Mes chers petits

Joffrine Donnadieu

Je sais bien que vous vous demandez comment moi, Jun, une jolie brune de 24 ans, je peux encore avoir un corps aussi ferme alors que je suis mère de 53 petits anges. Mais était-ce vraiment utile de m’emmener de force dans vos bureaux et à une heure pareille ? Trois heures du matin, cela ne pouvait pas attendre ? Je vous aurais bien volontiers raconté mon histoire autour d’une tisane ou d’un verre de vin, j’en ai du très bon. Vous êtes certain de ne pas vous tromper de personne ? Vous ne vouliez pas parler à mademoiselle Germain, la voisine du sixième ? C’est elle qui reçoit beaucoup de messieurs en uniforme. Toutes sortes d’uniformes et à n’importe quelle heure de la nuit. Je le sais parce que je ne peux pas m’empêcher de regarder par le judas. Elle nous réveille. Non, c’est bien moi ? Excusez-moi pour ma tenue. Je n’ai même pas mis mon rouge à lèvres. Vos collègues m’ont pressée de quitter mon domicile. Pardon, je m’égare. Vous savez, je suis une femme honnête. Je n’ai aucun secret à cacher, je vais répondre à vos questions même si vous faites erreur. Je suis une simple femme qui travaille dur pour élever ses petits anges. Oui, très bien, reprenons au début.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu devenir mère. Je me revois avec ma première poupée comme si c’était hier. Je l’avais baptisée Louison. Elle avait de jolies pommettes, une bouche en forme de cœur et des yeux verts magnifiques. J’avais déjà la fibre maternelle à 3 ans, en 2003. Contrairement à ma cousine qui gribouillait le visage de ses poupons, je dorlotais ma Louison. Je la baignais, la changeais, la promenais dans sa poussette. Je l’emmenais partout. Quelle angoisse quand j’ai dû l’abandonner à mon entrée en école maternelle. Je demandais à mon père – ma mère ne se levait jamais avant quatorze heures – de me réveiller plus tôt pour préparer Louison. Je la serrais fort dans mes bras, l’embrassais de longues minutes. Je pleurais en respirant son odeur vanillée. Afin d’éviter un énième drame, mon père m’a offert un baigneur pour qu’il tienne compagnie à Louison en mon absence. Un peu comme moi avec Maman quand il partait en mission en Afrique. Mon père était militaire.

Oui, militaire dans l’armée de terre. Je me souviens de son uniforme kaki et de son béret bleu. Il ressemblait à un Action Man. J’adorais enfiler ses rangers. Elles étaient lourdes. Je tombais. Vous avez raison, revenons à nos moutons.

Je l’ai prénommé Sébastien. Enfin, vous ne suivez pas. Sébastien le baigneur. Il sentait la vanille, comme toutes les poupées Corolle. Je n’en voulais pas d’autres, leur odeur m’apaisait. Très vite ma collection s’est agrandie. Mon père m’offrait une poupée avant chaque départ et revenait avec une de collection à son retour. Bien qu’il risquât sa vie sur le terrain et qu’il me laissât seule à gérer Maman et ses préparations de cocktails toujours plus fantasques pour s’échapper dans son monde, je me réjouissais de ces départs. Bien sûr, je priais pour que mon père revienne sain et sauf sinon plus de missions, donc plus de poupées. Je désirais une grande famille et je l’ai eue. J’en avais des blondes, des brunes, des rousses, des asiatiques, des africaines, des nourrissons. J’étais comblée. J’adorais jouer avec tout ce petit monde. Je m’imaginais en directrice d’un orphelinat, ou en institutrice, ou encore la marraine du royaume des enfants perdus. Une sorte de Peter Pan version féminine.

Pour le Noël de mes 7 ans, mon père m’a offert une Barbie. Quelle déception ! Comment m’imaginer être la mère de cette godiche à gros seins, aux yeux turquoise ? Je dois avouer que je la trouvais très belle et que j’espérais lui ressembler en grandissant. Je n’avais jamais contemplé une plastique aussi parfaite. Il faut dire que je n’avais vu aucun autre corps que celui de ma mère et son amour pour les alcools forts le dégradait considérablement. Elle ne prenait même plus la peine de se maquiller ni de camoufler ses cernes. Visage bouffi, joues et nez rouges, regard vague, ventre gonflé, elle entendait de plus en plus de petites voix qui l’incitaient à boire. Elle exécutait les ordres et se transformait en tonneau devant mes yeux. Elle ne marchait plus, elle roulait du matin au soir et du soir au matin. Elle retrouvait ses deux jambes pour recevoir l’assistante sociale qui voulait lui retirer ma garde. Une énergie que je ne lui connaissais pas s’emparait alors de tout son être. Elle se montrait une mère aimante, douce et joviale. Il était impossible de détecter la moindre lueur de folie dans son regard. Pourtant, folle, elle l’était. Elle passait du rire aux larmes en une fraction de seconde, hurlait pour un rien. Ses crises étaient de moins en moins espacées. Dans cet état second, elle nous insultait mon père et moi, et cassait ce qu’elle avait sous la main. Je me cachais sous ma couette et je chantais une comptine à mes poupées. 

