Perdus en mer

Anna Rousseau

Le soleil est couché, il fait nuit noire. Le dernier bateau de la journée s’éloigne en direction du Vieux-Port, dont on distingue les lumières, pas très loin, mais pas tout près non plus, juste à bonne distance pour ne pas entendre le bruit de la ville sans cesser d’en ressentir la présence rassurante. La Bonne Mère se détache, au sommet de la colline Notre-Dame-de-la-Garde. La tour CMA CGM complète le décor sur la gauche. Tout Marseille s’étend devant la navette qui avance en ronronnant, abandonnant derrière elle les îles du Frioul dans l’obscurité. Le printemps est encore timide, il fait froid. Les quelque 140 résidents sont chez eux, au chaud. Les gabians, goéland en occitan, se taisent. Le silence serait total sans le mouvement tranquille de l’eau sombre et du mistral qui se lève doucement.

La nuit, les habitants du Frioul sont seuls au monde. Officiellement, administrativement, ils font partie du 7e arrondissement de Marseille, qui compte environ 35 000 âmes. Mais à la différence des autres habitants du secteur, il faudra venir les chercher en hélicoptère s’ils sont malades. Et s’ils n’ont pas fait leurs courses, inutile d’espérer se faire livrer par Uber Eats… L’hiver, pas moyen d’aller voir un match de l’OM ou d’aller au ciné, sauf si l’on reste dormir sur le continent ensuite : la dernière navette part du Vieux-Port à 20 h 30. Au printemps et l’été, c’est un peu plus tard, 22 h 45 tout de même, avec une arrivée au Frioul une demi-heure plus tard.

Les îles du Frioul ne sont habitées par des civils que depuis quelques décennies : l’archipel appartenait à l’armée et était interdit au public jusqu’en 1975, date à laquelle le maire socialiste Gaston Defferre put récupérer l’endroit et y construire 450 logements autour du port, aujourd’hui bordé par quelques cafés-restaurants et une supérette. Cinquante ans plus tard, les premiers habitants atteignent un âge où il devient difficile de vivre seul et sans soins médicaux. Les appartements, majoritairement des petites surfaces, devraient sérieusement être rénovés. Une nouvelle population arrive lentement, au compte-gouttes : il n’y a qu’une dizaine de biens à la vente chaque année. Les nouveaux venus sont nettement plus riches que les précédents, les prix ont triplé en quinze ans. Pour un studio d’environ 20 m2, on payait 40 000 euros en 2010. Aujourd’hui, c’est autour de 135 000 euros.

« Quand j’ai acheté, le Frioul avait mauvaise réputation parce qu’on l’associait aux truands en cavale qui venaient s’y faire oublier, comme Jacky le Mat, raconte Gérard Prolac, qui dirige une association d’habitants, Frioul Nouveau Regard. Tout était cassé, il y avait des fuites, les vélums étaient déchirés. Petit à petit, les habitants se sont mobilisés pour changer les choses. » Il y a loin de la coupe aux lèvres : à part l’enlèvement des ordures ménagères et quelques policiers à vélo pendant la journée durant la période estivale, il n’y a rien, aucun service du quotidien au Frioul. Ni pharmacie, ni annexe de la mairie, ni médecin, ni école, ni crèche. La supérette est fermée l’hiver, « alors on prend un panier à roulettes et la navette pour se ravitailler à Marseille », explique Gérard Prolac en haussant les épaules. Les habitants commencent aussi à s’occuper eux-mêmes de l’entretien des arbres et des végétaux. « Le responsable des espaces verts de la ville nous a appelés pour nous demander de quel droit on taillait nous-même les arbres. On lui a dit que c’était du droit de son absence, et on a raccroché. » À la fin de l’été, ce sont aussi les habitants permanents qui vont ramasser les déchets des vacanciers sur les plages et les criques. « En 2000, on en a ramassé 112 sacs. Maintenant, on organise plusieurs campagnes de ramassage dans l’année, ça limite à une cinquantaine de sacs. Certains d’entre nous ne vont jamais se promener sans un sac-poubelle dans la poche, au cas où… »

