Bonnes feuilles

La Petite Communiste qui ne souriait jamais

Lola Lafon

Parmi les athlètes qui ont marqué les Jeux olympiques, l’histoire retiendra la gymnaste Nadia Comneci. À 14 ans et 8 mois, elle survole les épreuves de sa discipline. Elle obtient la note de 10 à sept reprises et remporte la médaille d’or au concours général, aux barres asymétriques et à la poutre, la médaille d’argent au classement par équipes et, enfin, la médaille de bronze aux exercices au sol, montant ainsi sur cinq des six podiums possibles. Elle fascine tout le monde. Mais elle est vite rattrapée par la réalité de son pays, la Roumanie, alors encore sous le joug communiste, dirigé par le dictateur paranoïaque Nicolae Ceauescu. Après bien des vicissitudes, Nadia Comneci finit par s’installer aux États-Unis. Un tel destin ne pouvait qu’intéresser la littérature. Lola Lafon, écrivaine, chanteuse et compositrice, s’y est d’autant plus facilement attelée qu’elle a vécu, enfant, en Roumanie.

Dans La Petite Communiste qui ne souriait jamais, paru en 2014, elle imagine «un dialogue fantasmé» entre la championne et la narratrice, «Candide occidentale» fascinée, qui entreprend d’écrire son histoire, doutant, à raison, des versions officielles. À l’occasion de la réédition de ce livre dans la collection « Babel » par les éditions Actes Sud, Bastille Magazine vous en propose un chapitre.

 

 

OFFRE SPÉCIALE Montréal 1976. Sur la table : des pots remplis d’une pâte brune, des saladiers d’un fromage blanc granuleux et de grandes galettes recouvertes de sauce tomate, de jambon et de fromage fondu. Dorina note scrupuleusement dans son journal chacun des détails – stupéfiants – de leur séjour olympique, elle qui n’a jamais vu de peanut butter, de cottage cheese ou de pizzas. Les cornflakes servis le matin les font pouffer. “Des céréales? Ils se nourrissent comme des animaux ici!” “Et ils mâchent tout le temps, vous avez remarqué, professeur?” constatent-elles, ébahies, devant les mâchoires occidentales sans cesse en mouvement, chewing-gums, sandwiches, bonbons, snacks.

Béla, lui, sait qu’il doit faire vite, accélérer l’émerveillement et l’ébahissement. Limiter l’impact du spectacle. Ne pas faire remarquer aux gamines ces hélicoptères qui transportent les athlètes sur le site des épreuves pour des raisons de sécurité, ni ces contrôles et ces fouilles incessants aux portiques.

À chaque voyage à l’Ouest, Béla est attentif à passer du gymnase à l’hôtel et de l’hôtel au gymnase, les petites ont à peine le temps de collectionner les mini-pots de confiture et les échantillons de shampoing qu’elles sont déjà dans l’avion vers Bucarest. Ici, les barres chocolatées enveloppées d’argent et de points d’exclamation “Plaisir garanti!!!” forment un incontournable et tentaculaire rond-point mondial qui ne permet jamais de se concentrer entièrement; tout, dans ce village olympique, fait de l’œil aux gamines qui tendent une main hésitante vers les nouveaux modèles de Nike exposées dans le hall, un monde doucereux qui s’insinue en elles. Ni Béla ni Márta ne peuvent grand-chose contre les six cent vingt-huit sponsors qui se poussent du coude dans les travées du village.

