On s’emmerde en Occident

Victor Dumiot

On murmure à Paris, dans quelques bouges qui servent de refuge à une littérature traquée, suspectée d’être autre chose qu’un manifeste pour le Bien, ou un témoignage poignant qui dénonce sans ambiguïtés toutes les varices des siècles, lesquelles, c’est vrai, plombent le cul de notre cher Occident, mea maxima culpa, on murmure disais-je, ici et là dans l’underground, qu’il suffit de prononcer trois fois la sibylline for- mule suivante pour faire apparaître un chef-d’œuvre : « ORENGO, ORENGO, ORENGO ! » J’ai tenté l’expérience à la terrasse d’un café assez branché. Tout à coup, mon ciel, sans joie ni vertu, simplement gris et pollué, est devenu rouge et un gros livre jaune, Femmes sur fond blanc, est tombé sec sur ma table. Une jeune touriste asiatique, princesse du Vuitton et Gucci, s’est avancée vers moi, elle s’est penchée et, alors que je lui tendais mes lèvres, fantasme ultime de l’ultra-fast-sex, elle a saisi le livre et soufflé : « Orengo… »

Il se passe effectivement quelque chose à l’intérieur de Femmes sur fond blanc. Le roman, massif, compact, imposant, véritable arme de défense contre les agressions urbaines et suburbaines, est écrit par un certain Jean-Noël Orengo. Dans cette uchronie, il imagine un Paul Gauguin né en 1968, à l’épicentre paradoxal d’une révolution sexuelle qui s’est effondrée sur elle-même (Marcuse parle de « désublimation répressive », et Orengo écrit : « Le sexe est un terme sali par la révolution sexuelle »). Un Paul Gauguin multicancelé, à la fois colonialiste et pédophile, « Faut-il encore exposer les peintures de Paul Gauguin ? ». Un Paul Gauguin qui se serait ensuite installé, non pas en Polynésie française, mais en Asie du Sud-Est – en Thaïlande précisément –, avec la même faim, avec le même désir, avec la même obsession de découvrir des corps, extérieurs/intérieurs, en recouvrant sa toile de peinture et de fluides humains. Un Paul Gauguin qui, après avoir vécu en exil, dans la plus parfaite dévotion aux nuits thaïlandaises, se retrouverait exposé à Paris en 2019. Forcément, son exposition bouscule : sur l’une des toiles, on voit Tip, la pute adolescente, la pute mineure, la pute de 13, 14, 15 ans (on ne sait pas vraiment), qu’il a peinte – et aimée. Sans parler des autres toiles, toutes les autres toiles : une multiplicité de corps, de visages, de seins, de fesses, de bouches, de vulves, une multiplicité de femmes, jeunes, vieilles, peintes, colorées, regardées, découpées, agrandies. L’horreur. Pour l’Occident, trop sûr de lui-même, les toiles de Gauguin ne peuvent constituer que le fantasmatique charnier d’un touriste sexuel, dont l’œil est malade, dont la lubricité est malade, dont le pinceau est malade, dont la volonté est coupable.

L’auteur choisit l’écriture. Pas n’importe quelle écriture, celle de l’obsession.

En guise d’introduction à son roman, Orengo indique : « Sur mon clavier, j’ai la touche cancel – effacer. J’ai aussi l’alphabet, la ponctuation et les chiffres. Effacer ou écrire, c’est la question du siècle. » L’auteur choisit l’écriture. Pas n’importe quelle écriture, celle de l’obsession afin d’interroger ce qui dans l’art pose problème. Pour ma part, si je ne vois pas nécessairement comme un mal le fait que l’on dise de Gauguin (le vrai) qu’il fut pédophile névrotique, et s’il me semble important de l’avoir en tête, si je crois que c’est bien la grande puissance de toute déconstruction critique, savoir lire au travers, je m’interroge sur l’après. Que fait-on après ? Quand on a dit cela. On condamne, on brûle, on extermine. Mais au nom de quelles instances et de quel droit ? Cette condamnation de surface, d’hypermarché, consommable, réplicable à l’infini, se fiche en réalité pas mal des victimes, auxquelles elle croit redonner une dignité. Elle les fige – les victimise –, sans s’y intéresser réellement. Qui est Tip ? Quelle est sa vie ? Que faisait-elle avec Gauguin ? Elle se branle des circonstances, parce qu’elle ne veut plus comprendre. C’est précisément le chemin qu’Orengo emprunte : explorer, parcourir, faire entendre les centaines de vies mises sur toile, les millions de paroles, toutes perdues, toutes échangées, toutes cachées dans l’infra et l’extrapictural.

