Philologie de l'avenir

Paroles de copistes

Gisèle Cocco

Par définition, un copiste a pour tâche de reproduire avec fidélité des modèles manuscrits dans des copies écrites de sa main : on n’attend donc pas de ce faillible ancêtre de la photocopieuse qu’il prenne la parole pour exprimer ses sentiments personnels. Une tradition qui, en Grèce, remonte au moins au iiie siècle avant l’ère vulgaire offre cependant au scribe le moyen de le faire dans le colophon, c’est-à-dire dans un bref énoncé paratextuel qu’il peut ajouter à la fin de son travail (souscription) en guise d’avis d’exécution ou de signature, et dont est ainsi pourvu un ancien codex grec sur cinq. Ces colophons sont des documents très précieux pour les historiens des textes (philologues), des écritures (paléographes), des manuscrits (codicologues) et des bibliothèques, mais ils peuvent aussi présenter un intérêt historique plus large et réserver de bonnes et de mauvaises surprises.

Contrairement à de simples explicit (marques de fin), qui se réduisent à quelques mots impersonnels (« Fin », « Amen », « Gloire à Dieu », « Avec l’aide de Dieu », etc.) et n’apportent pas grand-chose à la connaissance historique, un colophon présente d’ordinaire le nom du scribe, accompagné du lieu et de la date de la copie : « Le présent livre a été copié à Venise, de la main d’Ange Vergèce de Crète, en l’an 1537 de la naissance de Dieu, le 16 avril. Avec l’aide de Dieu. Fin ». Les dates ainsi procurées sont autant de jalons qui permettent aux paléographes de reconstituer l’histoire des écritures. Comme les copistes grecs sont habituellement de pauvres moines ou de misérables réfugiés chrétiens fuyant l’invasion turque, ils s’affublent en outre volontiers de qualificatifs humiliants, comme rapiécés, pécheurs, condamnés, infortunés ou misérables, et entonnent souvent des refrains impersonnels tels que « comme le marin se réjouit de retourner au port » ou « comme le moissonneur laborieux qui contemple les gerbes entassées dans la grange, le scribe se réjouit de voir son œuvre achevée ».
Mais certains colophons précisent aussi le nom du commanditaire du codex et/ou le prix de la copie, comme le double colophon d’un célèbre manuscrit de Platon : « Écrit à la bonne fortune de la main de Jean le Calligraphe pour Aréthas, diacre de Patras, contre treize pièces d’or de Byzance, au mois de novembre de la quatorzième indiction de l’an du monde 6404 [895] » et « Données, pour la copie, treize pièces d’or, et, pour le parchemin, huit pièces d’or ». De telles souscriptions donnent aux historiens les moyens de reconstituer d’anciennes bibliothèques et d’évaluer avec précision l’évolution du coût des livres. D’autres peuvent encore renseigner les philologues sur les habitudes d’un scribe, comme celui d’un autre codex parisien qui montre qu’A. Vergèce n’était pas un simple copiste, mais un érudit qui intervenait sur les textes qu’il copiait  : « Le présent livret a été copié à Paris en octobre 1564, pour l’agrément et le plaisir du magnifique et noble Henri de Mesmes […], de la main d’Ange Vergèce de Crète, qui, l’esprit troublé par la mer de fautes que présentait son antigraphe, a renoncé à en bien corriger le texte ». D’autres constituent enfin de véritables documents historiques, comme celui d’un manuscrit transcrit en juillet 1559 par le même scribe, qui raconte la mort toute récente du roi Henri II, « en une joute où il concourait de toutes ses forces et avec tout son courage », et dont la dernière phrase (« Ce livre a été offert en cadeau par Ange lui-même, en souvenir, au très grand et très illustre prince de Savoie, venu en ces lieux »), une fois rapprochée d’une autre souscription du même scribe grec rédigée dix mois plus tard, laisse deviner que ce dernier envisageait de quitter Paris, où la situation religieuse devenait irrespirable, pour Turin, où Emmanuel-Philibert de Savoie (1528-1580), qui venait d’épouser la très éclairée Marguerite de Valois (1523-1574), s’apprêtait à garantir la libre pratique de la religion réformée le 5 juin 1561 : « Ce fascicule […] a été écrit à Paris de la main d’Ange Vergèce, un Crétois qui vit aujourd’hui dans la cité de Paris des subsides du souverain des Français, dont la gloire s’étend au loin ; et il a été envoyé par lui comme présent d’agrément au très éminent duc de Savoie, dont la vertu entière resplendit plus que nulle autre sur terre ».

