Un écrivain en Ukraine

Mémoires d’outre-guerre

Emmanuel Ruben

En juin 2023, l’écrivain français s’est rendu à Kyiv (Kiev), à l’occasion du salon international du livre. Dans ce récit, sous forme de journal de bord, il raconte ses retrouvailles avec une ville qu’il connaît bien et sa rencontre avec un couple d’écrivains.

 

Depuis quelque temps, j’avais des doutes sur le fait que j’étais vraiment vivant. Je pensais tous les jours à la mort et je me demandais si je ne l’étais pas déjà – mort. La vie que nous menons ici, dans ce finistère de l’Europe, pourrait paraître, aux yeux du reste de l’humanité, en grande partie fictive. Nous nous calfeutrons dans le confort et la peur. Nous ne savons pas exactement de quoi cette peur est le nom et pourtant elle n’a jamais été aussi forte. Nous craignons de vivre les derniers jours de ce que Stefan Zweig, dans Le Monde d’hier, appelle « l’âge d’or de la sécurité », qui n’est que l’âge d’or de notre sécurité, à nous, Occidentaux. Tous les jours, donc, je pensais à la mort, à l’éventualité de ma propre mort. Je sais pourtant que cette mort a toutes les chances d’être assez lointaine. Si nous n’avons pas trouvé d’ici là le secret de l’amortalité, qui ne sera pas l’abolition de la mort, mais l’étirement de cette maladie mortelle qu’on appelle la vie, l’allongement de cette vieillesse qui est notre avenir, celui d’êtres humains ne pensant qu’au moyen de bannir tout risque de ne pas finir leur vie tranquillement, euthanasiés dans un lit médicalisé, devant un dernier écran, comme les personnages de Soleil vert. 

Nous pensions avoir vaincu la mort mais notre rapport à la mort a changé deux fois en quatre ans. Depuis le retour de ces deux fléaux que nous, Européens du couchant, croyions avoir éradiqués : la guerre et l’épidémie. 2019, 2022 : la double cassure du temps que nous avons éprouvée ces dernières années nous rappelle que nous sommes mortels et que nos vies sont redevenues des jouets de l’histoire. Nous savons désormais, comme l’écrit Zweig, que « ce monde de la sécurité n’était qu’un château de nuées ».

Il n’y a qu’une alternative pour un écrivain face à la guerre, comme face à toute réalité. Fuir, comme Zweig – mais Zweig, juif, cosmopolite, n’avait pas vraiment le choix – ou s’y frotter comme Malaparte. Toute autre attitude est impossible. Je respecte les deux, tenté par l’une comme par l’autre, Kaputt et Le Monde d’hier sont mes deux livres de chevet. Si, la plupart du temps, je fuis comme la plupart d’entre nous, j’ai parfois besoin de m’y frotter, d’aller voir, comme on dit.

Je devais à mes amis ukrainiens cette visite à leur pays en guerre : car c’est l’Ukraine qui a fait de moi un écrivain. Si je n’avais pas découvert en 2007 ce pays de tous les possibles, si je n’avais pas publié en 2010 un premier roman jaune et bleu, Halte à Yalta, qui se déroulait dans un train entre Kyiv et Simferopol, puis à Yalta et Odessa, je ne serais peut-être jamais devenu écrivain. En 2022, j’ai eu la chance de rencontrer certains auteurs ukrainiens en France, sur des salons ou des festivals. Dès le début de la guerre, j’ai retrouvé Andreï Kourkov, puis j’ai fait la connaissance de Kateryna Babkina, d’Irena Karpa, de Boris Khersonsky et de Luba Yakymtchouk, avec lesquels je n’avais échangé que quelques mails. Mais il y avait tous ceux que je ne pouvais rencontrer sans me rendre sur place. Les hommes de 18 à 60 ans, empêchés de quitter leur pays, mobilisables à tout moment, voire engagés dans l’armée, et les femmes qui avaient décidé de rester là-bas, aux côtés de leurs conjoints.

