Responsabilité civile

Philippe Zaouati

Qui aurait pu prédire que l’ouverture de la politique à la société civile serait un tel échec ?

 

Pour la plupart des observateurs de la vie politique en France, le remaniement gouvernemental de juillet 2023 marque l’échec des ministres de la société civile. Il est vrai que le départ de figures emblématiques du premier quinquennat et de nouveaux venus qui n’auront fait qu’un bref passage au sein du gouvernement est le fait marquant de « l’ajustement » de l’équipe d’Élisabeth Borne. Plus encore que la liste des recalés, c’est la communication autour de ces départs qui a surpris. Abandonnant toute tentative de ménager les apparences, l’exécutif a largement diffusé le message que les ministres de la société civile avaient échoué. Ils sont « transparents », ils « n’impriment pas », ils manquent de visibilité, leur notoriété est faible, ils ne sont pas suffisamment « politiques », autrement dit incapables d’user des ficelles du métier pour faire adopter leurs textes de loi dans des conditions rendues difficiles par l’absence de majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Tout avait pourtant commencé par une lune de miel. L’adjonction de forces vives de la société civile, de toutes celles et tous ceux qui voulaient apporter leur « bonne volonté » au pays, constituait un élément clé de la stratégie de dépassement des clivages prônée par Emmanuel Macron en 2017. Celui-ci promettait qu’entre un tiers et la moitié de ses ministres viendraient de la société civile et que 50 % de ses candidats aux législatives ne seraient pas des « pros » de la politique. Sa prouesse est alors d’associer des politiciens classiques et cette nouvelle vague de convertis. Ses lieutenants s’enflamment à cette idée. Pour Richard Ferrand, c’est « le retour définitif des citoyens au cœur de notre vie politique ». Pour Jean-Marc Borello, le fondateur du groupe SOS, « c’est un gros apport de sang neuf. Et c’est la fin de la professionnalisation de la vie politique ». Rien de moins.

Il y a mille raisons pour expliquer ce qui apparaît aujourd’hui comme une volte-face. Le contexte inédit de majorité relative au Parlement en est une, même si, en réalité, l’échec de la greffe de la société civile était en germe dès le début de cette tentative de faire de la politique autrement. Deux causes méritent qu’on s’y attarde. La première est le réflexe de rejet de la part du monde politique face à une nouvelle forme de concurrence. La seconde, c’est tout simplement que la société civile rêvée par Emmanuel Macron n’existe pas.

L’intention était louable. Faire travailler ensemble des hommes et des femmes qui dédient une partie de leur vie à la chose publique, autrement dit les élus, et d’autres hommes et femmes qui, bien que demeurant dans leurs fonctions privées, ont le souhait et la capacité d’apporter à la collectivité une expertise, une expérience, une connaissance du terrain. Soyons honnêtes. Le système politique s’y est montré largement hostile. Les politiciens ont jalousement préservé leur pouvoir. Dans ce monde-là, nul besoin d’avoir été professeur, recteur ou chercheur pour présider aux destinées de l’Éducation nationale. Nul besoin d’avoir été médecin pour être ministre de la Santé ou d’avoir quelque connaissance que ce soit en matière d’environnement pour s’occuper d’écologie. L’important est de maîtriser la technique politique, de savoir prendre le pouls des partis, négocier des amendements jusqu’au bout de la nuit avec des élus récalcitrants, et bien sûr communiquer dans les médias. Respecté dans les travées de l’Assemblée et chouchou des matinales télévisées, voilà le portrait-robot du bon ministre. Comme toute profession qui protège sa rente, le monde politique s’est défendu, recroquevillé, a rejeté les intrus et fait en sorte que la greffe soit un échec. Retour à la case départ. La politique, c’est un métier, on ne s’improvise pas député ou ministre. Les membres du gouvernement issus de la société civile ont été priés, pour la plupart, de retourner d’où ils venaient.

C’est le même phénomène de reprise en main qui explique la lente dérive du mouvement En Marche ! – devenu LREM, puis Renaissance – d’un ensemble foisonnant de comités locaux indépendants et turbulents en un parti tout à fait classique. Les tentatives de faire travailler les militants se sont heurtées à l’exigence d’un soutien sans faille à toutes les décisions du gouvernement. Dès lors que la politique consiste à répéter des éléments de langage, quand toute critique est vue comme une trahison, il n’y a guère de place pour une co-construction. L’échec de l’ouverture à la société civile tient aussi à un malentendu. Il est vrai que le concept est ambigu. On s’y réfère de gauche à droite de l’échiquier politique, avec des interprétations fort différentes. « C’est un terme à géométrie variable, de sorte que sa définition dépend du locuteur, du moment et du lieu », comme le remarque Gautier Pirotte, sociologue et professeur à l’université de Liège, en Belgique.