Michel Sophianos, colophon du Paris, BnF, gr. 1750, f. 86v (1560).

Il faut cependant se garder de prendre pour argent comptant toutes les informations contenues dans les colophons, car il peut arriver que ces derniers aient été l’objet de falsifications. Un manuscrit parisien, qui est assurément de la main du célèbre scribe et faussaire crétois Constantin Palaeocappa, porte ainsi deux colophons, où sont datées ses deux parties constitutives : « Pachôme, moine au vénérable monastère de Lavra, 1539 » et « Pachôme […] 1540 ». Rien n’empêche, bien entendu, que Pachôme ait été le nom monastique du Crétois, mais rien n’atteste non plus que celui-ci ait jamais été moine, ni qu’il ait séjourné au mont Athos. Un fait l’infirme bien au contraire : le papier, sur lequel a été écrit ce codex porte le filigrane d’un atelier troyen (une fleur de lys simple surmontée d’un fleuron), qui a été employé en France dans les années 1550 et, en particulier, dans un manuscrit latin postérieur à 1552, qui se trouve précisément être de la main du même copiste-faussaire. Tout porte donc à penser que ce dernier a cherché à donner une plus-value à sa production française en lui adjoignant un colophon fallacieux et exotique, de même qu’il a dû le faire également dans deux autres codex de papier français, qu’il a semblablement signés du nom de « Pachôme » et datés des mêmes années. De même, un autre escroc notoire, le copiste–libraire Andréas Darmarios (né en 1540), qui souscrivait des copies dont il avait partiellement ou totalement délégué la réalisation à ses apprentis, n’hésitait pas à rehausser la valeur des productions manuscrites de son atelier en prétendant qu’elles étaient faites sur d’antiques originaux, alors que l’encre de leur antigraphe était à peine sèche. Sans constituer enfin des falsifications, d’autres colophons ne sont pas pour autant originaux, car ils ont été copiés sur leur modèle : sept manuscrits d’Euclide transcrits entre le Xve et le Xviie siècle présentent ainsi la même souscription (« Zozime a corrigé ce manuscrit avec bonheur à Constantinople »), qui provient de leur antigraphe commun. Mais nul ne sait si elle était originale dans ce codex du Xiie siècle ou si son scribe l’avait lui-même tirée de son modèle.

À ces quelques exceptions près, les colophons sont donc de véritables mines d’informations pour les philologues et les historiens de la culture. Il arrive même qu’en lieu et place des jérémiades habituelles des copistes besogneux, on y trouve des témoignages aussi inattendus que réjouissants. Tel est le cas de celui d’un manuscrit parisien de Plutarque copié par Bacchius Barbadorius (1488-1562) et Michel Sophianos (vers 1530-1565), qui atteste la pratique de la gaya scienza dans la demeure padouane de Gian Vincenzo Pinelli (1535-1601), où vécurent un temps l’illustre Galileo Galilei (1564-1642) et le savant universel aixois Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) : « Bacchius Barbadorius et Michel Sophianos ont fait cette copie en s’amusant et en riant, au cours d’un festin dont nous régalait le noble Vincenzo Pinelli et qu’agrémentait le flot des plaisanteries du très éloquent Pedro Nuñez. Était également présente la courtisane Lucrezia, le 7 octobre 1560, à Padoue ». Tout comme Ange Vergèce, l’érudit Michel Sophianos n’était cependant pas un véritable copiste. Mais c’est là une autre question – celle des différentes espèces de scribes –, qui fera l’objet d’un prochain article de Philologie de l’avenir intitulé « Copistes, copistes, vous avez dit copistes ? ». 





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