La bibliothèque idéale de… Jean-Baptiste Andrea

Isabelle Lortholary

À 9 ans, c’était être poète ou rien, l’affaire était sérieuse. En ce sens, prix Goncourt 2023 ou pas, Jean-Baptiste Andrea considère qu’il n’a pas complètement réussi sa vie. Il n’a que 52 ans, tout n’est pas perdu. «La poésie possède ce merveilleux et cette fantaisie qui fait bien souvent défaut à la production littéraire actuelle, déplore l’auteur du formidable Veiller sur elle. C’est très français de vouloir vous faire entrer dans une case. Il faut être auteur réaliste ou de science-fiction, faire du romanesque ou du social, de la fiction ou du récit, c’est l’un ou l’autre et vous êtes prié de choisir. Je n’aime pas les étiquettes, je revendique le droit au mélange des genres.» Ses quatre romans en sont la preuve, le dernier en particulier, où l’histoire de Mimo Vitaliani et de Viola Orsini relève autant de l’amour que de l’amitié, où la petite histoire croise la grande sur presque 600 pages et sept décennies, tandis que l’Italie devient fasciste, que les guerres éclatent en Europe et que les femmes s’émancipent. «Ce n’est pas un livre en particulier qui a provoqué l’envie d’écrire, mais celle de raconter des histoires et de laisser libre cours à mon imagination», dit encore celui qui a d’abord été scénariste avant de se lancer dans l’écriture de Ma Reine (2017). Dans sa bibliothèque idéale, cinq livres racontent l’homme et l’écrivain qu’il est devenu. Parlant ainsi de lui, autrement. 

 

Dune de Frank Herbert

C’est le premier livre à m’avoir réellement impressionné, même si quelques années plus tôt j’avais lu toutes les aventures de Fantômette avec adoration – certains critiques ont d’ailleurs pensé, sans doute à raison, que mon personnage de Viola dans Veiller sur elle était inspiré de l’héroïne féminine créée par Georges Chaulet. Mais Dune, roman de science-fiction complexe (je dois avoir 12 ou 13 ans quand je le lis) a dynamité toutes les frontières. Dans une société qui ne cessait de me répéter que je devais me trouver un vrai boulot – être écrivain n’en était pas un –, l’histoire de Jessica, Leto et Paul sur la planète Arrakis m’a appris à ne pas me contenter de ce qui est normé. Effet libérateur.

 

Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas

Dévoré en cachette sous la couverture, non parce que lire était interdit – même si écrivain n’est pas un vrai métier pour mes parents, la lecture était encouragée –, mais parce qu’il fallait que je me couche tôt pour être bon élève (et c’était très important à la maison). À 15 ans, je suis raide amoureux de Milady. Avec elle, je découvre que le Mal peut-être attirant, que les méchants sont magnétiques. Que les héros gentils ont aussi des défauts. Qu’on peut aimer sans approuver. C’est aussi avec Dumas que je comprends que, dans un récit, le temps est un outil formidable qui permet aux mouvements émotionnels de se développer. Ensuite, dans Vingt ans après, mes fameux mousquetaires se séparent. J’en suis désespéré car je suis à cet âge où la fiction est la réalité.

 

Le Baron perché d’Italo Calvino

Fondateur, ce livre l’est parce qu’il m’affranchit des tous les codes que l’école m’a enseignés comme étant la norme incontournable. La puissance du récit tient à la relation entre les deux enfants – une relation que je sublime dans tous mes livres, sans doute parce qu’à 12 ans, j’ai été follement amoureux d’une petite fille sans jamais oser le lui dire. L’œuvre d’Italo Calvino est faite d’images, de décors, de dialogues et de symboles puissants. Ainsi soit la littérature!

 

Le Nom de la rose d’Umberto Eco

J’ai 20 ans et je plonge dans ce «métalivre» qui contient tous les autres, comme la bibliothèque de l’abbaye bénédictine de Ligurie contient et représente le monde. Il fait écho (sans mauvais jeu de mots) à un autre grand livre: Fictions de Borges. J’ai toujours été curieux de théologie et d’ésotérisme et avec Eco, fin connaisseur de la pensée géographique et cartographique du Moyen Âge européen, je découvre une érudition mêlée d’humour. Ce livre ne choisit pas son camp, malgré le latin, malgré les références théologiques et historiques, il n’est jamais prétentieux, mais généreux. Une offrande.

 

Martin Eden de Jack London

Conseillé par mon père, qui ignore l’effet qu’il aura sur moi. L’histoire de ce marin d’Oakland qui décide de se cultiver pour faire la conquête de la jeune et délicate bourgeoise Ruth Morse me bouleverse et m’enhardit. Ainsi c’est possible, on peut y arriver: devenir un écrivain en partant de rien. Comme Martin Eden/Jack London, je ne viens pas d’une famille d’artistes et, à 16 ou 17 ans, je ne retiens que cette idée. Je me fiche pas mal des désespoirs amoureux que le héros rencontre, qu’il soit incompris ou mal aimé ne m’émeut pas. Mais la trajectoire de Martin Eden est mon exemple, elle m’accompagne longtemps. 





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