Abandon de post

Eric Faye

Un dernier instant, un dernier livre, un dernier tour de piste pour un nom, devenu grand : Antoine Volodine.

 

Tout se passe en une seconde, aussi vite qu’une vie. Dans Vivre dans le feu, l’espace-temps se dilate. Sam, soldat d’une armée indéterminée, voit fondre vers lui une vague de napalm. Voilà sa dernière seconde venue et sa vie repasse dans son esprit, en quelques tableaux et personnages très singuliers.

C’est en même temps la «dernière seconde» de l’écrivain Antoine Volodine qui, par une mise en abyme, nous donne ici à relire, par des échos, ses 21 précédents livres, car, s’il n’est pas menacé d’être brûlé par le napalm, il a décidé que Vivre dans le feu serait son dernier opus sous ce nom. En lisant ces pages, le lecteur assiste ainsi au crépuscule de l’œuvre volodinienne, qui jette ses «derniers feux», même si le même écrivain la poursuit – si tant est qu’elle ne soit pas parvenue déjà à son terme – sous d’autres pseudonymes. Au total, qu’il écrive sous les hétéronymes de Lutz Bassmann, Manuela Draeger ou d’autres, Volodine compte achever sa cathédrale au chiffre clé de 49 livres, soit autant de jours que l’âme d’un défunt, au Tibet, est censée passer dans le «Bardo» – intervalle du bouddhisme lamaïque avant la renaissance sous une nouvelle enveloppe corporelle.

Mais revenons-en à Vivre dans le feu. Le ton est donné d’emblée par l’autodérision: «Et vu comme ça, au jugé, je dispose d’une seconde. J’ai donc tout mon temps.» On y retrouve le biotope des fictions volodiniennes: nous sommes sur les marges orientales et froides du monde, longtemps après une guerre qui a laissé le monde exsangue. Nous sommes dans un outre-temps, après la catastrophe. Les morts dialoguent avec les vivants. Nous assistons aux funérailles célestes comme elles se pratiquent au Tibet – les corps des défunts sont découpés et offerts aux vautours. Et nous errons dans le labyrinthe d’une gigantesque casse de vieilles voitures. L’écriture est tombée en désuétude dans cet univers post-industriel, post-exotique. Post-tout… Le lecteur de 2024, transporté dans ce futur lointain et peu radieux, se fait l’archéologue de sa propre époque, comme lorsque Sam consulte des vidéos d’avant la guerre et voit, en couleur ou en noir et blanc, comment l’homme vivait alors. En 2024, par exemple… Et le lecteur-archéologue parcourt les vestiges et stigmates laissés par notre temps, ce qui fait naître en lui, au fil des descriptions et déambulations dans les ruines, quelque chose de proche du sabi, le concept esthétique par quoi les Japonais expriment le passage du temps, la patine qu’il laisse, cela avec une nuance de nostalgie. Le lecteur reçoit là un avertissement de plus, comme si les menaces et l’état de la Terre n’étaient pas assez clairs à ses yeux: regardez donc ce que le monde deviendra si nous ne changeons pas, ici et maintenant. 

Les portes d’une œuvre entamée au milieu des années 1980 avec le roman Biographie comparée de Jorian Murgrave, où perçait déjà une forme de réalisme magique teintée de politique, qui est la marque de cet écrivain, commencent à se refermer. Le pseudonyme Volodine s’éteint. Progressivement, en tombant comme des mues, les hétéronymes vont rendre l’écrivain à son anonymat. 





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