 

Des clowns vêtus de jaune tendent aux athlètes des canettes miniatures, collection de bulles acides orangées, brunes, vertes, des saladiers en plastique mauve débordent de chewing-gums, de bonbons aux couleurs des Jeux, on pioche des tee-shirts dans d’immenses bacs, des casquettes, des pin’s aux couleurs de l’olympiade, des peluches de toutes les tailles, oh on peut en prendre pour mon frère, camarade professeur? Et elles repartent avec trois oursons sous le bras, des porte-clés, des ballons, des rubans brillants, du papier à lettres aussi. Elles contemplent, perplexes, les étiquettes annonçant des “Offres spéciales!!!!” dans les boutiques du site. Trois pour deux. Un dollar de réduction si vous prenez le lot! “Ici on paye les gens pour qu’ils achètent”, affirme Luminia. Dans de confortables salons aux lumières tamisées, les derniers tubes (Abba! Elton John et Kiki Dee!) couvrent le son de la télé allumée en permanence. Les petites s’arrêtent, elles saisissent le bras de Márta, regardez, regardez, quand surgit le jingle annonçant les publicités. Ces mini-films sont si ma-gni-fi-ques, madame le professeur. Et si drôles... Les tables basses sont recouvertes de magazines. Elles testent les canapés, feuillettent Elle, Life, OK!, ne reconnaissent aucun des visages sauf “Alain Delon!” s’exclament-elles, ravies. Elles explosent de rire à chaque cooink strident – “un canard!” – des portiques de sécurité qu’elles sont obligées de franchir plusieurs fois par jour. Tout est si moderne, répète Dorina, si “high-tech”, elle a appris le mot dans une revue le matin même. High-tech, la sollicitude permanente, ce confort: au petit-déjeuner, à peine ont-elles bu un jus de fruits qu’une voix parfumée surgit par-dessus leur épaule, proposant d’en avoir encore. High-tech, ces centaines d’hôtesses disposées telles des plantes saines et lustrées, si prévenantes qu’on est sûrs de s’être déjà rencontrés quelque part, comment expliquer autrement leur familiarité affectueuse, ces gestes de la main qui accompagnent leur “bye-bye”. Elles sont si belles belles belles, répète Dorina à Nadia, si modernes! Elles sentent la menthe et la laque, élastiques comme des sportives qui ne transpireraient pas.

Face à ce déversoir de possibles, Béla est impuissant. Toutes ces images superflues, ce bruit de fond, c’est du gras qui menace. À Oneti, d’aucuns diraient qu’une fois qu’on a fait le tour de la ville, on n’a qu’à le refaire dans l’autre sens. Pourtant, ce vide n’en est pas un, cette quiétude d’une route dégagée, cet espace, de l’air qui laisse la place au geste. Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. Ces barrières contiennent un ciel à l’envers; ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace, cette valse occidentale dont on sort nauséeux d’avoir trop tournoyé.

 

 

“C’était impressionnant cette abondance, pour vous?

—Bien sûr. Vous savez, la première fois que ma mère est venue à l’Ouest, c’était dans une banlieue du New Jersey, eh bien, elle a pleuré dans les allées du petit supermarché.”

Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie, Stefania, devant l’émotion de ces nouveaux choix, le fait même d’avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, presque brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, me corrige-t-elle. La tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de riens. “Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer.”

Nous reparlons longuement au téléphone de ce que j’appelle les “manigances” de Béla, cette façon parfois déses pérée de mettre en scène celle qui est déjà championne d’Europe, mais à laquelle les médias occidentaux ne s’intéressent pas. J’envoie mes pages à Nadia, elle ne me fait aucun commentaire; des semaines plus tard, elle m’écrit: “Le mot «manigance» est trop négatif. Le mythe de la gymnaste que le monde entier découvre car elle est géniale est totalement faux. Les juges doivent avoir déjà entendu parler d’une gymnaste pour la regarder et la noter correctement. Et Béla le savait. Personne ne nous connaissait à notre arrivée à Montréal, il n’y en avait que pour les Russes. Béla n’était pas seulement un coach, plutôt un coach-agent-avocat... Écrivez «plan» s’il vous plaît. Pas manigance.”

