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Actualités

4 novembre · Xavier Couture

La Petite Démocratie aux allumettes

C’est une histoire, un conte de quelques pages écrit en 1845 pour un almanach danois. Hans Christian Andersen le rédigea dans le confort d’un château, reçu par un duc dont le faste n’altéra pas la tristesse du récit. C’est l’histoire de la dernière nuit d’une enfant. Il neige, comme toujours pour la Saint-Sylvestre, la gamine est terrorisée à l’idée de rentrer chez elle, elle n’a pas vendu une allumette de la journée. Elle sait déjà les coups qu’elle va recevoir. Alors elle en gratte une contre le mur. Dans la flamme apparait un poêle de fonte. Une deuxième et vient une oie rôtie, le couteau et la fourchette plantés dans le dos. Une troisième et scintille alors un sapin de Noël aux mille bougies. Une quatrième enfin lui ramène sa grand-mère, la seule personne qui ne l’ait jamais aimée. La suite n’est que la cendre de ses illusions. Chaque allumette dure le temps d’une allumette, chaque monde s’éteint avec elle. Au matin, les passants trouvent la petite marchande contre le mur, les joues roses. On entend l’un des spectateurs indifférents, il s’arrête un instant et lance, en guise d’oraison « Elle aura voulu se réchauffer. » Aujourd’hui c’est notre démocratie qui regarde ses boites d’allumettes. Elles sont vides.

Nous avons froid. Froid d’inflation, de déclassement, d’urgences qui ferment la nuit, de guerres à nos portes et plus loin, ailleurs. Devant ce froid, la démocratie, régime à protéger d’urgence, confie à chacun de nous, boulanger ou agrégé, le soin de désigner une femme ou un homme pour conduire le pays dans toute sa complexité. Le peuple n’est pas content ? La réponse de la démocratie amuserait Andersen : elle gratte des allumettes. Une petite phrase le matin, une polémique à midi, un sondage le soir, on rajoute une pincée de « grand débat », rehaussé d’une « convention ». On laisse mijoter. Sous les casseroles fourbies à l’audience il ne reste plus qu’à regarder la flamme monter, les plateaux s’enflammer, en attendant que revienne l’obscurité, et que la neige recommence à tomber. Résultat : nous ne délibérons plus, nous délirons. Nous ne sommes plus gouvernés : nous sommes réchauffés, par tranches de trente secondes, de chaines info en continu en médias numériques, tous dopés aux clics et aux likes. On nous sert un clip multi-écrans pour retarder le clap de fin.

La démocratie, pourrait-on objecter, n’est que la résultante de ces multiples détails. Sa responsabilité est de n’en oublier aucun. Certes, mais il y a deux sortes de détail, comme il y a deux feux : celui qui éclaire et celui qui éblouit. Le détail-périscope, le réveil qui sonne à sept heures, la main qui tremble sur un dossier, dit quelque chose du monde quand le détail-écran est fabriqué pour l’hypnose et l’aveuglement.  L’abreuvoir à insignifiance nous sert sa ration de ministres ridicules à la cravate tirebouchonnée et au discours usé, puis il rajoute le lapsus et la maladresse de cette candidate ou de ce candidat, vite moqués par les autres, sans oublier les quatorze secondes d’un extrait sous-titré en jaune sur l’insatiable écran. Cela forme la matière première de notre délibération collective. Tocqueville, qui avait tout prévu parlait de « despotisme doux ». Il n’avait pas prévu TikTok. Il n’avait pas prévu que l’agora deviendrait un fil de solitude à faire fait défiler avec le pouce. Choisis ton camp, tu es pour ou tu es contre. Laisse l’algorithme te resservir demain la même question, la même indignation, avec encore plus d’insistance. « -Alors, Vous êtes pour ou vous êtes contre ? » « -Mais contre quoi au juste ? »   « -Peu importe, vous avez trente secondes pour vous déterminer, dépêchez-vous, une autre polémique attend son tour. » Dans ce capharnaüm de la pensée, les réseaux sociaux sont à la fois cause et conséquence, comme les enfants inattendus de la déconstruction qui fut longtemps un travail de l’intelligence. Mais cette obsession toute française nous a légué son lot de décombres dont le dernier avatar n’est qu’un réflexe : la compulsion du pouce.

