Stalingrad mon amour

Jean-Vincent Bacquart

En temps de guerre, certains médias devraient se défier des comparaisons hasardeuses.

 

Assimiler les combats de Bakhmout à ceux qui se sont déroulés il y a 80 ans à Stalingrad a de quoi laisser perplexe. En général, il y a de la paresse intellectuelle à qualifier n’importe quelle bataille autour d’un point fixe de « Stalingrad ». Mais ici, n’y aurait-il pas une idée sous-jacente : suggérer que les Russes, agressés d’hier et agresseurs d’aujourd’hui, n’ont rien appris des erreurs de leurs ennemis passés ? Ou comment, à l’image d’un Führer se croyant chef de guerre, un despote contemporain s’entêterait à jeter chairs et canons dans un chaudron infernal d’où rien ne revient. Outre que la bataille de Verdun se prêterait mieux - avec beaucoup de précautions - à l’exercice des similitudes, nous allons voir que les combats de 1942-1943 revêtent une autre dimension. C’est que l’histoire rarement rejoue la même scène.

22 juin 1941. Près de 4 millions de soldats de l’Axe et 600 000 véhicules déferlent sur l’Union soviétique. Nom de code de l’opération : Barbarossa. Hitler et ses alliés sont confiants ; ils espèrent anéantir l’Armée rouge et prendre Moscou en un temps record. La progression des blindés de la Wehrmacht a beau être fulgurante, les colonnes de prisonniers russes s’étirer à l’infini, la machine de guerre finit par s’enrayer à l’approche de l’hiver. Front trop large, routes d'approvisionnement trop étirées, climat trop rigoureux. Les positions se figent. Et Moscou de rester hors de portée.

Alors que Staline déplace les usines d’armement de l’autre côté de l'Oural, mobilise en masse et galvanise son peuple, le haut commandement allemand prépare déjà la prochaine offensive pour l’été 1942. Cette fois, les champs pétrolifères du Caucase sont l’objectif prioritaire. Pour assurer la protection de l’opération en bloquant une contre-offensive venue du nord, une partie des divisions blindées allemandes et 450 000 hommes font route vers Stalingrad, nœud de communication ferroviaire et fluvial. Prendre la ville couperait également une partie de l’aide militaire américaine à destination de l’URSS, qui remonte la Volga.

Comme l’année précédente, rien ne semble arrêter les panzers à croix noire qui atteignent les faubourgs de la ville fin août. L’assaut débute le 13 septembre et très vite, la quasi-totalité des quartiers tombent aux mains des Allemands. Bien que la ville ne représente plus un véritable objectif pour ses généraux, Hitler s’entête à vouloir prendre l’ensemble de Stalingrad, devenue vaste champ de ruines. Docile, la Wehrmacht va sacrifier des régiments entiers pour une usine, un immeuble, une rue, une cave de plus.

Novembre 1942, les réserves allemandes s’épuisent ; la neige commence à tomber. Les Russes se sont ressaisis. Au lieu de reconquérir frontalement Stalingrad, ils contre-attaquent le 19 par l’extérieur en prenant en tenaille les forces ennemies. Quatre jours plus tard, 300 000 hommes sont pris au piège de Stalingrad. Une sortie en force est envisageable pour la VIe Armée ; le Führer refuse. À la veille de Noël, la tentative allemande de briser l’encerclement soviétique échoue.

Sans espoir de véritable secours, les assiégés survivent avec 50 grammes de pain par jour. La faim et le froid font des centaines de victimes quotidiennes. Refusant de résister jusqu’à la mort comme le lui a ordonné Hitler, le maréchal Paulus signe la reddition de ses troupes : des décombres fumants et des tranchées gelées émergent alors 90 000 Allemands hébétés. Le 2 février 1943, le drapeau de l’Union des républiques socialistes soviétiques claque fièrement au vent sur les décombres de la ville qui porte le nom du « Père des Peuples » depuis 1925. Dans un peu plus de deux ans, il flottera au sommet du Reichstag…

Mais le prix fut élevé. Car six mois de combats acharnés coûtèrent la vie à 480 000 Soviétiques, 264 000 Allemands, 90 000 Italiens, 70 000 Roumains et 47 000 Hongrois. Sans oublier 100 000 civils et des dizaines de milliers de prisonniers de guerre qui jamais ne rentrèrent chez eux.

 

Historien, éditeur, Jean-Vincent Bacquart est doctorant à Sorbonne Université, attaché au Centre d’histoire du xixe siècle. Ses recherches portent sur les ordres religieux et militaires, dont l’ordre du Temple et ses résurgences apparues aux xviiie et xixe siècles....

En temps de guerre, certains médias devraient se défier des comparaisons hasardeuses.   Assimiler les combats de Bakhmout à ceux qui se sont déroulés il y a 80 ans à Stalingrad a de quoi laisser perplexe. En général, il y a de la paresse intellectuelle à qualifier n’importe quelle bataille autour d’un point fixe de « Stalingrad ». Mais ici, n’y aurait-il pas une idée sous-jacente : suggérer que les Russes, agressés d’hier et agresseurs d’aujourd’hui, n’ont rien appris des erreurs de leurs ennemis passés ? Ou comment, à l’image d’un Führer se croyant chef de guerre, un despote contemporain s’entêterait à jeter chairs et canons dans un chaudron infernal d’où rien ne revient. Outre que la bataille de Verdun se prêterait mieux - avec beaucoup de précautions - à l’exercice des similitudes, nous allons voir que les combats de 1942-1943 revêtent une autre dimension. C’est que l’histoire rarement rejoue la même scène. 22 juin 1941. Près de 4 millions de soldats de l’Axe et 600 000 véhicules déferlent sur l’Union soviétique. Nom de code de l’opération : Barbarossa. Hitler et ses alliés sont confiants ; ils espèrent anéantir l’Armée rouge et prendre Moscou en un temps record. La progression des blindés de la Wehrmacht a beau être fulgurante, les colonnes de prisonniers russes s’étirer à l’infini, la machine de guerre finit par s’enrayer à l’approche de l’hiver. Front trop large, routes d'approvisionnement trop étirées, climat trop rigoureux. Les positions se figent. Et Moscou de rester hors de portée. Alors…

Pas encore abonné(e) ?

Voir nos offres

La suite est reservée aux abonné(e)s


Déjà abonné(e) ? connectez-vous !



Zeen is a next generation WordPress theme. It’s powerful, beautifully designed and comes with everything you need to engage your visitors and increase conversions.

Top Reviews