Elle revendique une filiation morale avec Arundhati Roy, Marjane Satrapi, Inaam Kachachi et bien d’autres femmes qui ont fait de leur œuvre une forme de résistance,malgré les risques.
Générique. Dans la salle de cinéma parisienne du Panthéon, un bref silence et des applaudissements qui en disent long sur la charge émotionnelle du premier long métrage documentaire de Zahraa Ghandour. Son titre : Flana. Il désigne en arabe « une femme qui n’a pas de nom », parce qu’elle pourrait être n’importe quelle femme, suggérant l’anonymat et l’effacement. Flana est l’histoire d’une question obsédante que la réalisatrice irakienne fait émerger de son intimité pour la porter à l’écran : qu’est-il arrivé à Nour, son amie d’enfance, le jour où, sous ses yeux, elle a été emmenée de force ? Personne ne l’a jamais revue. Elles avaient le même âge, 10 ans.
Vingt ans plus tard, la caméra de la jeune Irakienne vient se poser comme un oiseau attentif et silencieux sur les lieux où Nour a joué et partagé ses secrets avec son amie. « Je voulais faire un film très personnel, redonner vie à Nour. On était tellement attachée l’une à l’autre… » Une caméra en quête de mots pour comprendre et d’indices pour espérer. Nour est nulle part et partout, dans l’ombre des filles du foyer des sans-abri, égarées dans une vie qui les a rejetées.
Une seule a accepté d’être filmée : Leila, devenue Nathalie. Jetée à la rue quand elle était petite par un père violent qui ne l’a jamais acceptée parce qu’elle était née fille. Leila a été placée dans le même orphelinat que Nour quelques années plus tôt, là où sa trace s’est perdue. Le témoignage de la jeune femme est celui d’une survivante. « Nathalie m’a beaucoup impressionnée, explique la réalisatrice, ses réflexions sont profondes, elle sait prendre soin d’elle, se mouvoir en société. Pourtant elle a été livrée à elle-même. Ni élevée ni éduquée. Elle est la seule qui me donne l’espoir que Nour s’en est peut-être sortie quelque part. »
En Irak, la loi permet de faire du mal aux filles et aux femmes. « Le système a organisé une haine systématique envers les femmes en mettant par écrit ce comportement tribal. Il l’a légalisé. Mais comment est-il possible de détruire les femmes et d’espérer que le pays se porte bien ? » Depuis 1952, chaque crise politique est l’occasion de renégocier leur statut, toujours en leur défaveur. Aujourd’hui, c’est légal d’abandonner une petite fille, de confisquer les enfants d’une femme divorcée, d’assassiner une épouse ou une sœur, de marier une enfant.
Pendant des décennies, les Irakiens ont vécu successivement la dictature de Saddam Hussein, les sanctions internationales, l’invasion américaine, la guerre civile confessionnelle, l’offensive de Daech. Quand Zahraa Ghandour éclaire dans son film le sort des filles abandonnées, elle parle d’un pays où la violence est toujours là, plus diffuse. Moins visible qu’une guerre ouverte, mais omniprésente au quotidien. « Avant, on craignait les bombes. Aujourd’hui, on craint les mots. »
L’expression a jailli pendant les grandes manifestations de 2019, dans les rues de Bagdad, à l’appel d’artistes, de militants et de journalistes. Ils y dénoncent les campagnes d’intimidation, enlèvements, arrestations arbitraires depuis que des groupes armés chiites proches de l’Iran font partie de l’appareil sécuritaire irakien. Plus l’État s’affaiblit, plus le système tribal se renforce, limitant les activités des femmes dans la cité. « Il est arrivé qu’une femme soit élue maire de Bagdad, mais dès qu’elle s’est mariée, son époux l’a obligée à quitter son poste. »