 
J’avais beau bien connaître la capitale ukrainienne, je ne parvenais pas à l’imaginer en temps de guerre.
 

Par ailleurs, je m’efforce toujours de tenir mes promesses. Depuis la publication en octobre 2022 de l’ouvrage collectif Hommage à l’Ukraine (éd. Stock), dirigé et traduit avec Iryna Dmytrychyn, j’avais promis aux 14 auteurs ukrainiens réunis dans ce recueil de leur rendre visite. N’étant ni élu, ni humanitaire, ni journaliste et encore moins reporter de guerre, j’avais cependant bien du mal à justifier auprès de mes proches un voyage de nature à les inquiéter. Par procrastination, mais aussi par lâcheté, je n’ai donc cessé de reculer mon départ. Au mois de mai, j’ai reçu l’invitation officielle de Nataliia Drapak, curatrice du salon international du livre de Kyiv. Je ne pouvais plus me dérober.

Je connaissais bien Kyiv : j’avais passé plusieurs mois à sillonner les rues de la ville à l’époque (entre 2007 et 2010) où j’enquêtais pour ma thèse de géographie sur les restructurations des symboliques urbaines. Cette thèse, intitulée Une géopolitique de la mémoire et consacrée à Kyiv et Riga, visait à montrer comment l’on fabrique ou refabrique une capitale étatique après la chute de l’URSS. Une thèse qui – si je l’avais soutenue – serait aujourd’hui rangée au rayon histoire de nos bibliothèques, la révolution de Maïdan ayant fait table rase du passé soviétique. J’avais beau bien connaître la capitale ukrainienne, je ne parvenais pas à l’imaginer en temps de guerre. Pourtant, la dernière fois que je m’étais trouvé là-bas, la guerre avait déjà commencé : c’était en avril 2014, à la fin de la révolution de la Dignité (appellation officielle de la révolution de Maïdan), Poutine venait d’annexer la Crimée ; dans le Donbass, les séparatistes prorusses s’étaient emparés des centres de commandement. J’avais alors été frappé par la distance séparant l’arrière du front. À Kyiv, tout le monde vivait plus ou moins normalement, loin des nouvelles effrayantes venues de l’Est. J’étais même arrivé en plein marathon international et je partageais la chambre de mon auberge de jeunesse avec des coureurs venus de Donetsk pour fouler les trottoirs de la capitale à l’heure où leur ville natale était assiégée par des admirateurs de Poutine et des nostalgiques de Staline.

Il faut compter vingt-quatre heures pour parcourir les 2 700 bornes qui séparent mes bords de Loire des rives du Dniepr. Pendant ce long sas incompressible entre la paix et la guerre, de train en avion et d’avion en train, j’avais tout le temps d’imaginer la Kyiv que j’allais retrouver. Et pourtant, la vie là-bas était inimaginable. Les réseaux sociaux croient nous relier et nous informer, ils ne font en réalité qu’interposer entre le réel et nous la tyrannie des images et des sons. J’avais beau me dire que Kyiv était à l’arrière et que la vie devait s’y dérouler plus ou moins normalement, les nouvelles parvenant d’Ukraine étaient toutes associées à la guerre, si bien que j’imaginais Kyiv comme une ville assiégée, sillonnée de soldats, une ville où domineraient le bruit et l’odeur de la poudre. Il faut dire que c’était une des images que j’avais gardées de mon dernier séjour en avril 2014 : une ville saccagée par les Berkout (les forces antiémeutes), pavés descellés, vitrines brûlées, carcasses de blindés rouillés, tentes militaires, patrouilles de milices paramilitaires. Ianoukovitch s’était enfui en hélicoptère, Tourtchynov, le président par intérim, porté au pouvoir par les révolutionnaires, arborait un képi militaire, on parlait déjà de troisième guerre mondiale.

