Circulez, y’a rien à voir

Philippe Trétiack

Après deux jugements contradictoires, la Cour suprême d’Angleterre vient de donner raison à cinq résidents d’une des tours les plus chics de Londres, The Neo Bankside Tower, construite par la firme RSHP (Rogers Stirck Harbour + Partners). L’objet du litige ? Une terrasse avec balcon ajoutée en 2016 à l’extension de la Tate Modern édifiée, elle, quatre ans plus tôt. De ce point d’observation, les visiteurs de ce musée prestigieux signé par les Pritzker (Prix Nobel d’architecture) Herzog & de Meuron, bénéficient d’une vue directe sur l’intimité des occupants de cinq appartements sis aux 17 et 18ème étage, 34 mètres plus loin. Depuis des années, ces derniers se plaignent d’être observés comme peuvent l’être les animaux dans un zoo. En 2018, prenant partie dans ce conflit, l’artiste Max Siedentopf avait installé sur la terrasse une paire de jumelles ultra performantes qui permettait aux visiteurs de pénétrer un peu plus encore dans la vie privée des propriétaires transformés en cobayes. Par cette audacieuse installation façon « get fucked ! », il voulait dénoncer le fait que ces résidents, membres d’une classe particulièrement fortunée (les appartements de la tour sont vendus entre 1 et 3 millions d’euros) voulaient brimer le plaisir d’un public lambda. La justice a réglé le problème. Il faudra que la Tate Modern trouve un moyen non seulement d’interdire l’accès à sa terrasse maudite mais peut-être en sus d’occulter les baies vitrées de sa façade. Certes, on aurait pu imaginer que l’on exigea des résidents qu’ils installent eux-mêmes des rideaux à leurs fenêtres, mais nous sommes dans un pays du Nord et là, comme à Rotterdam ou Copenhague, l’esprit protestant veut que l’on puisse se balader à poil devant ses fenêtres sans risque, le public de passage étant censé regarder ailleurs. À l’évidence, c’est faire peu de cas de l’appétit humain pour le voyeurisme, l’espionnite et l’intrusion mais it’s a way of life. Bref, voilà les Londoniens avec une sale affaire sur les bras. Car si le cas Neo Bankside fait jurisprudence, ce sont des dizaines de terrasses accessibles, gratuitement ou moyennant finance, qui pourraient demain être poussées au sabordage.  La joie de bénéficier d’une vue panoramique sur la City, la Tamise et sa skyline enrichie sans cesse de nouveaux gratte-ciels se verrait jetée aux oubliettes. Damned !
L'esprit protestant veut que l'on puisse se balader à poil devant ses fenêtres sans risque.
De toute cette polémique et ses ramifications on pourrait sourire, car la ville de Londres est balisée d’une forêt tropicale de caméras de surveillance. On en compterait près de 470 000, presque autant qu’à Beijing. La reconnaissance faciale y est la norme mais il est vrai que celle-ci se fait sans douleur, sans témoin, sans ces doigts d’honneur auxquels de facétieux visiteurs s’adonnent pour narguer les rupins d’en face. Que des milliards d’images soient saisies chaque jour n’importune que les quelques adversaires motivés de l’Intelligence artificielle déferlante. 

Parmi eux, les couturiers de la startup italienne Cap_able. Ces fans de mode active ont décidé de mettre sur le marché une collection de vêtements dont les motifs, extravagants et fluo, déjouent les algorithmes des systèmes de reconnaissance biométrique. Dissimulé par un jogging, un sweat à capuche, un bon vieux pull tatoué de ces arabesques colorées, le client mué en furtif se voit assimilé, dans la majorité des cas, à un animal, le plus souvent une girafe, parfois un chien ou même un zèbre. Étrange retour de manivelle. Quand les nantis de la tour se plaignaient d’être traités comme des animaux, les dissidents de la société numérique aspirent à l’être. Et le paradoxe ne s’arrête pas là, car, et c’est un comble, il suffit de se vêtir d’un costume de clown pour disparaître. Plus on la joue m’as-tu-vu moins on est visible, ou pour le dire à l’ancienne plus c’est gros plus ça passe. Que ce type d’affaires et ces comportements de résistance soient appelés à se multiplier c’est une évidence. Dans un monde de surveillance généralisée, ceux qui ne le croient pas peuvent aller se faire voir....

Après deux jugements contradictoires, la Cour suprême d’Angleterre vient de donner raison à cinq résidents d’une des tours les plus chics de Londres, The Neo Bankside Tower, construite par la firme RSHP (Rogers Stirck Harbour + Partners). L’objet du litige ? Une terrasse avec balcon ajoutée en 2016 à l’extension de la Tate Modern édifiée, elle, quatre ans plus tôt. De ce point d’observation, les visiteurs de ce musée prestigieux signé par les Pritzker (Prix Nobel d’architecture) Herzog & de Meuron, bénéficient d’une vue directe sur l’intimité des occupants de cinq appartements sis aux 17 et 18ème étage, 34 mètres plus loin. Depuis des années, ces derniers se plaignent d’être observés comme peuvent l’être les animaux dans un zoo. En 2018, prenant partie dans ce conflit, l’artiste Max Siedentopf avait installé sur la terrasse une paire de jumelles ultra performantes qui permettait aux visiteurs de pénétrer un peu plus encore dans la vie privée des propriétaires transformés en cobayes. Par cette audacieuse installation façon « get fucked ! », il voulait dénoncer le fait que ces résidents, membres d’une classe particulièrement fortunée (les appartements de la tour sont vendus entre 1 et 3 millions d’euros) voulaient brimer le plaisir d’un public lambda. La justice a réglé le problème. Il faudra que la Tate Modern trouve un moyen non seulement d’interdire l’accès à sa terrasse maudite mais peut-être en sus d’occulter les baies vitrées de sa façade. Certes, on aurait pu imaginer que l’on exigea des résidents qu’ils installent eux-mêmes des rideaux à leurs fenêtres, mais…

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