Le flou n’a pas bonne presse. Les complotistes y puisent le fuel de leurs extrapolations. « On nous cache quelque chose », « on nous enfume », voilà ce qu’ils ânonnent. Adeptes de l’ordre, ils aimeraient faire place nette. La publication de Flou. Une histoire photographique vient donc les cueillir à froid. Catalogue de l’exposition Flou, présentée ce printemps à Lausanne (Suisse), l’ouvrage bouscule des évidences. Non, le monde ne rêva pas toujours de netteté. Non, le flou ne fut pas un terme commun, utilisable à tout bout de champ et dans tous les champs, mais fut au contraire choisi pour ne parler que de peinture. En dénouant le lien intime entre le réel et la netteté, Flou. Une histoire photographique provoque l’effondrement de convictions fermement ancrées. Bien vu !
La lecture nous apprend que, deux siècles durant – du XVIIe au XIXe – le terme flou ne désigna qu’une technique picturale. Par l’usage d’une brosse, les peintres gommaient la trace du coup de pinceau. Ils lui substituaient ainsi un vibrato destiné à refléter l’impalpable réalité du monde. Ils donnaient ainsi à leurs travaux une épaisseur émotionnelle bien à l’image de nos passions. Il est vrai qu’alors, s’appuyant sur des données physiologiques, on considérait le regard flou comme la norme. Et, d’ailleurs, c’est ainsi : quand on contemple une scène, est net ce que l’on vise, le reste se gondole sur les bords.
Dans un premier temps, les photographes firent assaut de technicité pour donner du monde une image claire et précise. La photo floue ressortait du « bougé ». Et bientôt s’opéra une ségrégation sociale entre les praticiens professionnels, rois de la netteté, et les amateurs aux clichés brouillés. Pierre Bourdieu, sensible aux ruptures de classe, s’y intéressa. Mais bientôt, cette division, elle aussi, fut bousculée par des artistes en renom, Man Ray entre autres, qui sombrèrent dans la « floulie ». Les pros firent alors danser leurs modèles, Lartigue se passionna pour les automobiles, la vitesse, et le flou captura l’accélération. Et voilà qu’aujourd’hui, l’explosion du numérique rebat les cartes. Flou, net… tout se vaut. Ratez votre photo et le logiciel de votre smartphone, à l’aide de filtres et de manipulations d’accès facile, vous la remettra d’aplomb. L’image n’est plus ce qu’elle était et le photographe honnête n’est pas plus net que le farceur.
Faut-il voir, alors, dans l’exposition proposée par Pauline Martin et dans la publication de cet ouvrage qui s’y rapporte, une métaphore de notre monde où l’art est à l’état gazeux ? Ou, plus généralement, celle d’un monde où la politique se décline à longueur de concepts vagues et de discours fumeux, où l’incertitude règne avec son cortège de menaces, alors que nous réclamerions en chœur de la netteté, de la clarté, de la franchise ? C’est possible et peut-être salutaire car, comme le suggère Serge Tisseron dans l’ouvrage « admettre le flou c’est accepter de ne pas savoir, et donc se mettre en capacité d’affronter l’imprévisible ». L’être humain est ainsi fait de flux et de flou… Et chacun sait que plus on est de flous…
Flou. Une histoire photographique, sous la direction de Pauline Martin, coéd. Delpire & co et Photo Élysée, 336 p., 49 €.
À voir : Flou, du 3 mars au 21 mai, Photo Élysée, Lausanne (Suisse).