Ingrandes-sur-Loire, Angers, Roissy, Cracovie, Łańcut, Przemyšl, Kyiv : voici pour l’itinéraire. Je ne gardais pas le meilleur souvenir de Przemyšl : la dernière fois que j’y étais venu, en 2008, des hooligans défilaient poings levés en l’air. C’est à Przemyšl, la ville frontière polonaise, le terminus de tous les trains vers l’Est, que je le réalise : demi-tour impossible. La première impression qui me frappe dès que nous nous engageons dans la queue du contrôle d’identité, c’est que la plupart des réfugiés ukrainiens parlent russe. La guerre de Poutine frappe d’abord les russophones.

Après une nuit moite et torride dans le train couchette, quand l’hôtesse vient nous réveiller et récupérer ma tasse de thé et mes quinze hryvnias, je laisse les femmes et les enfants – nous sommes, avec quelques journalistes occidentaux, les seuls hommes à bord – se ruer vers les toilettes et regarde défiler les premiers paysages à travers les vitres sales. Des bouleaux, de la verdure, le ciel bleu, un pont tout neuf, un autre en ruine : nous traversons Irpin, une des villes martyres de la banlieue de Kyiv, mais tout va trop vite, et mes yeux ne sont pas encore assez habitués à la lumière crue du matin pour distinguer des traces de la guerre. 

 
Face à cette gueule cassée, c’est le spectre de la Grande Guerre, celle de 1914, qui me saute à la figure.
 

Kyiv-Passajyrsky, terminus : nous voici arrivés. Je traverse sac au dos le hall immense qui me rappelle tant de voyages et qui m’impressionne toujours autant du haut de l’escalator plongeant sous ses couronnes de lustres dorés, ses mosaïques et ses pilastres vers les vitraux et le carrelage à motifs géométriques. Dehors, les mêmes chauffeurs de taxi sont toujours là. Leur look n’a pas changé depuis 2007, ils alpaguent toujours l’étranger en russe. Seuls quelques hommes en treillis nous rappellent que nous avons débarqué dans un pays en guerre. J’ai choisi l’hôtel Ukraine, parce que c’est le plus central de tous, mais aussi parce que j’ai toujours rêvé de poser mes valises dans ce colosse rescapé de l’époque soviétique, qui s’appelait autrefois l’hôtel Moscou et faisait face à la statue de Lénine – me disant aussi qu’il ne serait pas une des cibles prioritaires de l’armée russe quoiqu’il se situe à deux pas du cabinet des ministres, de la Verkhovna Rada et du palais Mariinsky, le repaire de Zelensky. Depuis l’indépendance, ce monstre d’architecture stalinienne (bien qu’érigé sous Khrouchtchev, en 1961) surplombe de ses 14 étages la place Maïdan et offre des points de vue inégalables sur les principaux organes du gouvernement ukrainien. Pendant la révolution, il a servi de morgue – c’est dans son hall qu’étaient rapportés les cadavres des révolutionnaires tués par des snipers – mais aussi de poste de tir pour d’autres snipers. 

À la réception, Daria nous accueille tout sourire et nous remet les clés, une fois les formalités remplies. Chambre 714. Septième étage. Évidemment, je pense aussitôt à l’éventualité d’un bombardement : ma compagne m’a supplié de demander une chambre au rez-de-chaussée, mais comment résister à Daria ? Au moins, en cas de feu d’artifice, nous serons aux premières loges. Je jette quand même un coup d’œil aux affiches qui indiquent là-bas « SHELTER » et décide de retenir le mot ukrainien – au cas où : УКРИТТЯ. Ma chambre donne sur le bon côté de la ville : vue imprenable sur la place Maïdan, la colonne de la liberté, le centre commercial Globus et le Krechtchatyk. En avril 2014, toute cette zone sentait encore le brûlé, résonnait encore des cris de Maïdan et des bruits de bottes. Je décide de me déverrouiller les jambes en allant faire un tour du côté des monastères, là-haut, où je sais que rouillent des trophées de guerre : les dizaines de blindés pris à l’ennemi au cours de la bataille de Kyiv. 