 

Les manigances ou le plan de Béla. Il a hurlé, tapé des poings, geint, offert des paquets de Kent et des promesses de médailles à tous les responsables de la Fédération et du Comité central. Il a giflé des merdeuses faiblardes, jeté des gâteaux trouvés sous les lits des dortoirs et privé de dîner les coupables, a renvoyé sept médecins, oublié le prénom – sans même le vouloir – de celles qui se sont blessées trop gravement pour être là aujourd’hui, il s’est arrangé du budget de cinquante-six lei (trois francs) par jour et par enfant, manger vous conduira à vos tombes plus vite, mes chéries. Il a arraché à ses paumes de petits lambeaux de peau pour les coller aux ampoules ouvertes de Nadia, la peau répare la peau! Mais rien n’y fait, personne ne connaît la Roumanie et, depuis leur arrivée au village olympique, aucun journaliste n’a demandé d’interview. Béla a acheté tous les quotidiens, n’a éteint la télé qu’après avoir regardé les journaux télévisés, en anglais et en français. Rien, à part une brève dans un magazine spécialisé.

 

Pourquoi, alors que depuis deux ans Nadia bouscule les championnes en place, pourquoi aucun reportage, pourquoi si peu de photos, pourquoi Nadia ressemble-t-elle encore à une rumeur ? Cette frustration d’être empêché, comme à une frontière invisible, par les Russes qui lui bloquent la vue de l’Ouest. Avec, en arrière-plan, son clown-écureuil.

Le 17 juillet, l’immense forum n’est qu’à moitié rempli. Le speaker annonce l’équipe de Roumanie sous les applaudissements d’un public distrait. En rang, elles s’apprêtent à faire leur entrée mais Béla retient Nadia par le bras. Le speaker reprend: “Équipe de Roumanie !” Béla, d’un geste, leur intime de ne pas bouger tandis qu’il explique à celui qui vient les houspiller qu’une de ses petites est aux toilettes, sorry. Le ton de l’annonce change: “L’équipe de Roumanie?” Nadia tente un “C’est à nous, camarade professeur” comme s’il venait d’avoir une absence. Béla se penche vers elle, lui murmure quelque chose à l’oreille, qu’elle murmure à son tour à Dorina qui le chuchote à Mariana et ainsi de suite jusqu’à Luminia qui applaudit, ravie.

Quand elles apparaissent enfin, marchant au pas et à équidistance les unes des autres, tous sont tournés vers elles. Qu’est-ce que c’est? Une animation? Une erreur? Qu’est-ce que de si petites filles – elles ont quoi, à vue d’œil, douze ans à peine – font là? Et vêtues à l’identique, une véritable armée, alors que même si on est assis loin, on distingue chez les Soviétiques Ludmila en rose et Nellie en bleu roi. Le blanc mat de leur maillot est parcouru des bandes bleu jaune rouge, du haut de leurs cuisses jusque sous les aisselles. Et, telle une cible sur le torse des Roumaines, cet écusson: des conifères et une montagne serrés sous un soleil d’un jaune naïf et entouré de brins de blé, avec une étoile rouge en plein cœur qu’aucune ébauche de poitrine ne vient déformer.

Les filles des différentes équipes se saluent poliment et commencent tour à tour à s’échauffer, évitant les figures complexes pour s’épargner une blessure de dernière minute. Sauf elles. Fortes du plan d’attaque de Béla, elles courent d’un agrès à l’autre, un gang de bandites qui exécutent leurs programmes complets sans hésitation, comme si la compétition avait déjà commencé.

 

 

Le speaker signale la fin de l’échauffement et toutes reviennent dans les travées, cet espace neutre où les adversaires se frôlent sans jamais se parler, une loi tacite. Que les gamines roumaines sont en train de piétiner. Joyeusement malotrues, elles envahissent cet espace de repos et d’attente, elles éclaboussent les règles olympiques: boule de nerfs électrique dans l’atmosphère moite, Dorina bondit, un double saut périlleux qui atterrit presque sur les pieds de Ludmila ébahie, sans un regard pour la Soviétique, elle resserre nonchalamment l’élastique de ses couettes en chantonnant. Puis, c’est Nadia qui s’avance vers Olga, hop, deux saltos arrière enchaînés, son pied heurte le bras de la Soviétique apeurée. Les Russes se serrent les unes contre les autres, regroupées autour de leurs entraîneurs stupéfaits, comment Béla peut-il laisser ses gymnastes prendre le risque de trébucher sur des sacs, des survêtements qui traînent au sol! Ils sont sur le point de porter plainte, mais Béla siffle et tape dans ses mains, les petites trottinent gentiment vers lui.

