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N° 19 · juillet-août 2023 · Chroniques

Indécences

par Tania Sollogoub 27 juin 2023 8 min de lecture

Triste bilan de la réunion du G7 à Hiroshima : procrastination, proclamation, profanation.

 

Il n’est pas facile d’expliquer pourquoi les images du G7 à Hiroshima m’ont semblé aussi dérangeantes. Je n’ai pas envie d’être dans la démolition facile d’un groupe de dirigeants qui s’efforceraient – selon le rapport final – de défendre, en vrac, la paix, la démocratie, les pauvres, les exclus, les discriminés, les poissons, la mer, etc. J’en oublie, pardon. En vrac, l’expression est la bonne, car ce long texte de 40 pages n’est qu’une litanie indigeste de tout ce qu’il faut faire, être, dire, penser. Tous les objectifs de la bienveillance mondiale sont énoncés les uns après les autres, sans lien. Tout ce qui se fait de mieux dans la déclaration d’intention. Rien n’est réfléchi, rien n’est articulé. Le G7 sait. Voilà le message.

À cela, ajoutons les deux seules choses qui y soient bien affirmées : la défense collective de l’Ukraine, en première ligne du rapport, et l’alliance économique, politique et militaire contre la Chine. C’est donc bien la géopolitique, et elle seule, qui redonne une colonne vertébrale au dialogue multilatéral. Quelle tristesse ! Car la guerre, il faut le rappeler sans cesse, est certes le terrain de jeu sinistre des autocrates, mais aussi l’aboutissement d’une longue crise du néolibéralisme qui entraîne dans ses remous jusqu’à l’idée même de démocratie. Comme l’effondrement de la biodiversité, la guerre souligne le déséquilibre profond du système mondial. On aurait tellement aimé un peu d’espoir, un peu d’analyse, un peu d’ambition structurée. En reposant le rapport, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces mots de Stefan Zweig, en 1941, peu avant son suicide : « nous sommes devenus méfiants à l’égard de toutes les conférences, proclamations et manifestes. Ils ont peut-être parfois empêché ou écarté momentanément des malheurs mais n’ont pas changé l’état moral, ou plutôt immoral, dans lequel se trouve ce monde ». Et plus loin aussi, ce ressenti d’une « immense fatigue collective et d’une indifférence absolument incompréhensible de l’individu à l’égard de son propre destin ». Il est si troublant de voir à quel point notre époque ressemble à celle où Zweig dénonçait le nationalisme, « cette pestilence des pestilences ».

Ce sentiment d’indécence, je l’ai repoussé, dans un premier temps, car je n’ai pas envie d’être du côté des méchants dans un monde où l’on ne peut plus, semble-t-il, être autre chose qu’ami-ennemi. S’il faut choisir, je serai du côté des miens. Mais pourtant. Pas envie non plus d’être à côté de Modi, invité à ce G7 très sélect. Bien que l’Inde soit rangée dans le camp du nouveau concept américain de la « mondialisation des amis », Modi reste un dirigeant intégriste sur le plan sociétal et religieux. L’un des plus dangereux peut-être, ce que rappelle le prix Nobel indien Amartya Sen, inventeur génial d’une autre vision de l’économie matérialisée par l’Indicateur de développement humain (IDH), grâce auquel la Banque mondiale a un peu échappé à l’emprise de la notion de PIB, tellement réductrice lorsqu’il s’agit de parler de développement. Et que dire de cette réunion du G20 sur le tourisme que l’Inde vient d’organiser dans la région du Cachemire, avec force drones et contrôle policier (car il s’agit d’une région à majorité musulmane dont l’autonomie a été abrogée en 2019). Le rapporteur spécial des Nations Unies sur les minorités a jugé que New Delhi instrumentalisait cette réunion, la transformant en « sceau international d’approbation » pour « une situation qui devrait être décriée et condamnée ». Cette information a été bien peu relayée. Pauvre petit rapporteur qui crie dans le silence. Pauvres Nations Unies… Mais à sa façon, le G7 ne fait-il pas un peu la même chose ? 

Tout de même, Hiroshima a été, et est encore, le lieu d’un crime de guerre non reconnu. Rappelons ce que trop de manuels d’histoire ne disent toujours pas, et que les sept puissants ont visiblement oublié : la bombe du 6 août 1945 a certes permis d’accélérer la fin d’un conflit et d’épargner des vies américaines en évitant un débarquement, mais elle a aussi été lancée juste avant l’arrivée des Russes, dont la déclaration de guerre avait été négociée à Yalta, et qui devait avoir lieu très précisément trois mois après la reddition allemande, soit le 9 août. Le général Groves, responsable du projet Manhattan, ne s’en cachait pas : l’arme nucléaire était un message de puissance pour l’après-guerre. Rappelons qu’une pétition de scientifiques, en juillet 1945, proposait d’autres solutions, par exemple une explosion atomique dans le golfe de Tokyo, pour montrer la force sans tuer de civils. Rappelons que le « Comité des cibles », composé seulement de 13 personnes, avait néanmoins choisi Hiroshima, et cela dès le mois de mai, notamment parce que la ville était entourée de collines et qu’avec la chaleur ainsi concentrée, on verrait mieux les effets de la bombe. Vous ne rêvez pas, c’est écrit dans le compte rendu de la réunion. Rappelons que pour cette raison, la ville avait même été épargnée par les bombardements en juillet, et qu’ils étaient si heureux de cela, les enfants d’Hiroshima qui se baignaient dans le fleuve Ōta, parce qu’il fait si chaud, là-bas, en été. Ils se croyaient chanceux, les enfants d’Hiroshima. Rappelons que cette bombe, qui nous concerne tous car elle nous a fait entrer dans le Temps atomique, était aussi une expérience scientifique, tout comme les observations, plus tard, sur les populations des îles du Pacifique exposées aux effets des essais nucléaires. À Hiroshima, après la bombe, les gens pensaient qu’ils allaient être soignés dans ce grand bâtiment américain qui ressemblait à un hôpital, sur les hauteurs de la ville. Mais non, ils y étaient observés par des scientifiques, et photographiés. Une rescapée raconte comment, jeune fille, elle a dû se mettre nue devant un parterre de savants. En fait, il y a tant de choses à rappeler. Tant de choses ignorées car l’histoire est toujours celle qu’écrivent les vainqueurs. Et puisqu’il s’agit d’un crime de guerre non reconnu, nous ferions donc mieux de le décrier et de le condamner. Je n’aimerais pas non plus être à côté des Américains à Hiroshima. C’est leur crime, pas le nôtre.