Dans l’ascenseur, je me retrouve, j’allais écrire nez-à-nez mais c’est justement impossible, face-à-face n’est pas non plus le bon terme, car l’homme qui descend en même temps que moi, justement, n’a plus de nez, plus de face : un énorme pansement en forme de Г (le Г de герої, « héros » en ukrainien) lui mange le visage, masquant son nez et son œil gauche. Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard ; il n’a pas de bottes mais des mocassins ; il n’est pas en treillis mais en tenue civile ; nul doute pourtant qu’il s’agisse d’un soldat venu à Kyiv pour subir une opération chirurgicale. En trois jours, je n’aurais pas le temps de visiter les tranchées ni même de m’approcher du front mais j’ai déjà face à moi le visage de la guerre : face à cette gueule cassée, c’est le spectre de la Grande Guerre, celle de 1914, qui me saute à la figure, et me revient en mémoire cette phrase de Jonathan Littell : « Poutine est un homme qui mène au xxie siècle une guerre du xixe siècle avec des méthodes du xxe siècle. »

Dans la rue, tout le monde vaque à ses occupations, comme si de rien n’était. Le quartier des ambassades n’a guère changé depuis ma dernière visite. Mais sur la place Saint-Michel, le contraste entre les coupoles dorées et les blindés rouillés est saisissant. Les voici, les chars de combat, les véhicules de transport de troupe, les canons automoteurs, les obusiers qui ont fait trembler la capitale en février 2022 et continuent à servir à Bakhmout où se poursuit la plus grande bataille de blindés depuis celle de Koursk. Des soldats, sont là, sous leurs bobs, en plein cagnard, gardant un œil sur ces prises de guerre exposées pour galvaniser la population. Je glisse un billet dans la petite cagnotte ; une jeune femme vient remplacer son collègue avant de suivre l’un d’entre eux qui passe sous le porche du monastère. Trois soldats profitent de la relève de la garde pour entrer dans le monastère ; je les suis, les regarde se signer, prier face à l’iconostase, l’un d’entre eux se baisse pour embrasser une icône.

 
Je mesure à quel point c’est un acte de résistance de tenir ici, en ce moment précis, un salon du livre.
 

En sortant, je me promène dans le parc qui s’étage en aplomb du Dniepr et m’engage sur le pont de Verre, une grande passerelle piétonne et cycliste, au design futuriste, érigée en 2019 de part et d’autre de la descente Saint-Volodymyr, la bruyante avenue plongeant de la place Maïdan aux rives du Dniepr. Je cherche en vain les impacts du missile qui s’est abattu ici le 10 octobre 2022, en représailles de l’attaque du pont de Kertch. Des jeunes femmes se baladent, insouciantes, jupes voletant au vent, et filment le panorama grandiose sur le fleuve aux milles ramifications. Des enfants tentent d’apprivoiser le vertige en sautillant sur les plaques de verre transparentes qui vous donnent l’impression de marcher à pas de géant sur la ville. Au loin, on aperçoit les petites taches couleur chair de corps nus qui se baignent dans le Dniepr.

Le soir, devant le porche de l’arsenal Mystetskyi, où s’ouvre, dans la cohue, le salon international du livre de Kyiv, l’insouciance n’est plus de mise. Les soldats qui nous contrôlent sous les portiques de sécurité sont sur les dents, comme si l’on attendait un visiteur important. Sous les hautes voûtes blanches de cet immense arsenal militaire voulu par Catherine II, nous sommes accueillis par Nataliia Drapak, qui nous fait visiter ses bureaux et les différents stands, tenus par des libraires. Valentina, de l’Institut français, me déniche un exemplaire d’Oda do Ukraïni, la version ukrainienne d’Hommage à l’Ukraine. C’est toujours un moment très émouvant de tenir entre ses mains, pour la première fois, un de ses livres – a fortiori quand il s’agit d’une traduction, où l’on peut lire son nom gravé sur la couverture dans un alphabet étranger. L’émotion est d’autant plus grande que je suis là, dans un pays en guerre, sous les voûtes d’un arsenal militaire, invité à un festival rescapé de notre époque mouvementée, car les trois précédentes éditions furent annulées – en 2020 et 2021 à cause du covid, en 2022 à cause de la guerre. Je mesure à quel point c’est un acte de résistance de tenir ici, en ce moment précis, un salon du livre.