Non, ma mère, à cette époque, ne nous frappait pas encore. Elle envoyait valser de gros objets à l’autre bout de la pièce. Parfois, ils nous frôlaient mais rien de bien méchant. Quoi mon père ?

Mon père ne rentrait plus à la maison. Il avait décrété que pour monter en grade, il devait prendre une chambre de « célibat géographique » sur la base. Il m’emmenait une fois par semaine au McDonald’s, puis dans un magasin de jouets pour choisir une poupée. Nous avons gardé ce rituel jusqu’à mon passage en 5e. Mon père jugeait que je devais désormais m’intéresser à d’autres jeux. Je compris deux ans plus tard que son budget « poupées » était réservé à sa deuxième fille. J’avais 14 ans lorsque je l’ai croisé main dans la main avec une fillette. Son portrait craché. Elle serrait un baigneur contre sa poitrine, copie conforme de mon Sébastien.

J’ai appris que mon père vivait à quelques mètres de chez nous avec sa nouvelle famille, rue de la Petite-Boucherie. Il n’avait jamais eu de chambre sur la base ni évolué en grade.

Vous avez bien compris. Il avait refait sa vie et ne s’en cachait pas. Bien sûr c’est traumatisant. Mettez-vous à ma place.

En 3e, mes notes chutèrent radicalement. J’arrivais souvent en retard au collège à cause de ma mère. Elle pleurait dès que j’enfilais mon manteau : elle avait peur que je l’abandonne comme mon père. Elle s’accrochait à mes chevilles puis, encore ivre de la veille, se rendormait à même le sol.

En janvier 2015, nous avons déménagé rue du Pont-de-Bois grâce à l’assistante sociale. Nous ne pouvions plus garder notre bel appartement. Quatre mois de loyer en retard : la pension versée par mon père était aléatoire. 

Ma mère a investi l’unique chambre, me laissant ainsi le salon. Elle voulait m’offrir la plus grande pièce pour dormir et mieux travailler à l’école. Je savais qu’elle ne voulait pas que je la voie siffler sa bouteille de vodka avant de se coucher. Elle n’avait même plus les moyens de s’alcooliser avec des cocktails chics. Quant à moi, j’avais dû me séparer de toutes mes poupées. Sauf de Louison. Je ne pouvais pas confier mon chagrin à mes camarades. Elles n’auraient pas compris. J’étais la seule à jouer encore à la poupée. Elles, elles s’intéressaient aux garçons et à la mode.

Les cerisiers étaient en fleurs lors de mon rendez-vous avec la conseillère d’orientation. Il y avait un vent léger, une branche rose tapait à la fenêtre pendant que Mme Osman me cherchait un avenir. Au regard de mes résultats, je ne pouvais pas prétendre à des études de puéricultrice ou de sage-femme. Mes rêves s’envolaient comme les pétales au-dehors. Nous avons feuilleté la brochure du lycée professionnel Camille-Claudel. Je me suis rabattue sur le CAP accompagnant éducatif petite enfance, mais Mme Osman m’a conseillé un bac pro secrétariat pour élargir « le champ des possibles ». Les larmes aux yeux, j’ai accepté. Il fallait bien me caser quelque part. Je n’allais pas rester chez moi à regarder ma mère s’imbiber de vodka. À cette époque, elle était si alcoolisée qu’elle aurait pris feu au contact d’une flamme de briquet. J’en voulais à mon père de lui avoir fait un enfant. C’était irresponsable. Tout le monde savait qu’elle était folle. Dans cette famille, il y a une folle à chaque génération, une malédiction plane au-dessus de notre nom. Je peux m’estimer heureuse : la folie a préféré ma cousine.