Les télés américaines revoient précipitamment l’emplacement de leurs caméras, les disposant de façon à pouvoir faire de très gros plans des visages russes, Ludmila, Olga et Nellie, visiblement sonnées par le message des Roumaines, ces explosions guerrières, des figures dont personne, dans la salle, ne connaît le nom.

Aujourd’hui, il se raconte qu’à Montréal Nadia évolua dans un silence total. En réalité, la musique du passage au sol d’une Soviétique retentissait tandis qu’une autre courait vers le saut de cheval sous les encouragements du public. Il se raconte que Béla fit brutalement taire la femme assise à ses côtés qui, pendant que Nadia dansait sur la poutre, implorait Dieu que tout ça se termine. Il voyait chaque détail, chaque saut, chaque pirouette, tout, comme une course d’obstacles, un par un maîtrisés, il fixait la cheville gauche de l’enfant strappée après une entorse la semaine précédente, pourvu, pourvu qu’elle tienne. Dorina, elle, se souvient de cet instant où elle a eu la certitude que Nadia ne pourrait plus tomber, comme si elle ne savait plus. Je vous salue Nadia pleine de grâce, balbutie le commentateur de l’épreuve retransmise en direct. Et de toute cette histoire, il faudra répondre sans fin, examiner les images et les chiffres comme une énigme à laquelle elle ne trouve toujours aucune réponse.

À la question que je lui pose : “Vous rendez-vous compte de l’impact que vous avez eu en 1976?” Nadia me répond, somnambule de sa superenfance: “Non, je ne sais pas, je me demande encore... Qu’est-ce que j’ai fait ?”

Vous avez décrassé le futur et ravagé le joli chemin rétréci qu’on réserve aux petites filles, je voudrais dire à Nadia C., grâce à vous, les petites filles de l’été 1976 rêvent de s’élancer dans le vide, les abdos serrés et la peau nue.

 

© Babel – Actes Sud...

Parmi les athlètes qui ont marqué les Jeux olympiques, l’histoire retiendra la gymnaste Nadia Comneci. À 14 ans et 8 mois, elle survole les épreuves de sa discipline. Elle obtient la note de 10 à sept reprises et remporte la médaille d’or au concours général, aux barres asymétriques et à la poutre, la médaille d’argent au classement par équipes et, enfin, la médaille de bronze aux exercices au sol, montant ainsi sur cinq des six podiums possibles. Elle fascine tout le monde. Mais elle est vite rattrapée par la réalité de son pays, la Roumanie, alors encore sous le joug communiste, dirigé par le dictateur paranoïaque Nicolae Ceauescu. Après bien des vicissitudes, Nadia Comneci finit par s’installer aux États-Unis. Un tel destin ne pouvait qu’intéresser la littérature. Lola Lafon, écrivaine, chanteuse et compositrice, s’y est d’autant plus facilement attelée qu’elle a vécu, enfant, en Roumanie. Dans La Petite Communiste qui ne souriait jamais, paru en 2014, elle imagine «un dialogue fantasmé» entre la championne et la narratrice, «Candide occidentale» fascinée, qui entreprend d’écrire son histoire, doutant, à raison, des versions officielles. À l’occasion de la réédition de ce livre dans la collection « Babel » par les éditions Actes Sud, Bastille Magazine vous en propose un chapitre.     OFFRE SPÉCIALE Montréal 1976. Sur la table : des pots remplis d’une pâte brune, des saladiers d’un fromage blanc granuleux et de grandes galettes recouvertes de sauce tomate, de jambon et de fromage fondu. Dorina note scrupuleusement dans son journal chacun des détails – stupéfiants –…

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