leurs vies mornes et solitaires. » Vox populi, vox dei : les téléspectateurs votent et orientent l’évolution du show, comme jadis, par un signe du pouce, le public des arènes pouvait décider du sort de gladiateurs. Dans ce roman d’anticipation aussi, « le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante », selon les mots de Guy Debord.

Revoilà donc les jeux du cirque, au temps des implants. Revoilà également le mythe du bon sauvage, qui a la peau assez dure, avec ces Néans un brin rousseauistes qui font preuve de solidarité et règlent leurs conflits internes sans s’entre-tuer, eux…

Le voyeurisme est-il envisagé seulement sous un angle critique, au demeurant ? Une des vertus de ce roman, l’air de rien, est d’amener le lecteur à se demander si lui-même n’est pas un Néan, de quelque façon. S’il n’est pas l’objet d’une surveillance. En d’autres termes, si nous ne sommes pas tous le héros d’un Truman Show. Sous quelle forme, et de la part de qui ? Des Gafam, par exemple, ces Google, Apple, Facebook, Amazon et autres entreprises philanthropiques et désintéressées qui ne cessent de nous espionner pour exploiter, revendre nos données. Sans parler des instituts de sondage, des algorithmes qui entendent nous tracer et nous connaître mieux que nous-mêmes afin d’injecter des publicités « personnalisées » dans nos cerveaux, sans parler des caméras de vidéosurveillance, des satellites espions et autres « grandes oreilles » de la NSA qui écoutent nos conversations, épluchent nos mails. Cela ne vous suffit pas ? Allons un peu plus loin encore, soyons fou, au risque de faire sourire : qui nous dit que nous ne vivons pas au sein d’une réserve naturelle dont les confins seraient la stratosphère, et que nous ne sommes pas surveillés, filmés par je ne sais quelle civilisation lointaine en avance sur nous, qui trompe son ennui en épiant nos faits et gestes ? En leur temps, les dieux grecs ne suivaient-ils pas déjà des émissions de téléréalité façon péplum, qu’ils arbitraient en prenant partie pour tel ou tel camp sous les murs de Troie ? Demain les ombres pose en filigrane la question de l’unicité de la vie : sommes-nous certains, comme ces Néandertaliens d’éprouvette, d’être les seuls êtres intelligents d’un univers dans lequel, depuis 1995, on ne cesse de repérer des exoplanètes ?

Noëlle Michel, dont on rangera le livre dans sa bibliothèque entre Henri Michaux et Pierre Michon, ce qui augure du meilleur, n’en est pas à son coup d’essai avec Demain les ombres, puisqu’elle est déjà l’auteur d’un premier roman, Viande – un thriller paru en 2020. Voici une autrice, par ailleurs traductrice du néerlandais, bien partie pour concevoir la suite d’une œuvre que l’on a hâte de découvrir.

 

Demain les ombres, de Noëlle Michel, éd. Le Bruit du monde, 320 pages, 21 €.

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