En effet, ma cousine. Pas moi. J’en suis persuadée. Vous la verriez, vous vous en rendriez compte. Elle gesticule comme un pantin désarticulé, grogne et bave. La pauvre. Elle fait peine à voir. Je m’en suis bien sortie.

J’ai travaillé avec acharnement au lycée. Je m’isolais à la médiathèque, restais le soir à l’étude, apprenais mes leçons dans le parc les jours ensoleillés. Je n’avais pas le choix. Je devais trouver un emploi le plus vite possible. Vivre avec ma mère était devenu un calvaire. Les petites voix lui ordonnaient de me frapper. Elles lui disaient que si mon père était parti, c’était de ma faute.

Malgré ses crises violentes, j’ai obtenu mon bac avec mention en 2018. J’ai été embauchée dans un centre d’imagerie médicale situé à Nancy, à trente kilomètres de chez nous. Je n’avais pas d’expérience, mais la responsable des ressources humaines a perçu ma motivation, ma soif d’apprendre, mon envie d’évoluer.

Mon bureau était situé dans le hall face aux portes coulissantes qui donnaient sur une rue très fréquentée. Entre les courants d’air, le bruit et la pollution, j’ai vite compris pourquoi aucune secrétaire ne restait plus de trois mois. Finalement, je me suis vite acclimatée à mon nouvel environnement. L’équipe était satisfaite de mon travail, j’ai signé mon CDI et loué dans la foulée un studio à Vandœuvre-lès-Nancy. Quel soulagement de ne plus avoir à enjamber ma mère ivre morte le matin.

Cette première année dans la vie active fut une très belle période. Je pris le temps d’aménager mon petit nid, de délimiter les espaces, de le décorer à ma guise. Je ne m’étais jamais sentie aussi bien. Je ne rentrais plus chez moi la peur au ventre et je savourais cette solitude. Les week-ends, je flânais dans les boutiques de jouets et de puériculture. Je restais des heures au rayon des poupées Corolle, je les touchais, respirais leur odeur vanillée. J’avais beau avoir 18 ans, je repartais toujours avec le catalogue à défaut de m’en offrir une. En revanche, il m’arrivait d’acheter un body ou des chaussons en forme de lapin. L’envie d’avoir un bébé rien qu’à moi, un vrai qui rit, pleure et crie devenait obsédante. Je souhaitais ardemment devenir mère, donner à cet enfant tout ce que je n’avais pas eu.

Hélas, l’idée de rencontrer un homme me terrifiait. Pourtant, je rêvais de sentir des mains empoigner mes seins et mes hanches, caresser mon ventre et l’intérieur de mes cuisses. Je rêvais qu’un homme me remplisse et joue avec mon excitation. Je rêvais d’agripper mes mains autour de sa nuque, et mes jambes autour de son buste, de goûter sa salive, de lécher ses aisselles, de lui susurrer des mots crus, des mots doux. Je rêvais d’une nuit folle et bestiale où nos sécrétions se mélangeraient. Je rêvais de faire coulisser entre mes doigts ses veines gonflées. Je rêvais de sentir, au creux de mes entrailles, un bout de lui. Je rêvais d’avoir les seins qui gonflent, des nausées matinales et des envies de fraises. Je rêvais d’être pleine. Je rêvais d’être grosse. Je rêvais d’avoir des montées de lait.

Je finis par prendre mon courage à deux mains, je m’inscrivis sur une application de rencontres. Un désastre ! Les hommes n’aspiraient qu’à une chose : coucher le premier soir. Moi qui n’avais jamais fait l’amour et recherchais le prince charmant, le père de mes futurs enfants, je suis tombée de haut. J’enchaînais les rendez-vous calamiteux. Pour éviter de croiser le regard lubrique de mon rencard, je fixais mon cocktail de longues minutes. Le visage de ma mère se dessinait au milieu de la mousse et des fruits. Parfois, j’y voyais aussi le mien. Nos traits se fondaient. Je devenais comme elle : alcoolique. Dieu merci, pas folle.

Un soir d’hiver, peu avant Noël, je me suis rendue déjà saoule à un rendez-vous dans un bar place Saint-Epvre. J’avais décidé de perdre ma virginité coûte que coûte avant la nouvelle année et mettais à profit ma semaine de congés pour y parvenir. Je ne sais pas combien de cocktails j’ai bus, mais assez pour ne pas me souvenir du physique ni de l’âge de l’homme. Tout ce que je sais, c’est que je l’ai amené chez moi et que nous avons fait l’amour. Les taches de sang sur mon drap en témoignaient. Il ne me restait de cette nuit que le goût de la honte dans la bouche. Je me suis fait la promesse de ne plus jamais recommencer et j’ai troqué mes soirées avec des hommes contre des moments de pure symbiose avec le Seigneur. J’ai passé la semaine des fêtes en tête-à-tête avec Dieu.

