Novlangue de bois

Mélanie Sadler

Si je vous dis « sobriété » ? Aujour-d’hui, il suffit de lâcher le mot pour se retrouver sur le ring. Il y a quelques années encore, sa seule mention faisait bâiller. Ce terme et l’émoi qu’il suscite en disent long sur le terrain de bataille qu’est devenu le langage autour de l’écologie. Il faut dire que dès qu’un domaine se place au centre du débat le champ lexical utilisé fait l’objet de controverses. Or l’écologie, c’est déjà, littéralement, le discours (logos), l’argumentation, sur le foyer, la maison commune (oïkos). Alors que les discours sur ledit discours se multiplient, les (pseudo-)concepts aussi. Et si certains sont opérants, bon nombre sonnent creux quand ils ne sont pas fallacieux. 

Nul besoin de remonter bien loin pour trouver des exemples. Suite aux manifestations contre les mégabassines de Sainte-Soline, l’élément de langage qui a colonisé la bouche de tout le gouvernement et de la droite a été écoterrorisme. Un néologisme balancé à tout-va et sans distinction. Un mot qui explose comme une bombe. Il rase tout, ne crée pas d’espace de dialogue ou de confrontation : il place d’emblée l’adversaire hors de la res publica. Celui-ci est désigné comme l’ennemi, la menace pesant sur un « nous » commun. Les dictatures ont utilisé le terme terrorisme pour (dis)qualifier leurs adversaires. Il n’y a qu’à réécouter les généraux latino-américains dans les années 1970 pour le vérifier : les opposants politiques de gauche qu’il fallait éradiquer étaient des « subversifs » et des « terroristes ». Dans tous les cas, ce type de termes ne biaise pas seulement le champ du débat démocratique, il le nie radicalement. Tout cela sous couvert de pédagogie, autre terme fétichisé par le gouvernement. 

De pédagogie, alors, essayons d’user. Peut-être en leur rappelant l’étymologie du terme terrorisme. Historiquement, il naît avec la Terreur ; il est répertorié par l’Académie française en 1798. Originellement, c’est donc une violence exercée non pas contre l’État mais bien par l’État. Si l’on est pointilleux, l’expression terrorisme d’État frise le pléonasme. Mais passons. L’étymologie est intéressante ici si on la met en regard avec l’autre notion sans cesse rappelée ces temps-ci, forgée par Max Weber, celle de l’État comme l’entité s’arrogeant le « monopole de la violence légitime ». Qu’est-ce qui est légitime ? Le débat pourrait être ouvert si la violence n’était, en fin de compte, ce qui restait de ces usages manipulés du langage et de ce que le pouvoir tente de justifier (interdiction des manifestations, silenciation des opposants). Quant au néologisme écoterrorisme, il renvoie à l’usage potentiel ou réel de la violence pour des motifs liés à l’environnement. Arrêtons-nous un instant sur le préfixe. Eco. Oïkos. La maison, le patrimoine, l’ensemble des personnes et des biens rattachés à un même lieu d’habitation et de production. C’est le même préfixe qui a donné économie. Au vu de la crispation autour de Sainte-Soline ou des arguments du plus grand groupe parlementaire européen, le PPE, contre le projet de loi sur la restauration de la biodiversité, on est en droit de se demander si ceux qui pourfendent l’écoterrorisme n’entendent pas plutôt pourfendre les rébellions contre leur économie, le libéralisme économique à outrance et l’épuisement des ressources qu’il engendre. Bien pratique, in fine, que ce mot-valise.

Mais attention, cela n’empêche pas les tenants de cette économie-là de parler d’écologie. Ainsi, les expressions transition énergétique ou transition écologique sont en vogue. C’est joli, c’est doux, loin de l’épouvantail de la décroissance. Oui mais. Des chercheurs comme Jean-Baptiste Fressoz nous le rappellent : il n’y a, en soi, jamais eu de transition énergétique dans l’histoire. On n’a pas remplacé le bois par le charbon au XiXe siècle ou le charbon par le pétrole au XXe, on les a cumulés. Fressoz souligne d’ailleurs que l’on emploie cette expression pour la première fois en 1975, suite aux chocs pétroliers. On désigne ainsi le possible recours au gaz de schiste, au nucléaire, au charbon, pour pallier le manque de pétrole. L’expression se substitue à celle de crise énergétique, l’adoucit. Dès lors, on peut bien sûr garder le terme transition (et en appeler une, réelle, de nos vœux), mais il serait urgent de le resémantiser, pour qu’il ne se réduise pas à une incantation ou, pire, qu’il ne masque pas le fonctionnement inchangé d’un système, juste dissimulé sous un petit vernis langagier sans rien de nouveau sous le soleil (sauf quelques panneaux photovoltaïques).

Alors, petit conseil : n’oubliez pas vos lunettes de soleil même après les vacances ; les éléments de langage, dans le domaine de l’écologie comme ailleurs, ça éblouit souvent, c’est clinquant, mais c’est parfois pernicieux, voire délétère. Tel l’arbre qui cache la forêt en train de brûler.  ...

Si je vous dis « sobriété » ? Aujour-d’hui, il suffit de lâcher le mot pour se retrouver sur le ring. Il y a quelques années encore, sa seule mention faisait bâiller. Ce terme et l’émoi qu’il suscite en disent long sur le terrain de bataille qu’est devenu le langage autour de l’écologie. Il faut dire que dès qu’un domaine se place au centre du débat le champ lexical utilisé fait l’objet de controverses. Or l’écologie, c’est déjà, littéralement, le discours (logos), l’argumentation, sur le foyer, la maison commune (oïkos). Alors que les discours sur ledit discours se multiplient, les (pseudo-)concepts aussi. Et si certains sont opérants, bon nombre sonnent creux quand ils ne sont pas fallacieux.  Nul besoin de remonter bien loin pour trouver des exemples. Suite aux manifestations contre les mégabassines de Sainte-Soline, l’élément de langage qui a colonisé la bouche de tout le gouvernement et de la droite a été écoterrorisme. Un néologisme balancé à tout-va et sans distinction. Un mot qui explose comme une bombe. Il rase tout, ne crée pas d’espace de dialogue ou de confrontation : il place d’emblée l’adversaire hors de la res publica. Celui-ci est désigné comme l’ennemi, la menace pesant sur un « nous » commun. Les dictatures ont utilisé le terme terrorisme pour (dis)qualifier leurs adversaires. Il n’y a qu’à réécouter les généraux latino-américains dans les années 1970 pour le vérifier : les opposants politiques de gauche qu’il fallait éradiquer étaient des « subversifs » et des « terroristes ». Dans tous les cas, ce type de termes ne biaise pas seulement le…

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