Depuis une dizaine d’années, beaucoup d’intellectuels ont choisi l’exil. Zahraa Ghandour, elle, est restée. Son premier documentaire est l’aboutissement de six années de travail, et une étape majeure dans sa vie. Elle est née en 1991 à Bagdad. Son père venait d’abandonner le foyer familial, laissant derrière lui une mère sous le choc et trois enfants à charge. « Les premières années de ma vie ont été très instables. On déménageait souvent, mais j’étais heureuse, très entourée. Ma mère disait que j’avais à moi seule l’énergie de dix enfants… Je lui ai donné du fil à retordre. Je détestais l’école, la violence des enseignants, les cours ennuyeux, l’hommage forcé chaque matin à Saddam. »
Une enfance sous le régime des sanctions américaines qui appauvrissent toute la classe moyenne irakienne. Les familles cherchent d’abord à assurer leur survie. « Un jour, j’ai demandé à ma mère : comment se fait-il que je n’aie aucune photo de moi quand j’étais petite ? Elle m’a répondu d’un air grave : tu avais du lait et des œufs. J’ai compris à quel point ça a été difficile pour elle. »
L’insécurité dans la capitale est permanente et va s’installer durablement. Pour les Irakiens commence la guerre civile avec la montée des violences entre les communautés sunnite et chiite. La famille fuit vers la Syrie. À 13 ans, à l’école des enfants réfugiés, Zahraa s’ennuie toujours. L’hommage quotidien à Hafez el-Assad s’est substitué à celui de Saddam Hussein. Deux ans plus tard, au grand désespoir de sa mère, elle abandonne ses études, bien décidée à faire ses apprentissages par elle-même. « À 12 ans, je savais ce que je voulais faire : des films documentaires. C’est l’époque où grâce aux antennes paraboliques, nous avons brusquement eu accès à des centaines de chaînes. J’ai regardé des dizaines de magazines sur les voyages, sur la façon dont vivent les gens. Cette découverte du monde m’a fascinée. »
À l’inverse de ses cousines qu’on cherche à marier très jeunes, comme beaucoup de filles en Irak, Zahraa est élevée par deux femmes indépendantes, d’une grande force de caractère : sa mère et une tante. « Bien sûr, ma mère voulait qu’on fonde une famille. Mais elle n’a jamais cherché à élever ses filles à l’étroit, à les rendre suffisamment petites pour que leurs maris puissent les dominer. Elle voulait que nous soyons capables, ma sœur et moi, d’assurer notre sécurité par nous-mêmes. »
Sa deuxième chance a été le contact avec le Liban, après la Syrie. Elle frappe à toutes les portes des chaînes de télévision, mais pour une jeune réfugiée irakienne, les choses ne sont pas faciles. À force d’audace et de persévérance, elle finit par décrocher des petits jobs. Et travaille enfin pour un magazine de documentaires, sur l’antenne libanaise de la chaîne privée Al Sumaria.
Son modèle, elle l’a déjà repéré. « J’étais fan de l’animatrice de télévision libanaise Najwa Qassem, j’adorais ses questions intelligentes, sa façon très cool de se comporter en direct. Je n’ai vu aucune femme en Irak avec cette attitude. Les Libanaises étaient différentes sur le terrain comme au bureau, parce qu’elles avaient tout un passé de travail partagé avec les hommes. J’ai énormément appris de leur indépendance d’esprit. Alors, quand je suis retournée à Bagdad, je les ai imitées. »
Elle a 22 ans. En Irak, sur l’antenne de la même chaîne arabe, la jeune réalisatrice tourne et présente le magazine hebdomadaire 52 minutes. Les reportages sur le terrain traitent de sujets de société qu’elle sélectionne elle-même, comme le mariage hors du système tribal, le travail des enfants, les mariages arrangés pour les adolescentes. Les politiciens s’invitent en plateau. Elle se met à l’écoute des effets du système tribal sur les hommes, les femmes, les enfants. « Je posais les sujets sur la table, j’invitais des militantes. Pour moi, créer un débat autour d’un sujet, c’était faire en sorte qu’il ne reste pas figé. Même si je ne me suis jamais fait d’illusions sur la possibilité d’un changement. »