Avec Dieu lui-même en effet. Quelle rencontre ! J’en ai encore des frissons. IL s’est montré si bienveillant à mon égard. Je souhaite à tout le monde de vivre cette expérience. Même à vous. 

En cet hiver 2018, j’ai découvert la foi et l’amour universel. J’ai dévoré la Bible, je me suis achetée une Vierge et un crucifix, je me suis mise à prier matin et soir. Je communiais avec Dieu. IL m’entendait et je recevais ses messages. J’ai tant pleuré la fois où IL m’a dit que tout m’était pardonné.

J’ai repris le travail le cœur léger et en paix, ce qui n’était pas le cas de Jocelyne, une collègue. Elle avait fait une grosse dépression pendant les fêtes au point d’être internée. C’est son mari qui nous a prévenus. Jocelyne n’allait pas revenir de sitôt. Elle était à deux ans de la retraite. Le directeur du centre m’a demandé de la remplacer au pied levé. Jocelyne travaillait au pôle échographies pelviennes et vaginales au sous-sol. Je me suis tout de suite passionnée pour les formes de coquillages et de crevettes logées dans les ventres de ces femmes. J’étais fascinée par ces êtres en devenir, ces petites âmes. Il y avait en eux quelque chose de magique. Pour rien au monde je n’aurais repris le secrétariat du rez-de-chaussée. J’adorais mon bureau. Il était très chaleureux, les lumières douces, on se serait cru dans le ventre d’un géant. Je suivais les stades de grossesse de chaque femme. Je jouais un rôle important dans leur vie et je les accompagnais de mon mieux. Après mon travail, je me rendais à l’église pour parler au Seigneur de ces enfants. Je lui disais qu’il pouvait compter sur moi, que je prenais le relais pour suivre l’évolution de chacun de ses chérubins. J’étais comblée.

Un jour de juin, une jeune fille est venue afin de réaliser l’échographie obligatoire avant d’avorter. J’ai alors compris quelle était ma mission : sauver les petites âmes en perdition qui ne verraient pas le jour et les recueillir.

Le soir, quand tout le monde avait quitté le centre, j’allais imprimer un double des échographies de ces âmes naufragées et je les ramenais chez moi. Je célébrais la venue du nouvel arrivant. Le rituel était toujours le même. Je fermais les rideaux, allumais des bougies, punaisais l’échographie au mur et priais. 

 

Seigneur, Tu nous vois déchirés et abattus. La mort de Thomas
(j’inventais un prénom pour chacun) me semble une injustice.

Nous nous tournons vers toi pour te dire notre peine.

Aide-nous à supporter le vide qui s’est creusé en nous ;

Fortifie notre espérance au-delà de la souffrance.

Accueille Thomas comme un père accueille son fils en sa maison ;

Donne-lui le bonheur et l’éternelle jeunesse.

 

Ensuite, moi et mes petits anges mangions un bon gâteau acheté à la boulangerie et nous chantions des comptines. Je classais mes petits chéris par ordre d’arrivée. Il y avait Simon qui n’avait même pas atteint la taille d’un ongle ; Sarah : un mois ; puis Medhi : onze semaines ; Vanina : neuf semaines ; Capucine : sept semaines ; Peter : trois semaines… J’entendais leurs mères, ces meurtrières, supplier : « Enlevez-moi cette chose, ce truc, ce machin, ça. » J’avais honte pour elles.

Durant quatre ans, j’ai accompagné 52 petits anges au Paradis. Tout se déroulait à la perfection et le Seigneur ne tarissait pas d’éloges à mon égard. Il faut dire que je ne comptais pas mes heures et que je proposais un suivi pour les patientes qui avortaient. Il fallait absolument qu’elles laissent les petites âmes s’en aller dans la joie. Des petites âmes qui pourraient choisir de revenir plus tard dans le ventre d’une femme qui les désire ardemment. Qui sait, une de celles-là aurait bien pu me choisir. 

C’est pourtant simple ce que je dis. Une petite âme aurait pu me choisir pour mère. Vous savez, avant de s’incarner sur terre, elles sont là-haut dans les nuages. Elles nous observent un temps, puis, le moment venu, elles choisissent un corps de femme où se loger. Parfois, elles se trompent. Oui, j’y viens.