Cette dynamique de groupe pour protéger le vivant, l’existant, se retrouve dans la solidarité dont les habitants font preuve entre eux. Cela va du geste d’amitié, comme planter des tomates dans la parcelle des jardins associatifs de celui qui, malade, n’a pas pu le faire cette année, jusqu’au coup de main pour repeindre un appartement. Rendre service, Patrick Tellier l’a fait pendant des années. Cet infirmier s’est occupé des malades et des blessés des années durant, à toute heure du jour et de la nuit. Il a fallu le suivre dans son bateau pour avoir une conversation ininterrompue. Sinon, pas moyen de lui parler sans qu’il soit abordé à tout instant, « Patrick, regarde ma main, ça me fait encore mal », « Patrick, tu viens boire un café ? », ou « Patrick, j’ai plus de médicaments, et demain y’a du mistral, je ne pourrai pas aller à la pharmacie… » À chaque fois, Patrick a examiné, dépanné, même sauvé en stabilisant un accidenté le temps que l’hélicoptère des secours arrive. Un barman montre une cicatrice, il a été recousu par Patrick après une bagarre : à l’heure de la fermeture, un vacancier ivre lui a cogné la tête contre une boîte aux lettres. Une autre fois, Patrick a réussi à stopper une hémorragie, une dame sous anticoagulants était tombée et cela virait au drame. Parfois, il ne peut rien faire, quand quelqu’un se noie en pleine nuit. Cela arrive une fois voire deux dans l’année.

Mais Patrick est parti. Au côté de tous les habitants, il s’est battu contre l’Agence Régionale de Santé (ARS), pour avoir une place d’infirmier permanent sur l’île. Mais comme l’archipel fait partie du 7e arrondissement, où les places de soignants sont toutes prises, la demande d’une création de poste au Frioul a été rejetée par l’administration. Patrick a d’abord travaillé bénévolement, espérant que la situation allait s’arranger, tout en planifiant l’avenir en cas d’échec. À la fin de l’hiver, tout en enchaînant les roulées sans filtre, il s’y voyait déjà : « Je prendrai ma retraite, mon bateau, et je partirai vers Gibraltar, les Canaries, le Cap-Vert, la Guadeloupe, Panama, les Marquises… » Au printemps, l’ARS n’avait toujours pas bougé, alors Patrick a commencé à faire ses valises.

Beaucoup le regrettent, d’autres moins. Comme dans toutes les petites communautés, chacun s’observe et tout se sait. En particulier les opinions politiques, puisque le bureau du Frioul est le premier à être dépouillé et à donner ses résultats. L’abstention y est forte et les extrêmes aussi : 57 voix (soit 62 % des voix exprimées) pour Marine Le Pen au second tour. Cela insupporte Patrick Tellier. Sur l’île tout le monde sait qui vote quoi. Alors, les discussions s’enflamment vite, surtout depuis la sortie du premier confinement. À l’été 2020, les frontières du Maroc et de l’Algérie sont restées fermées et des billets gratuits pour le Frioul ont été distribués dans les quartiers Nord, où vivent de nombreux citoyens d’origine maghrébine, pour que les enfants s’aèrent un peu et viennent se baigner. Plages bondées, femmes voilées, musique à fond, les habitants du Frioul, qui avaient vécu plusieurs mois de quiétude totale, ont eu du mal. Ils se sont déchirés sur la réaction à avoir, des inimitiés sont nées, féroces. De toute façon, tout le monde était à cran cet été-là : les estivants habituels avaient besoin de se défouler. Les fêtes électros sauvages et les barbecues dans les collines se sont succédé toute la saison, les permanents ont cru devenir fous.

Petit à petit, le Frioul se transforme. La population permanente vieillit. « Il y a vingt ans de ça, 25 minots prenaient la navette pour aller à l’école tous les jours, se souvient Michel Savalli, le président du Comité d’intérêt de quartier des îles du Frioul. Aujourd’hui, il n’y a plus qu’une petite fille, qui n’est pas encore scolarisée. » Toute nouvelle construction étant interdite, le renouvellement se fera lentement, mais sûrement, changeant l’ambiance des lieux. Les nouveaux venus investissent pour louer en Airbnb, 500 euros la semaine, ou pour venir en week-end ou en vacances. Et puis peut-être qu’un jour, en vieillissant, ils s’établiront à l’année…

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