Ermites dans les Carpates

Eric Faye

Liliana Lazar compose le récit maîtrisé et mystérieux d’un choc culturel au cœur de la forêt roumaine enneigée.

 

La Roumanie hivernale de 1992, une auberge inquiétante, une route de montagne dans les Carpates. Un couple de Français tombe en panne. Lui, boxeur de profession, et elle, jeune anthropologue thésarde, qui parle le roumain. Ils se rendaient dans la ville de Rodna dans l’espoir de recueillir des témoignages sur un cas de «résurrection spontanée» qui intéresse la jeune femme. La neige se met à tomber sur ces monts dépeuplés et le couple part en quête de secours, erre et aboutit, au cœur de la forêt, sur une fort étrange communauté. Cela pourrait être le point de départ d’un roman d’aventure, à la manière du Château des Carpathes, mais non. Voici plutôt un roman de l’étrange: Carpates, de Liliana Lazar.

Les deux Français se retrouvent pris au piège d’une bulle d’outre-temps, au sein d’une communauté où se mêlent des Lipovènes – vieux-croyants chassés de Russie sous les tsars – et des femmes qui, sous la houlette d’une «mama Otilia», ont instauré une microsociété matriarcale fondée sur une forme aiguë de misandrie. Il faut dire que les uns comme les autres ont eu de bonnes raisons de fuir les mâles russes, à diverses époques de l’histoire.

Carpates est bien plus qu’un énième livre sur la question du genre. Dans ce no man’s land montagnard traversé par le grognement des ours et totalement ignoré par le siècle, voilà une variation sur les utopies et leurs échecs – des pages inspirées où le récit alterne avec des notes que prend l’anthropologue française ou avec des «commandements» rédigé en slavon liturgique. On pense au livre Ermites dans la taïga, de Vassili Peskov – récit véridique de la découverte, faite en 1978 par des géologues soviétiques, d’une famille de vieux-croyants coupés de la civilisation depuis des décennies dans les forêts de Sibérie.

Liliana Lazar retrouve ici le ton et le don qu’elle avait eus dans son premier roman, Terre des affranchis (2009), pour ménager des poches de mystère et cultiver l’inexpliqué. Elle donne ainsi à lire un roman comme on en écrit tout simplement très peu dans la France des années 2020.

L’écrivaine, qui a grandi dans la Roumanie de Ceauescu, vit en France depuis les années 1990 et écrit en français, mais son arrière-pays littéraire, son port d’attache, demeure la Roumanie, comme elle le resta toujours pour l’écrivain roumain de langue française Panaït Istrati (1884-1935). 

Liliana Lazar connaît bien les grandes forêts où elle aime situer ses pages, étant née et ayant grandi dans un village des environs de Iai, en Moldavie roumaine. Son père était garde-forestier et sa région natale a servi de décor à Terre des affranchis, où elle fait montre d’un réalisme magique parfaitement maîtrisé, que l’on a pu rapprocher de l’univers d’une grande dame de la littérature française, Sylvie Germain, et qui lui valut les éloges de J.M.G Le Clézio – figures tutélaires qui devraient inciter cette écrivaine trop rare à poursuivre résolument sur sa lancée.





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