Pendant ce temps il neige dru sur la maison commune. Le niveau de culture générale a reculé depuis cinquante ans, et il n’y a là aucun mépris : tout enseignant, tout libraire le sait. La connaissance des enjeux, et jusqu’à celle des textes qui nous régissent, est quasi nulle. Chacun peut faire le test dans son entourage : qui sait que l’article 20 de notre Constitution confie au Gouvernement, et non au Président, le soin de déterminer et de conduire la politique de la Nation ? Qui a lu le préambule de 1946 ? Qui sait ce que décide la Commission de Bruxelles et, surtout, ce qu’elle ne décide pas ? Condorcet nous avait prévenu : sans instruction, l’égalité des droits n’est qu’un vœu et la liberté reste un mot. Nous avons congelé le mot, et laisser filer les moyens d’en expliquer les fondements. L’instruction publique est devenue l’éducation nationale en 1932. Le savoir devenait un accessoire du sentiment de citoyenneté. Mais on ne parle pas de la même manière à des citoyens formés et à des spectateurs passifs, on ne propose pas la même chose à qui sait et à qui a froid. Au peuple qui grelotte, les radicalités offrent ce que la complexité ne saura jamais offrir : la simplicité pour ne pas dire le simplisme. Les Démagiciens des extrêmes fournissent l’espoir en attendant de le trahir : alors ils grattent les quelques allumettes qu’ils trouvent encore au fond de nos poches.

Le courage est le socle de la démocratie, l’électoralisme est un poison qui le tue. Jaurès, devant les lycéens d’Albi, le 30 juillet 1903, en avait donné la définition la plus simple : le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire, c’est de ne pas subir la loi du mensonge qui passe en jouant du tambour. Or tout, dans notre calendrier, organise le mensonge qui passe. De la présidentielle aux législatives, il y a toujours un scrutin dans six mois, un an, deux ans, et ce moulin à scrutins fabrique la parole qui ne prépare rien de ce qui comptera dans vingt ou trente ans. Le phénomène n’est pas que français, on l’observe là où l’on vote et où l’on scrolle. Mais chez nous il est plus théâtral, nostalgie d’une grandeur perdue et parce que nous avons fait de l’élection d’un seul le sommet de notre liturgie. Nous avons instauré une République monarchique pour expier la décapitation du Roi, en veillant à ne pas remettre en cause notre pathologie du pouvoir : il doit s’exercer du sommet vers la base, pour tout, tout le temps. Pour le justifier on nous répète la même chanson depuis des siècles : « Sans le jacobinisme la France serait ingouvernable ». Mais, dénué de courage, le centralisme bureaucratique organise la paix sociale en ruinant les générations à venir.  Une allumette dure trente secondes, une story vingt-quatre heures, une polémique trois jours, un quinquennat cinq ans. La dette, le climat et les enfants ont le temps, eux. Ils attendent au bout de la nuit, dans la neige, et ils n’auront plus rien à gratter.

Alors que faire ?  Une tribune ne peut pas finir par un enterrement ! Cessons de gratter. Un feu ne se gratte pas, il se construit. Il faut du bois sec, c’est-à-dire du savoir, une école qui ose dire que la Constitution compte quatre-vingt-neuf articles et qu’il n’est pas interdit d’en lire dix, il faut des institutions que l’on respecte et prendre le courage et le temps de dire ce qui coûtera avant de promettre les mirages de ce qui pourrait rapporter. Redonnons à l’isoloir sa gravité et aux candidats le droit d’être précis, longs et ennuyeux. Exigeons des journalistes, j’en fus, qu’ils filment la neige avant les étincelles. Dans le conte, la petite fille finit par gratter toutes ses allumettes d’un coup pour retenir sa grand-mère : la lumière, un instant, devient plus vive que le jour, et puis c’est le dernier matin. Nos démocraties en sont là : la boîte est presque vide, la nuit n’est pas encore finie, et quelqu’un, au prochain scrutin, nous proposera de tout gratter d’un coup. Le courage, cette fois, sera de refuser l’allumette et d’aller chercher du bois.

 

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29 septembre · William Emmanuel

IA : faut-il craindre une explosion d’intelligence ?

