De la musique plein les yeux

Xavier Couture

De Charlie Chaplin à Stanley Kubrick, nombre de cinéastes ont mis au cœur de leurs films les bandes originales, qu’elles soient pop, classiques ou expérimentales.

 

Il se raconte une histoire de musiciens, une de ces anecdotes qui fabrique la légende des créateurs. Nous sommes en 1957, deux hommes sont là, assis à la même table du Caveau de la Huchette, où l’un des deux ensorcelle le public jusqu’au petit jour. Le magicien s’appelle Miles Davis, l’autre a une caméra vissée dans la tête et une focale dans le cœur, c’est Louis Malle. Un an auparavant, un certain Noël Calef, bulgare d’origine, a publié chez Fayard un roman auquel les deux artistes préparent un destin de chef-d’œuvre: Ascenseur pour l’échafaud. Louis Malle a demandé à Roger Nimier de l’accompagner pour en écrire le scénario. Le voilà devant le grand Miles, prince des nuits de Paris, ne lâchant sa trompette que pour une bouteille à 40° au moins ou des escapades en poudres inconnues. La musique du film, ce sera lui, c’est topé. Le temps passe, la pellicule s’enroule autour des bobines, Miles n’est pas en avance, puis il passe en catégorie « on t’attend ». Et vient le jour de l’enregistrement. « Il faut y aller, monsieur Davis. Vous n’auriez pas une partition par hasard ? » La légende raconte qu’il arriva accompagné de sa seule « Kind of Blue » T3460, fabriquée par Martin Co, sa trompette mythique. Au diable la partition, Miles Davis improvisa et Jeanne Moreau nous révéla Paris comme un paradis sublimé, une flânerie en noir et blanc où la musique fait des arcs-en-ciel pour nous en mettre plein les mirettes.
 

La France n’est pas un pays musical. C’est une vérité sévère. Une preuve ? Qui connaît Nadia Boulanger ?
 

Alors que le Festival de Cannes ouvre ses portes à la fabrique des rêves, offrant ses écrans à la réalité la plus crue ou à l’imaginaire sans limite, en brisant toutes les chaînes du réel pour nous livrer ses vérités, en piétinant les interdits et en se moquant des censeurs, un acteur immortel écrit un dialogue pour nos mémoires, enregistrant le disque de nos émotions, gravant dans nos âmes le souvenir de ce personnage au rôle inoubliable, de film en film: la musique. En 1928, Charlie Chaplin sort un opus muet, au dialogue si parfait que l’on ne peut retenir ses larmes. Il en a composé la musique: Le Cirque est classé comme une comédie quand il s’agit d’une symphonie pour l’écran, un film que l’on regarde avec les yeux et que l’on écoute avec le cœur.

La France n’est pas un pays musical. Je sais, c’est une vérité sévère. Une preuve ? Qui connaît Nadia Boulanger, ce génie qui enseigna Stravinsky et Quincy Jones, Philip Glass, Astor Piazzola et tant d’autres ? J’entends d’ici le chœur des mélomanes prétendre l’inverse. À n’en pas douter, un cénacle fermé considère avec mépris les oreilles de l’ignorance, trop heureux de se reconnaître dans l’entre-soi d’une communauté d’élite. Henri Dutilleux nous a quittés en 2013, laissant une œuvre parmi les plus singulières et les plus originales du xxe siècle et du début du nôtre. À peine reconnu de son vivant, il n’apparaît que de temps à autre sur les antennes de musique classique, au seul profit des privilégiés de la clef de sol.

Par bonheur, le cinéma permet à nos musiciens de rayonner largement, merci à la « planète pellicule ». Même si on ignore leurs noms, la liste des grands compositeurs tricolores est dans tous nos souvenirs, grâce aux créations qui ont accompagné nos séjours en salle obscure. Alors prenons la liberté et le plaisir de leur décerner un «Bastille de platine». Souvenons-nous de ces musiques entrées au Panthéon du 7e art et au plus profond de nos êtres. Merci Francis Lai qui, dès son coup d’essai, composa un air pour l’éternité: Un homme et une femme. Merci Maurice Jarre, star du tout Hollywood, né à Lyon. Un jour, il rencontra David Lean, Peter O’Toole, Alec Guiness, Omar Sharif et Anthony Quinn. Il leur offrit la partition exacte, la musique parfaite, la tonalité du désert et le lamento du soleil, la prise d’Aqaba et les tourments de l’histoire: cette perfection se nomme Lawrence d’Arabie. Dresser des listes, c’est idiot, sauf quand elles racontent notre fierté, notre plaisir, la célébration du talent. En voici une, elle est à lire, elle est surtout à écouter: Georges Delerue, Claude Bolling, Serge Gainsbourg et même Patrick Dewaere (c’était pour F… comme Fairbanks), Michel Legrand, Éric Serra, Georges Auric, Pierre Barouh, Joseph Kosma, Alexandre Desplat, Michel Magne, Philippe Sarde, Gabriel Yared… Que les centaines d’autres me pardonnent. Ils sont tant et tant à nous avoir enchantés. Au cinéma, la musique est un cadeau. J’aime beaucoup Claude M’Barali, plus connu sous le nom de MC Solaar. Il a eu cette formule: «Le rap, c’est le cinéma pour les aveugles.» C’est une bien jolie phrase, qui rejoint cette évidence: avec la musique, on ne voit pas les mêmes images, elle convoque en nous d’autres visions, d’autres sentiments, d’autres partages. Dans ce panthéon figurent tous les grands noms d’ailleurs qui ont fait vibrer nos fauteuils de cinéphiles: John Williams, évidemment, et ses étoiles en guerre, Lalo Schifrin et sa kyrielle de mélodies dont Mission impossible.
 