J’ai le sentiment qu’on s’arrête tous à mi-chemin, avec des lambeaux d’idées, sans rien vouloir reconstruire, dans une dialectique bloquée comme un ascenseur, où des gauguiniens en danger jouent de toutes les surenchères, vantent la liberté d’être un homme blanc hétérosexuel, la liberté d’être un homme blanc qui couche avec des gamines, la liberté de faire ce qu’on veut. Défense moyennement convaincante. C’est toujours l’ennui dans ce genre de débat : de même qu’il existe à toutes les tables un oncle alcoolique, donneur de leçon, passé au travers du temps sans comprendre l’époque, qui défend le « charme » de PPDA, il existe des gauguiniens, il existe des céliniens, il existe, même, des vivèsiens. Orengo, lui, ne choisit ni la condamnation ni la justification et, ce faisant, propose un vrai roman, un roman comme on n’en lisait plus, comme, croyait-on une loi ou un décret implicite en avait interdit la production. Un roman ambigu. Car c’est peut-être l’ambiguïté, la contradiction et le fait que tout ne soit pas parfaitement, arithmétiquement réglé, et donc juste, qui posent aujourd’hui problème, davantage que les systèmes de domination en tant que tels.

Femmes sur fond blanc est un grand roman de l’exil, qui pose une question cruciale : pourquoi fuit-on ? Pourquoi Gauguin, le Français, a-t-il ressenti l’immarcescible besoin de quitter son monde, de s’extirper des lignes géométriques, des villes européennes, aux trottoirs trop froids et aux corps trop habillés, pour entrer dans cet autre monde. Direction : Thaïlande. Bangkok, cité des anges, trou luciférien, « immense et vulvaire. Sonore, puante et fruitée ». Orengo, avec son écriture maîtrisée, poétique comme un chant ancien, décrit ce choc qui frappe l’étranger à l’entrée du pays, le dépossède de ses repères et, en même temps, l’enchante. Émerveillement d’un dédoublement géographique (il n’y aura pas de retour possible, et si retour il y a, dans l’Hexagone pisse- froid, ce retour aura la valeur d’une parenthèse). Émerveillement d’une reterritorialisation, d’une occupation très éphémère, très précaire, du nouveau sol, mais qui durera.

Bangkok foudroie Gauguin. Peinture toujours en mouvement, toujours renouvelée, qui offre à son œil obsédé, obsessionnel, autant de formes et de mouvements, ceux de Ladda, d’Aya, de Tip, de Nam… À l’instar du portrait final de Nâm, la fille de Gauguin, ce roman est une peinture de mots, qui donne à voir, à sentir, à imaginer. Une écriture sensorielle, sensuelle, synesthésique. « Volumes et couleurs cuivrées sombres et sablonneuses de leurs seins, galerie mammaire sur fond Skaï, tétons encore plus sombres ou bien roses quand ils sortent – lunaires, demi-lunaires ou simples croissants à sucer, aspirer. »

Orengo nous dit que tout est affaire de regard et de curiosité.

Orengo nous dit que tout est affaire de regard et de curiosité. Dans cette Thaïlande, les putes, les demi- mondaines, décrites en victimes par l’Occident scandalisé, ne se laissent pas faire ; ce sont elles qui : décident, dominent, vous baisent ; ce sont elles qui : sont payées, vous escroquent ou vous embarquent dans leur village natal. Le regard qui incrimine est aussi incriminant : « Si vous dites c’est une pute, une vraie pute, ou bien “je vais aux putes”, ou bien “mate cette pute comme elle est bonne”, vous ne dites rien d’elle, mais vous révélez ce qu’elle est pour vous, donc quel genre de client vous êtes. » Ce sont donc toutes ces femmes, peintes sur fond blanc, qui vous racontent l’histoire d’une certaine Thaïlande, à demi fantasmée, sexuellement enchantée, socialement miséreuse, mais pas de cette misère qu’on connaît en Europe, très calviniste, pas de cette misère charbonneuse, non : une misère qui vit, prie, s’ingénie, festoie et baise à mort.

Ne prenez cependant pas Orengo pour une dupe. Bien sûr, il y a chez Gauguin une certaine naïveté, celle du mâle blanc débarqué qui s’en prend plein la face, qui se vautre dans l’altérité ; une certaine violence aussi, dans sa quête picturale d’absolu. Celle qui consisterait à voir dans le dénuement des « autochtones » une simplicité mer- veilleuse. À ne voir que cela, comme par enchantement égoïste du regard qui ne sait voir qu’une chose – le pay- sage. Femmes sur fond blanc ne justifie rien, mais raconte. Ce n’est pas une entreprise morale, c’est un roman, par- fois agaçant, parfois dérangeant, par- fois même révoltant. Orengo embrasse l’homme et son ambiguïté, au risque de s’y troubler lui-même, comme il arrive parfois que l’eau s’irise.

J’en reviens donc à ma première question : pourquoi l’exil ? La vérité, c’est qu’on s’emmerde. Expériences uniformisées, standardisées, pacifiées. On s’emmerde dans l’Occident petit-bourgeois, cadavre en état de post-déconstruction. On s’emmerde en Occident, où le seul horizon politique est un canapé convertible quatre places. Dommage, c’était pile ou face. Y’avait pourtant de quoi nous libérer de tous les attributs forgés, hérités. Comme disait Guillaume Dustan : « Tout apprendre. Tout savoir. Tout être. Le temps de vivre. De ne rien faire. De contempler. » Au lieu de cela, on se retrouve dans l’exacte position du soûlard qui, après une longue fête, en pleine gueule de bois, jure de tout arrêter : pleine pulsion de sainteté.

Femmes sur fond blanc, de Jean-Noël Orengo, éd. Grasset, 416 p., 24 €.



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