Pour recueillir ces récits de vie, elle sillonne le pays. L’audience du magazine ? En majorité des femmes jeunes, éduquées, urbaines. Mais pas seulement. « Je continue à recevoir beaucoup de courrier me reprochant d’empoisonner la société avec mes idées sur la liberté des femmes. Les hommes m’accusent d’avoir des propos indécents, inadmissibles. Ils disent qu’on devrait me tuer parce que je détruis la réputation du pays. Ces hommes pensent donc qu’abuser des femmes et tuer des enfants, ça ne détruit pas la réputation de l’Irak… »
Elle sait qu’elle doit rester prudente, en particulier avec les mots qu’elle utilise : « Jamais de nom propre ni de mise en cause directe d’une personne, d’un parti ou d’une institution. » Quand des collègues de son entourage ont disparu, le gouvernement n’a ouvert aucune enquête car les milices travaillent main dans la main avec le pouvoir. « J’ai rencontré des gens corrompus, des artistes indifférents, et aussi des militants des droits humains, des avocats qui luttent non-stop avec une incroyable détermination. Je sais que sans eux, la situation en Irak serait beaucoup plus grave. Ces reportages sont mes fondations, j’ai appris en faisant. »
Un jour, elle croise le réalisateur de fiction Mohammed Al-Daradji qui lui propose de passer un casting pour le rôle principal dans son prochain film. Elle s’étonne, hésite puis accepte. Trois ans plus tard elle est Sara, héroïne de The Journey, l’histoire d’une femme kamikaze qui se prépare à un attentat-suicide. Présenté en avant-première au TIFF en 2017, le film représente l’Irak dans la catégorie Meilleur film étranger aux Oscars 2018. « J’ai beaucoup travaillé seule pour me mettre dans la peau du personnage. J’ai imaginé et écrit la vie de cette femme avant d’avoir tourné la première scène. Le réalisateur a été surpris et m’a encouragée : “Tu devrais écrire, travailler pour le cinéma !” »
Zahraa est fascinée par ce rôle. Qu’est-ce qui peut plonger un être humain dans un état de vulnérabilité, au point de vouloir se détruire ? Le personnage la renvoie à sa première réaction, à 13 ans, lorsqu’elle interroge sa mère après avoir entendu à la radio l’annonce d’un attentat-suicide. « Tuer d’autres personnes en se tuant soi-même ? Mais c’est complètement idiot ! » Elle garde en elle le traumatisme des habitants de Bagdad, entre 2011 et 2014, quand des explosions se produisent plusieurs fois par jour. « Le matin en allant travailler, je regardais autour de moi, je scrutais les visages. Je me demandais à quoi pouvait ressembler un kamikaze. Les attentats-suicides avaient toujours lieu quand il y avait de la circulation, pour tuer le plus de gens possible. Tout le monde y pensait. »
The Journey n’est pas sélectionné mais obtient un succès critique et plusieurs prix. Le nom de Zahraa Ghandour trouve un écho à l’international. Elle, sort de l’expérience psychiquement épuisée et se remettra difficilement de ce rôle très – trop – lourd à assumer. Un an plus tard, un réalisateur irako-suisse la contacte pour un casting dans son prochain film, Baghdad in My Shadow. Un thriller où elle incarne une architecte rebelle. « Je lis le script et je tombe sur une scène de baiser – jamais encore filmée en Irak… Là je me dis non, ça va trop loin. Je tente de convaincre Samir de retirer la scène, mais il refuse. Ça a été un moment vraiment difficile pour moi. »
La production la sélectionne et, finalement, elle donne son accord. « J’avais très peur, je pouvais mettre ma famille en danger. Ce qui m’a décidée ? Un moment éprouvant vécu dans la rue en attendant des collègues. Un banal temps d’attente devenu un enfer à cause du harcèlement des hommes au volant de leur voiture. J’étais très en colère. » Elle se dit qu’il est hors de question de refuser le projet, de faire ce cadeau à ses persécuteurs.