L’idée de société civile est ancienne. On la trouve déjà chez les Grecs, mais pour Aristote, société civile et société politique se confondent. C’est avec Locke et Hobbes qu’apparaît la distinction entre la société civile, d’une part, et le souverain ou l’État, d’autre part. Entre les deux, un contrat est nécessaire pour « faire société », « civiliser » les relations humaines. L’utilité d’un échelon politique en découle. Pour Hobbes, sans un souverain qui la constitue et la protège, aucune société civile ne peut exister. Pour Locke, l’État est ce qui permet l’existence de la société civile. Les citoyens sont ainsi libérés de la politique, ils peuvent s’occuper tranquillement de leurs affaires et de leurs intérêts.

Cette vision d’une société civile ordonnée et déléguant la gestion de la cité à une élite politique va être mise à mal par l’irruption de conflits et d’antagonismes économiques, inhérents à l’émergence du capitalisme. Avec Hume, et plus tard Marx, la définition de la société civile évolue radicalement. Pour Hume, elle devient le théâtre de l’antagonisme social ; pour Marx, le lieu par excellence du combat politique, « l’espace où s’affrontent les classes sociales et les visions du monde dont elles sont porteuses ».

En 2017, Emmanuel Macron s’empare du concept de « société civile » en ignorant cette conflictualité. La société civile redevient cet espace unifié, presque consensuel. Non pas un forum où s’expriment les divergences et les désaccords, mais une source inépuisable d’expertises et de savoirs, un outil dont le monde politique doit se servir. Elle est parée de toutes les vertus, face à une sphère politique institutionnelle jugée trop rigide. On retrouve chez le candidat d’En Marche ! cette « idée de libération des potentialités d’un individu qui serait bloqué dans les rouages d’un État extrêmement présent », analyse Gautier Pirotte.

Ce que l’on appelle société civile fait alors écho à une demande croissante du monde associatif, des ONG, des citoyens pour des formes de participation plus directes à la vie politique. Au fil des années et des crises, l’exécutif a tenté d’y répondre en lançant des expérimentations parmi lesquelles le grand débat national après les manifestations des Gilets jaunes, la Convention citoyenne pour le climat, ou plus récemment le nébuleux Conseil national de la refondation. Malheureusement, la plupart de ces tentatives ont laissé plus de frustrations que de traces durables.

Or, force est de le constater, cette société civile, fantasmée par le macronisme, est restée introuvable. Les experts, échaudés par les réactions erratiques de l’exécutif, ont pris du recul, alors que dans la rue, les revendications devenaient de plus en plus violentes. La vraie société civile est traversée par des conflits, des courants de pensée, des débats de nature éminemment politique. Les corps intermédiaires, en canalisant ces débats, y jouent d’ailleurs un rôle important. Les « bonnes volontés » sur lesquelles comptait Emmanuel Macron sont sans doute nombreuses dans ce pays, mais elles ne sont pas toujours d’accord entre elles. L’efficacité ne peut pas être la seule boussole d’une politique.

L’échec de l’ouverture à la société civile ne peut donc être imputé ni aux ministres éphémères, ni aux experts, ni aux citoyens qui ont participé avec beaucoup d’espoir à la campagne présidentielle de 2017. C’est d’abord l’échec du personnel politique, ancien et récent. La prédominance des tactiques politiciennes, le conformisme dans la pratique du pouvoir, l’incompréhension d’une société civile réelle, diverse et parfois irruptive, ont laissé peu de chances à l’expérimentation d’une nouvelle façon de gouverner. Il faut remettre l’ouvrage sur le métier. ...

Qui aurait pu prédire que l’ouverture de la politique à la société civile serait un tel échec ?   Pour la plupart des observateurs de la vie politique en France, le remaniement gouvernemental de juillet 2023 marque l’échec des ministres de la société civile. Il est vrai que le départ de figures emblématiques du premier quinquennat et de nouveaux venus qui n’auront fait qu’un bref passage au sein du gouvernement est le fait marquant de « l’ajustement » de l’équipe d’Élisabeth Borne. Plus encore que la liste des recalés, c’est la communication autour de ces départs qui a surpris. Abandonnant toute tentative de ménager les apparences, l’exécutif a largement diffusé le message que les ministres de la société civile avaient échoué. Ils sont « transparents », ils « n’impriment pas », ils manquent de visibilité, leur notoriété est faible, ils ne sont pas suffisamment « politiques », autrement dit incapables d’user des ficelles du métier pour faire adopter leurs textes de loi dans des conditions rendues difficiles par l’absence de majorité absolue à l’Assemblée nationale. Tout avait pourtant commencé par une lune de miel. L’adjonction de forces vives de la société civile, de toutes celles et tous ceux qui voulaient apporter leur « bonne volonté » au pays, constituait un élément clé de la stratégie de dépassement des clivages prônée par Emmanuel Macron en 2017. Celui-ci promettait qu’entre un tiers et la moitié de ses ministres viendraient de la société civile et que 50 % de ses candidats aux législatives ne seraient pas des « pros » de la politique. Sa prouesse est alors d’associer…

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