Avant que j’aie eu le temps de déchirer le film plastique et d’ouvrir le livre pour savourer ma joie, la rumeur se tait. Dans le silence, on entend des bruits de botte, et soudain mon regard croise celui d’un homme que j’ai déjà vu des milliers de fois sur un écran sans savoir s’il existe pour de vrai ou s’il n’est qu’une légende du Net : c’est Volodymyr Zelensky au bras de sa femme, entouré d’une cohorte de militaires, qui marche vers nous d’un pas rapide et décidé, avant de virer à angle droit vers le stand d’en face. Le héros de notre temps a fait pour le salon une petite incartade à son code vestimentaire : à la place de son habituel tshirt kaki, il porte un tshirt noir. Il a l’air épuisé, des cernes noires entourent ses yeux rougis. Le premier moment de stupeur passé, les consignes de sécurité sont battues en brèche : nous voici tous juchés sur la pointe des pieds, le téléphone braqué en l’air pour filmer l’homme qui prouve tous les jours depuis près de cinq cents jours que le mot courage a un sens et Churchill un successeur.

Alors qu’il est rare, dans nos salons littéraires, en France, de croiser une tête qui n’est pas blanchie par l’âge, ce qui me frappe le plus, c’est la jeunesse des visiteurs. Est-ce habituel, en Ukraine, pour un événement littéraire ? Les vieux ont-ils quitté le pays depuis le début de l’invasion russe ou n’ont-ils que peu d’intérêt pour la littérature contemporaine, eux qui ont grandi dans un autre monde, celui de la littérature soviétique, dominée par la langue russe ? Les jeunes sont-ils là parce qu’ils ont interdiction – pour les hommes, du moins – de quitter le pays ? Sur la scène principale s’affiche bientôt le visage de Timothy Snyder, le grand historien américain, l’auteur de Terres de sang. Des milliers d’étudiants sont venus écouter celui qui a raconté plusieurs fois les tragédies de leur pays et de ses voisins de l’isthme Baltique-mer Noire : les deux guerres mondiales, la Shoah, l’Holodomor. Sa conférence a pour sujet la liberté, selon lui la plus haute de toutes les valeurs.

Nous quittons l’Arsenal alors que le soleil déclinant fait vibrer l’or des coupoles de la laure de Petchersk, haut lieu de l’orthodoxie ukrainienne, autrefois affilié au patriarcat de Moscou et récemment récupéré par l’église autocéphale de Kyiv. Rendez-vous au Tsars’ke Selo, restaurant folklorique qui porte encore, en pleine guerre russo-ukrainienne, le nom – ukrainisé comme il se doit – du domaine impérial des tsars, le Versailles russe. C’est à la terrasse du Tsars’ke Selo, à l’heure de la vodka que retentit la première alarme antiaérienne d’une nuit qui en comptera beaucoup. 

De retour à l’hôtel, alors que les sirènes font vibrer toute la ville et que le bruit de la guerre s’insinue dans mon corps, j’apprends qu’Evgueni Prigojine et ses Wagner ont décidé de marcher sur Moscou pour défaire Poutine. À la sirène suivante, je décide de descendre à pied les sept étages de l’hôtel, puis les trois étages souterrains qui mènent jusqu’à l’abri antiaérien, de peur que le satrape du Kremlin soit tenté, acculé dans son bunker, de presser le bouton rouge. Deux Ukrainiens d’une quarantaine d’années m’ont précédé. Assis sur les fauteuils de cinéma en cuir marron qui sont, avec le tapis central rouge soviet, le seul mobilier de notre refuge, ils suivent sur leur téléphone la progression de la colonne de blindés vers la capitale russe tandis que les alarmes ne faiblissent pas. 