« Mon combat se situe précisément entre le moment où je me suis dit : non, je ne peux pas faire ce film, et celui où je suis revenue vers le réalisateur pour accepter. Ça a été un tournant dans ma vie. » Zahraa réalise alors qu’elle se ment à elle-même, qu’elle a envie de tenir ce premier rôle. « Je ne pouvais pas me défiler, c’était l’occasion pour moi d’assumer de faire des choses que je considère comme justes. Parfois, je regarde le film et je suis fière d’avoir agi avec mon propre libre-arbitre, fière d’avoir décidé que je faisais ce que je voulais avec mon corps. C’est aussi simple que ça. »
Pour l’équipe de la production, Ghandour est « le visage du premier baiser », la première actrice en Irak à avoir interprété une scène intimiste à l’écran. Tourné entre 2017 et 2018, projeté au festival de Locarno un an plus tard, Baghdad in My Shadow vit sa vie hors des frontières d’Irak et connaît un certain succès. Mais Zahraa a exigé par contrat que si le film devait être diffusé en Irak ou sur les réseaux sociaux, la scène du baiser serait censurée. « Il y a mon histoire et puis, à côté, celle d’un couple homosexuel. Ça fait beaucoup… Être homosexuel en Irak est un crime qui peut être puni d’une peine allant jusqu’à quinze ans de prison. La diffusion du film serait un enfer pour moi, ma famille, pour tout le monde. »
Et puis Flana est arrivé. Zahraa Ghandour se retrouve dans une spirale où filmer d’autres femmes revient à se poser des questions fondamentales sur soi. Étape après étape, une lente métamorphose construit ce soi qui reste à définir. « Le film a créé malgré tout un débat très tendu avec ma mère. Difficile d’avoir une relation plus conflictuelle… Mais ça m’a donné plus de confiance pour aller plus loin dans mon travail. »
Aujourd’hui, soutenue par une thérapie « pour tenter de mieux comprendre cette souffrance qui m’a fait faire ces choses extrêmes », la réalisatrice aspire à explorer le monde. Le tournage de Baghdad in My Shadow en Allemagne, en Suisse et à Londres l’a emmenée pour la première fois en Europe. « Je n’ai pas envie de m’exiler, mais je ne veux pas être l’arbre qui prend racine. Je veux voir plus de monde, échanger avec d’autres réalisatrices arabes comme ici à Paris, continuer à travailler sur ce qui est important pour moi. »
D’ici, elle observe son pays se diriger doucement vers la dictature. Le plus étonnant pour elle est que les gens n’en parlent pas, pas autant qu’à l’époque de Saddam Hussein. « Nos grands écrivains sont en exil. Dans le pays, personne ne les lit. Pendant ce temps, à Bagdad, on reste à la surface des choses : de plus en plus d’instituts de beauté, un engouement pour la chirurgie esthétique, le développement de grands centres commerciaux. Aucun lieu d’échange culturel dans cette ville de 10 millions d’habitants. » Dans la capitale irakienne, on veut tourner la page de Daech et du stress de la violence au quotidien, goûter ce qui pourrait n’être qu’un répit.
Pour l’heure actrice et réalisatrice, Zahraa Ghandour vit entre Bagdad et Paris, tissant un lien entre les énergies créatrices des deux villes. Elle finalise l’écriture de son premier long métrage de fiction, Hafla, sélectionné pour la résidence d’écriture LIM – Less Is More – soutenu par le CNC. « J’ai encore du mal à y croire. C’est vrai que dans ma vie je mets tout en œuvre pour que mes projets aboutissent. Et j’ai ce principe depuis que je suis petite : si quelqu’un l’a fait avant moi – une personne qui a la même tête que moi, qui ne vient pas d’une autre planète – alors pourquoi je ne pourrais pas le faire, moi aussi ? » 
Dans son documentaire, Flana, l’Irakienne revient chez sa tante Hayat, une sage-femme.
Flana un film documentaire de Zahraa Ghandour, 1 h 25....
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