Et si le développement automatisé des solutions d’Intelligence artificielle provoquait une « explosion d’intelligence » ? Dans un rapport publié par le Cambridge Programme on AI Science & Policy (CASP), une vingtaine de chercheurs renommés, dont Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique 2024, Yoshua Bengio, un des pionniers de l’IA,  Jack Clark, co-fondateur d’Anthropic, et Jakub Pachocki, directeur scientifique d’OpenAI, alertent sur ce scénario, où une IA atteint un niveau suffisant pour concevoir des versions d’elle-même encore plus performantes, déclenchant une réaction en chaîne d’auto-amélioration récursive.

« Contrairement à ce qui se passait il y a encore un an, les systèmes d’IA écrivent désormais la majeure partie du code au sein même des entreprises qui les développent. À mesure que la chaîne de recherche et développement (R&D) s’automatise, les progrès de l’IA pourraient-ils s’accélérer radicalement, donnant lieu à une « explosion d’intelligence » où des années d’avancées seraient condensées en quelques mois, voire moins ? Des éléments préliminaires laissent penser que cela pourrait être le cas », expliquent les auteurs.

« Si cela devait déclencher une explosion d’intelligence, cela pourrait considérablement accélérer l’avènement des avantages de l’IA, mais aussi présenter des risques extrêmes : la croissance des capacités pourrait s’accélérer bien au-delà de ce que la société est capable de suivre, l’humanité pourrait perdre le contrôle des systèmes d’IA surhumains, et les mécanismes de contrôle du pouvoir au sein des États, des entreprises et des branches du gouvernement, ainsi qu’entre eux, pourraient être gravement érodés. Bien qu’il subsiste une grande incertitude quant à ces possibilités, les enjeux considérables justifient qu’on y accorde une attention sérieuse et approfondie », ajoutent-ils.

Ils soulignent que les décideurs politiques devraient de toute urgence se doter d’une meilleure visibilité sur l’automatisation de la R&D en matière d’IA, mettre au point des moyens pour orienter et limiter une explosion de l’intelligence, et préparer la société à s’adapter aux conséquences d’une telle explosion.

Pour le lire le rapport intégral https://casp.ac/reports/intelligence-explosion

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28 septembre · William Emmanuel

François Cheng, la vérité de la vie

Avec « On aurait pu se rencontrer », François Cheng nous livre, comme à l’accoutumée, une réflexion profonde et poétique sur le sens de la vie. Le point de départ est une rencontre avec Léopoldine Hugo, qui lui offre un petit tableau incitant à la méditation. La descendante directe de Victor Hugo porte le même prénom que la fille du poète, morte noyée à Villequier. On imagine l’émotion de l’écrivain né en Chine qui voue un culte à la langue française et qui peut se targuer d’un long d’un long compagnonnage avec l’œuvre de Hugo.

Il voit dans le géant des lettres françaises un nouvel Orphée, dont le mythe ouvre une voie spirituelle et poétique. Son admiration se lit dans les premières pages de son livre. Il trace les grandes lignes de la vie de son illustre devancier, en citant nombre de ses poèmes. Après la mort de Léopoldine, en 1843, Victor Hugo entame la rédaction des Contemplations, que François Cheng considère comme « un extraordinaire livre de vie. »

Lui-même s’est lancé, avec « On aurait pu se rencontrer », dans une réflexion sur la vie, la mort et aussi sur la beauté à la suite de la disparition de son épouse, atteinte d’Alzheimer, après soixante ans de vie commune. Le titre du livre – une phrase prononcée par son épouse alors qu’ils évoquaient le Vieux Quartier, à Tours – nous invite à nous tourner vers l’autre. Encore plus quand on vit avec quelqu’un qui perd peu à peu sa mémoire pour être enfermé dans un « présent éternel. »

Hugo et Cheng ont plusieurs choses en commun : poètes, membres de l’Académie française, et surtout attachés à la vie de l’âme. Ils ne voient pas la mort comme une fin, comme une ouverture sur le néant. Ils veulent faire relier les vivants et les morts.

François Cheng nous offre divers poèmes qui nous permettent de rechercher, avec lui, la vérité de la vie.

Je suis le messager de la vie

Car à la vie j’ai dit oui.

Je vais là où l’amour est

Source qui jamais ne tarit.

Pour paraphraser une de ses sentences dans ce livre, « Vous doutez de l’âme ? Eh bien, lisez François Cheng ! »

 

On aurait pu se rencontrer

François Cheng

Ed. Albin Michel

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