Tout à coup, j’ai le sentiment d’avoir été relégué du centre à la banlieue de l’histoire. Car désormais, ce n’est plus sur Kyiv et l’Ukraine que tous les yeux sont braqués mais sur Moscou et la Russie.

Le lendemain, je retrouve Emmanuel Carrère à la terrasse de l’hôtel Opéra. Le chauffeur de taxi qui nous mène à Krioukivchtchyna, dans la banlieue sud, chez Petro Yatsenko et Anastasia Levkova, écoute de la pop russe (ou russophone) dans son autoradio et ne sait rien des événements de la veille. Nous longeons les murs du ministère de la Défense, de l’académie militaire, la voie ferrée, puis le bâti se fait plus lâche, nous franchissons un checkpoint, il y a des champs de blé fraîchement moissonnés et des barres d’immeubles qui ont poussé au petit bonheur, nous nous approchons du modeste rêve ukrainien décrit par Petro dans sa nouvelle (Krioukivchtchyna, un rêve ukrainien) : « avoir assez d’espace pour vivre à son aise, en paix, et être son propre maître ». Lorsque le taxi s’arrête sous les nuages bas dans cette sorte de zone bâtarde, inachevée, mi-commerciale, mi--résidentielle, et nous indique que nous sommes arrivés rue d’Odessa, 23b, Emmanuel et moi échangeons un regard de dépit. Non, le chauffeur a dû se tromper d’adresse, il est impossible que Petro et Anastasia vivent là, dans cette barre de sept étages au bord d’une quatre voies, entre un parking, un supermarché et des champs à l’abandon. J’avoue que je l’imaginais plus bucolique, le rêve ukrainien : une banlieue cossue, à l’américaine, avec des lacs ou des étangs, des chênes ou des érables, des écureuils sautillant sur des palissades de bois, des cottages blancs sur des pelouses impeccablement tondues. Au lieu de quoi nous voici plongés dans un cauchemar architectural qui n’a rien à envier aux complexes soviétiques des années 1960-70.

 
“Vous devez nous voir comme des survivants.”
 

Petro vient nous ouvrir le portail, en claquettes, short orange et tshirt kaki, le même qu’arbore le président Zelensky depuis le premier jour de la guerre, et je me souviens qu’il s’est engagé dans l’armée, où il sert avec le grade de capitaine.

Avec ses façades au crépis blanc-brun cerclées de jaune moutarde et reposant sur des fondations de briques rouges, l’immeuble n’a que cinq ans mais en paraît plutôt vingt. Il forme une sorte de u qui enserre une cour plantée d’ormes et de jeux d’enfants : bacs à sable, toboggans, tourniquets, balançoires. Une fillette blonde lâche sa trottinette pour se tourner vers nous avec ce regard hagard des enfants de la guerre, habitués aux pires rencontres. 

« C’est le lieu parfait pour produire des enfants (to produce kids) pendant cinq ans », nous dit Petro en anglais, et je me demande s’il use intentionnellement ce mot, produce, ou parce qu’il n’a rien trouvé de mieux, en anglais. 

Au septième et dernier étage, Anastasia nous ouvre la porte dans sa robe d’allaitement, Petro nous fait visiter les lieux, pendant que son épouse termine le bortch en gardant un œil sur Vladyslava, qui gigote dans son lit parapluie. Peu de livres pour un appartement d’écrivains : leurs bibliothèques sont restées à Lviv. Petro nous mène au balcon, orienté vers le sud-ouest, d’où l’on peut embrasser une vue sur les parkings, le centre commercial, un ensemble de bureaux, un champ de blé et, plus loin, les toits de l’ancien village de Krioukivchtchyna et la ceinture forestière qui enserre l’agglomération de Kyiv. Nous sommes bien là où finit la ville, à quelques kilomètres d’Irpin et de Boutcha, les deux villes martyres de l’invasion russe.