Reste un dernier élément d’indécence : les images elles-mêmes. Elles prouvent qu’il n’y a plus aucune limite quand il s’agit de communiquer. Cela ne me choque pas (un peu tout de même) que le G7 se loue une station alpine, à Davos, un hôtel à Dubaï, ou un palais des congrès dans n’importe quel Luna Park. Mais certains lieux appartiennent à tout le monde, et ne peuvent être ni privatisés ni transformés en symboles de puissance, encore moins en démonstration d’alliance. Hiroshima est un lieu universel de mémoire, et son souvenir appartient autant aux populations américaines que chinoises ou russes. Donc oui, indécence. À quand le prochain Salon du Bourget à Auschwitz ? Herbert Marcuse disait, en pleine guerre du Viêtnam, que la vulgarité n’est pas dans l’exposition d’un pubis aux regards, mais dans le spectacle de médailles accrochées à la poitrine d’un général américain. Hiroshima est un lieu qui rassemble et on ne doit pas y tenir des propos guerriers, même s’il s’agit d’une « guerre juste ». Hiroshima a souffert en 1945 et ne doit pas être une date-étape, parmi d’autres, dans la chronologie de la crise actuelle. Et puis enfin, les fantômes d’Hiroshima exigent le silence. Pas ce brouhaha obèse de la société du spectacle. Les doigts de fer tordus sur le ciel du dôme de Genbaku, l’ancien palais industriel de la ville, exigent le silence. La flamme de la Paix, qui brûle au Parc du Mémorial, exige le silence. Et elles l’exigent aussi, ces couronnes d’origamis tressées par des enfants japonais en souvenir d’une petite fille morte de leucémie. Sadako croyait, selon la légende, que si elle fabriquait mille petites grues de papier, elle serait peut-être sauvée. Ses camarades de classe le croyaient aussi. Mais cela n’a rien fait, raconte le papa de Sadako en se tordant les mains. Elle est morte avant d’avoir fini. Peut-être que si j’avais pu lui presser chaque jour des jus de légumes frais, alors oui, peut-être cela aurait fait quelque chose ? Vous savez, Sadako était si sportive. Seulement voilà, je n’avais pas assez d’argent pour acheter un presse-légumes. Il baisse les yeux dans l’un de ces films que l’on peut visionner dans une salle des témoignages, sous le Mémorial.

C’était à la mode, dans les années 1950, les presses-légumes. On en vendait partout, à coup de publicités mettant en scène des ménagères américaines. Même à Hiroshima, on en vendait. Quand Sadako est morte, son papa a dû emprunter de l’argent à tout le quartier afin d’avoir une belle voiture pour emmener son cercueil et pour acheter des centaines de fleurs. La petite était très belle au milieu de toutes ses fleurs blanches. C’est la seule chose qu’il a pu faire pour elle. À Hiroshima, les Trente Glorieuses étaient sinistres, et déjà très indécentes. Pour Sadako, il faut donc garder le silence. Comme Auschwitz, Hiroshima est un des rares lieux où l’on baisse les yeux, grands ou petits de ce monde, et où l’on réfléchit, avec humilité, avec humanité, à cette évidence de nos responsabilités collectives dans l’enchaînement des grandes catastrophes historiques. « Lorsque les hommes sont incités à la guerre, écrivait Freud en 1933, toute une série de motifs peuvent en eux trouver un écho à cet appel, les uns nobles, les autres vulgaires, certains dont on parle ouvertement, et d’autres que l’on tait […]. Lorsque nous entendons parler des cruautés de l’histoire, nous avons l’impression que les mobiles idéalistes n’ont servi que de paravent aux appétits destructeurs. » Hiroshima appartient à tout le monde et pas aux sept du G7. À Hiroshima, on ne fait pas de photos. À Hiroshima, on réfléchit à ce que l’on est et à ce que l’on fait. 

 

Tania Sollogoub est économiste et romancière. Elle s’intéresse à ce qu’il y a de commun entre les différentes façons de parler du monde des individus : l’économie, la sociologie, les sciences politiques, la littérature, la philosophie.

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