Un matin de l’automne 2023, Mme Leroy, une jolie blonde d’une trentaine d’années à la bouche en forme de cœur est venue au centre. Elle ressemblait tant à ma Louison. Tous les souvenirs sont remontés à la surface d’un coup : ma mère allongée au sol, ma collection de poupées, mon père et ses mensonges, ma carrière de puéricultrice brisée. Je sentais le malaise venir, je redoublais d’efforts pour m’occuper de Mme Leroy. 

Elle souhaitait avorter le plus vite possible. Elle était seule, n’avait pas les moyens d’élever cet enfant, voulait se consacrer à sa carrière de comédienne. Elle était enceinte d’un mois. Le soir-même, j’ai fait un double de l’échographie et avec mes petits anges, nous avons célébré la venue de ma Louison. Cela faisait des mois que nous n’avions accueilli personne. Ce fut une très belle fête. J’ai même parfumé de vanille mon studio en souvenir de l’odeur des poupées Corolle.

Quel choc pour moi, lorsque j’ai revu Mme Leroy accompagnée de son conjoint pour l’échographie du troisième mois. Elle était revenue sur sa décision. Elle n’avait pas le droit de me retirer ma Louison ! Elle devait absolument rejoindre ses frères et ses sœurs d’âmes. 

Après mon travail, j’allais souvent rendre visite à Mme Leroy. Je me déplaçais chez elle en prétextant un suivi psychologique obligatoire pour les femmes qui hésitent à garder l’enfant.

La date du terme approchant, je m’y rendais chaque semaine. Le 9 juillet, j’ai trouvé porte close. Je me suis rendue à la maternité vêtue d’une blouse blanche. J’ai consulté le registre des naissances au poste de soins. Trop occupées à parler des petites histoires du service, les infirmières ne m’ont même pas remarquée. J’ai relevé le numéro de la chambre de Mme Leroy et je me suis enfermée aux toilettes de l’étage. Je suis ressortie vers trois heures du matin. Pas un chat dans les couloirs. Quand je suis entrée dans la chambre de ma Louison, Mme Leroy dormait. J’ai récupéré mon ange en vitesse et l’ai caché sous ma blouse.

Une fois chez moi, j’ai posé mon petit ange sur mon lit, ai baisé son front, puis ai observé toutes ses échographies à un mois, trois mois, six mois et huit mois. Comme j’étais heureuse d’avoir retrouvé ma Louison ! Mon trésor. Ma chérie. Ma poupée.

Je suis restée allongée sur son petit corps. Quand je me suis réveillée, le bébé avait rejoint ses frères et ses sœurs au paradis. J’ai fait un signe de croix et j’ai suspendu son corps frêle sur le mur au milieu des autres échographies. Tout était enfin à sa place.

Pardon, mais quelle était votre question ? 

...

Je sais bien que vous vous demandez comment moi, Jun, une jolie brune de 24 ans, je peux encore avoir un corps aussi ferme alors que je suis mère de 53 petits anges. Mais était-ce vraiment utile de m’emmener de force dans vos bureaux et à une heure pareille ? Trois heures du matin, cela ne pouvait pas attendre ? Je vous aurais bien volontiers raconté mon histoire autour d’une tisane ou d’un verre de vin, j’en ai du très bon. Vous êtes certain de ne pas vous tromper de personne ? Vous ne vouliez pas parler à mademoiselle Germain, la voisine du sixième ? C’est elle qui reçoit beaucoup de messieurs en uniforme. Toutes sortes d’uniformes et à n’importe quelle heure de la nuit. Je le sais parce que je ne peux pas m’empêcher de regarder par le judas. Elle nous réveille. Non, c’est bien moi ? Excusez-moi pour ma tenue. Je n’ai même pas mis mon rouge à lèvres. Vos collègues m’ont pressée de quitter mon domicile. Pardon, je m’égare. Vous savez, je suis une femme honnête. Je n’ai aucun secret à cacher, je vais répondre à vos questions même si vous faites erreur. Je suis une simple femme qui travaille dur pour élever ses petits anges. Oui, très bien, reprenons au début. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu devenir mère. Je me revois avec ma première poupée comme si c’était hier. Je l’avais baptisée Louison. Elle avait de jolies pommettes, une bouche en forme de cœur et des yeux verts magnifiques. J’avais…

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