« Vous devez nous voir comme des survivants. » C’est par ces mots qu’Anastasia décide d’introduire le récit de leur vie. Née en Hongrie, dans la base militaire de Karcag, elle est fille de militaires. Ancien pilote de chasse, son père a servi l’URSS avant de se rallier à l’Ukraine indépendante. Colonel de l’armée de l’air, il formait les jeunes pilotes ukrainiens avant que sa flotte soit anéantie par l’invasion russe. 

« Je suis une écrivaine grâce à ma mère », nous dit Anastasia ; « elle avait ce talent mais n’a jamais pu l’exploiter car elle est restée dans l’ombre de son mari ». Au début de la guerre, Anastasia a accueilli des réfugiés chez elle, à Lviv. Pendant deux semaines, 14 personnes et 4 chiens se sont relayés dans son appartement. À l’époque elle n’était pas encore avec Petro. « Nous nous connaissions depuis de longues années, nous étions déjà tombés amoureux, mais nous vivions séparément. L’invasion russe a tout changé : nous avons réalisé que nous ne saurions pas de quoi l’avenir serait fait, et nous avons décidé de vivre ensemble. Nous nous sommes mariés en janvier, alors que j’étais déjà enceinte. »

« Les Russes peuvent nous bombarder à n’importe quel moment », enchaîne Petro. Parfois, Nastia allaite le bébé dans la buanderie, parce que c’est la seule pièce sans fenêtres, avec deux murs porteurs. Nous entendons les missiles survoler l’immeuble et c’est totalement surréaliste. Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est que notre fille puisse dormir à ces moments-là, sur le lave-vaisselle. »

Lorsque nous les interrogeons sur les événements de la nuit, la confrontation entre Prigogine et Poutine, Petro nous rétorque : « C’est une façon très russe de régler les problèmes. Pour nous, ce qui est grave, c’est que 3 personnes ont été tuées à Kyiv, que 12 personnes ont perdu leur appartement, et que tout cela s’est passé à seulement cinq kilomètres d’ici. »

Comme tous les enfants de leur génération postsoviétique, Anastasia et Petro ont appris par cœur Eugène Onéguine de Pouchkine. Mais leur regard sur la littérature russe a changé avec le temps. Aujourd’hui ils voient dans Pouchkine, Tolstoï et Dostoïevski des messagers de l’impérialisme russe. Alors que personne ne connaît les grands écrivains ukrainiens. Il faut dire que nombre d’entre eux ont été tués par les communistes. Hélas, cela se répète aujourd’hui. Capturé et torturé par des soldats russes en mars 2022 à Izioum, près de Kharkiv, Volodymyr Vakoulenko a été assassiné parce qu’il était écrivain et qu’il tenait son journal. Il a eu le temps de l’enterrer dans son jardin juste avant son exécution, et c’est l’écrivaine Viktoria Amelina – tuée elle aussi depuis lors d’une frappe de missile russe à Kramatorsk – qui l’a retrouvé en octobre.

 
“Nous n’avons rien à faire avec la littérature russe, la littérature polonaise est plus proche de nous.”
 

Petro renchérit : « Nous n’avons rien à faire avec la littérature russe, la littérature polonaise est plus proche de nous. Zakhar Prilepine est un écrivain russe, il s’est enrôlé dans l’armée et il se vante de tuer les nôtres, c’est ça pour nous un écrivain russe contemporain. » Selon Petro, tous les écrivains russes sont influencés par l’impérialisme. « Ils peuvent être contre la guerre ou contre Poutine, mais tous pensent que leur culture est supérieure, qu’ils sont le centre, et que nous ne sommes qu’une périphérie. Ils ne savent rien de nous, ignorent tout de notre littérature, pensent que nous vivons sur une terre vide, et que notre langue est un dialecte russe. »