Avec la musique, on ne voit pas les mêmes images, elle convoque en nous d’autres visions.
 

Connaissez-vous Monty Norman ? Non ? Et pourtant, arrangé par John Barry il a composé l’un des thèmes les plus célèbres du cinéma, celui de James Bond. Et que dire du prolifique Hans Zimmer ? Rien, sinon se repasser en boucle ses prodiges de créativité dont ceux, stupéfiants, de Dune. D’autres furent aussi réalisateurs, préparant au fond de leurs cerveaux des alliances vertigineuses. Ah, John Carpenter ! Le maître du frisson interprétait ses compositions sur des machines électroniques improbables. Leur simplicité poussait nos terreurs vers l’inconnu, un soir d’Halloween, perdus dans Fog, ou tentant de fuir derrière Kurt Russel les rues meurtrières de New York 1997.

Et puis il y a l’histoire peu commune de 2001, l’Odyssée de l’espace. Kubrick avait décidé d’utiliser les musiques de Strauss (Johann fils et Richard), Khatchatourian et Ligeti. La MGM, terrorisée, exigea qu’il fît appel à Alex North, ils avaient collaboré pour Spartacus. Têtu, Kubrick refusa de renoncer à Ainsi parlait Zarathoustra ou à Lux Eterna. Il les imposa et, mieux, en fit des tubes. Le malheureux Alex North est donc le compositeur d’une bande-son dont, à la fin, le film ne comporta aucune note. Grandeurs et servitudes du métier. Le cinéma est un territoire de liberté où les créateurs se rencontrent et se télescopent parfois, tant mieux si cela fait du bruit.

La musique et l’image ne font qu’un. Cannes fait son festival et bénit cette union. Les bandes originales vont résonner dans la grande salle de projection. Elles forment un capital précieux pour bâtir notre patrimoine de cinéphages. Grâce au film, la France peut aussi se vanter d’être un pays musical. Regardons avec nos oreilles et nous en prendrons plein les yeux.

 

Consultant et spécialiste des médias, Xavier Couture a fait toute sa carrière dans la presse puis l’audiovisuel, notamment à TF1, Canal+ et Orange. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont un essai sur la télévision : La Dictature de l’émotion (éd. Audivbert)....

De Charlie Chaplin à Stanley Kubrick, nombre de cinéastes ont mis au cœur de leurs films les bandes originales, qu’elles soient pop, classiques ou expérimentales.   Il se raconte une histoire de musiciens, une de ces anecdotes qui fabrique la légende des créateurs. Nous sommes en 1957, deux hommes sont là, assis à la même table du Caveau de la Huchette, où l’un des deux ensorcelle le public jusqu’au petit jour. Le magicien s’appelle Miles Davis, l’autre a une caméra vissée dans la tête et une focale dans le cœur, c’est Louis Malle. Un an auparavant, un certain Noël Calef, bulgare d’origine, a publié chez Fayard un roman auquel les deux artistes préparent un destin de chef-d’œuvre: Ascenseur pour l’échafaud. Louis Malle a demandé à Roger Nimier de l’accompagner pour en écrire le scénario. Le voilà devant le grand Miles, prince des nuits de Paris, ne lâchant sa trompette que pour une bouteille à 40° au moins ou des escapades en poudres inconnues. La musique du film, ce sera lui, c’est topé. Le temps passe, la pellicule s’enroule autour des bobines, Miles n’est pas en avance, puis il passe en catégorie « on t’attend ». Et vient le jour de l’enregistrement. « Il faut y aller, monsieur Davis. Vous n’auriez pas une partition par hasard ? » La légende raconte qu’il arriva accompagné de sa seule « Kind of Blue » T3460, fabriquée par Martin Co, sa trompette mythique. Au diable la partition, Miles Davis improvisa et Jeanne Moreau nous…

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