Parmi les écrivains vivants, Anastasia et Petro reconnaissent leur dette envers les deux stars de l’avant-garde des années 1990 : Yuri Andrukhovych et Oksana Zaboujko. Ils sont les premiers à s’être affranchis de la littérature soviétique, ils ont inventé une nouvelle tradition. Aujourd’hui comme à l’époque soviétique, la plus grande vitalité se situe chez les poètes : Kateryna Babkina, Kateryna Kalytko, Luba Yakymtchouk, Iryna Tsilyk. Car la poésie peut s’accommoder des pires situations, l’occupation, la guerre, la colonisation. « La poésie n’a pas besoin d’argent », précise Anastasia. D’ailleurs elle et son mari n’ont pas le temps d’écrire en ce moment, sinon des textes courts, des articles, des poèmes, des notes dans leur journal intime. Petro aimerait raconter plus tard son expérience militaire, les échanges de prisonniers. Cette fois-ci, dit-il, ce ne sera pas un livre pour enfants. 

Il est quatre heures de l’après-midi. Vladyslava s’est réveillée. Je fais un signe à Emmanuel Carrère. Il est peut-être temps de les laisser vivre, justement. Et de retourner à Kyiv où m’attend un train de nuit pour la frontière. 

Depuis longtemps, je pense qu’on ne devient un véritable écrivain qu’en se confrontant à la guerre. J’ai longtemps pensé – et j’ai même prêté cette pensée à l’un de mes personnages, dans Sabre – que seule la guerre peut faire de vous un véritable écrivain. Car tous les écrivains que j’admire depuis mon adolescence, Zweig, Malaparte ou Grossman, mais aussi Stendhal, Giono, Gracq, Babel, Gary, Malraux ou Camus, ont connu la guerre. Cela ne veut pas forcément dire qu’ils ont pris les armes, mais qu’ils ont tout au moins entendu le bruit des armes. Et cela s’applique même à Proust, qui raconte dans La Recherche les bombardements de Paris par la Grosse Bertha.

Il faut dire aussi que mes premiers raconteurs d’histoire, avaient connu, eux aussi, le bruit de la guerre. Mes grands-parents, mes arrière-grands-parents, tous mes ancêtres ont connu la peur de l’ennemi et l’angoisse des bombardements. J’ai longtemps pensé que la génération de mes parents serait la seule à échapper à la guerre. Après la parenthèse des boomers, la guerre est revenue en Europe. Elle est là, tout près, il suffit de quelques heures pour en renifler l’odeur. Depuis mon retour, je pense un peu moins à l’éventualité de ma propre mort, je pense sans cesse à mes amis ukrainiens, qui se battent tous les jours pour nous, pour notre Europe, et qui m’ont offert, au creux de la guerre, une leçon de vitalité et d’hospitalité. ...

En juin 2023, l’écrivain français s’est rendu à Kyiv (Kiev), à l’occasion du salon international du livre. Dans ce récit, sous forme de journal de bord, il raconte ses retrouvailles avec une ville qu’il connaît bien et sa rencontre avec un couple d’écrivains.   Depuis quelque temps, j’avais des doutes sur le fait que j’étais vraiment vivant. Je pensais tous les jours à la mort et je me demandais si je ne l’étais pas déjà – mort. La vie que nous menons ici, dans ce finistère de l’Europe, pourrait paraître, aux yeux du reste de l’humanité, en grande partie fictive. Nous nous calfeutrons dans le confort et la peur. Nous ne savons pas exactement de quoi cette peur est le nom et pourtant elle n’a jamais été aussi forte. Nous craignons de vivre les derniers jours de ce que Stefan Zweig, dans Le Monde d’hier, appelle « l’âge d’or de la sécurité », qui n’est que l’âge d’or de notre sécurité, à nous, Occidentaux. Tous les jours, donc, je pensais à la mort, à l’éventualité de ma propre mort. Je sais pourtant que cette mort a toutes les chances d’être assez lointaine. Si nous n’avons pas trouvé d’ici là le secret de l’amortalité, qui ne sera pas l’abolition de la mort, mais l’étirement de cette maladie mortelle qu’on appelle la vie, l’allongement de cette vieillesse qui est notre avenir, celui d’êtres humains ne pensant qu’au moyen de bannir tout risque de ne pas finir leur vie tranquillement, euthanasiés dans un lit médicalisé, devant un…

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