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N° 25 · février 2024 · Bastille Café

Azzedine Alaïa, en mode majeure

par Isabelle Lortholary 30 janvier 2024 6 min de lecture

Le créateur possédait la plus grande collection privée de mode au monde, dont 900 pièces de Madame Grès. La Fondation Azzedine Alaïa met ce trésor à l’honneur.

 

Dans les années 1990, il lui arrivait fréquemment d’annoncer à ses équipes, en plein milieu de la journée, qu’il avait rendez-vous chez son kinésithérapeute. En réalité, il se rendait à Drouot pour acheter des robes. Il traversait alors Paris, quittant la rue de la Verrerie et sa maison de couture – un ensemble architectural de l’ère industrielle, ancien entrepôt du BHV puis restaurant populaire de plus de 4500 m2, acquis en 1987, qu’il fait restaurer puis décorer et où il découvre, tapies sous plusieurs couches de peinture, des fresques représentant les cartes des différents pays du monde – dans le 4e arrondissement pour se rendre dans le 9e. Ce n’est qu’à sa mort, en 2017, que la vraie nature de ses rendez-vous sera découverte : lorsque les trois derniers étages privés de la résidence du couturier, au-dessus de son studio, durent être archivés. Dans des cartons, quelque 20000 pièces de collection, où se côtoyaient les créations des plus grands noms de la couture du XXe siècle. Un trésor national.

Cette anecdote, on la doit à Olivier Saillard, historien de la mode, directeur de la fondation du couturier et commissaire de deux expositions exceptionnelles cet hiver : Azzedine Alaïa. Couturier et collectionneur au Palais Galliera et Alaïa / Grès. Au-delà de la mode à la Fondation. Enfin, il est devenu au fil des années, et presque malgré lui, le porte-parole du couturier disparu, répondant à sa place aux interviews que le créateur n’a jamais aimé donner.

« Azzedine était fort en gueule en privé, mais timide en interview. Nous nous sommes rencontrés en 1995, pourtant pendant plusieurs années nos rencontres sont restées épisodiques. Il nous est arrivé d’être en froid, notre lien n’a jamais été simple, sa notion de l’amitié était constante également dans les agacements ! Mais nous nous aimions bien. C’est quand j’ai pris la direction de Galliera, en 2010, et que je lui ai proposé sa première grande rétrospective en France et à Paris, en 2013, que nous nous sommes véritablement retrouvés. »

 

Azzedine Alaïa, Paris, 1989 © P. Lindbergh

 

C’est en mai 1968 qu’Alaïa acquiert les premiers éléments de ce qui deviendra la plus grande collection privée de pièces de couture du monde. Il a alors 33 ans, habite rue de Bellechasse et travaille de manière indépendante, lorsqu’il reçoit un appel de Mademoiselle Renée, qui dirige les ateliers de Cristobal Balenciaga – le jeune couturier y à déjà travaillé en renfort plusieurs fois – et lui propose de venir chercher des robes ou des tissus qui pourraient satisfaire sa curiosité ou ses clientes. « En voyant ces œuvres d’architecture textile, il a compris pour la première fois combien leur préservation était essentielle. Il n’a eu alors de cesse de conserver tout ce qu’il pouvait conserver de l’histoire de la mode, et d’y investir toute sa fortune personnelle. Jusqu’à sa mort. »

Ainsi, durant cinquante ans, le petit garçon de Tunisie s’est constitué une collection exceptionnelle. Écumant les ventes aux enchères et les puces, y laissant tout son argent. « Azzedine conservait les grands noms qu’il admirait, Charles James, Adrian, Claire McCardell, Jeanne Lanvin, Madeleine Vionnet, Paul Poiret, Balenciaga, Schiaparelli, Charles Frédérick Worth. Mais aussi des noms plus secrets, tombés dans l’oubli, Lucien Lelong ou les sœurs Callot, car il considérait que c’était injuste pour les ateliers et leur travail collectif de mépriser ces œuvres-là. La griffe et la notion d’auteur lui importaient, évidemment, mais une robe est l’agrégation de plusieurs mains qui l’ont réalisée », développe encore Olivier Saillard.

Pour l’exposition au Palais Galliera, qui s’est terminée le mois dernier, toutes les pièces parlaient d’un état technique, d’une broderie, d’une résolution de manche, etc. Au fil des salles, le visiteur assistait à une leçon de choses. À la Fondation, l’historien de la mode imagine plutôt une rencontre entre les robes d’Azzedine Alaïa et celles de Madame Grès (1903-1993), figure à l’immuable turban dont les drapés et plissés sculpturaux alliés à des lignes pures ont fait la renommée. Le couturier-collectionneur possédait 900 pièces imaginées par cette grande dame de la mode. La mise en miroir est belle et saisissante, tant on peine parfois à reconnaître quelle époque et quelle main ont donné le jour à telle robe ou tel tailleur.

 

D’anciens entrepôts du BHV ont été transformés par le couturier pour accueillir sa maison puis sa fondation. © S. Aït Ouarab

 

Né à Tunis en 1935, élevé par ses grands-parents, Azzedine Alaïa, se destinant à la sculpture, suit les cours des Beaux-Arts à l’insu de son père. Pour financer ses études, il exécute des travaux de couture et aide sa sœur à réaliser des boutonnières ; il se révèle, de fil en aiguille, meilleur couturier que sculpteur. À son arrivée à Paris, en 1956, il travaille chez Dior pendant quatre jours. Il rencontre alors Simone Zehrfuss – femme de l’architecte Bernard Zehrfuss –, se lie d’amitié avec elle puis avec Louise de Vilmorin, pour qui le couturier confectionnera de nombreuses robes sur mesure. Arletty et Greta Garbo suivront.

« Pendant près de vingt ans, Azzedine a exercé son métier dans une chambre de bonne. L’école de couture qu’il n’a pas faite, il l’a eue au contact des femmes. Bien des années plus tard, il lui arrivait de m’avouer qu’il avait la nostalgie de cette époque-là. Ce chemin de solitude dans la mode le rend unique, de même que son attachement à l’histoire de la mode. On pourrait citer d’autres très grands couturiers qui avaient amassé des fortunes et qui n’ont pas fait ce travail d’historien et de collectionneur. »

En 1964, il installe sa maison au 60, rue de Bellechasse, dans le 7e arrondissement de Paris, où il exerce son activité de couturier pour une clientèle privée. Sa rencontre avec Thierry Mugler, une dizaine d’années plus tard, est décisive, ce dernier lui demandant de réaliser la série de smokings de sa collection automne-hiver 1979-1980. Une star est née, titre la presse. Héritier des techniques de la couture, dont il est un virtuose, de la coupe à la broderie, Alaïa développe ses éléments favoris : travail du cuir, laçage des jupes sur les reins, mise en valeur des zip métalliques, carrure très structurée, large et ronde, ceintures corsets, utilisation du stretch pour des robes en jersey afin qu’elles épousent les lignes du corps, surfilage architectural.

 

Alaïa, Printemps-Été 1991 © Andrea&Valentina

 

Ses créations sont qualifiées de conquérantes et séduisantes à la fois. On est à la fin des années 1980, qui coïncident avec l’installation de sa maison rue de la Verrerie. Une véritable médina dans la ville, à deux pas de l’Hôtel de Ville : à la fois atelier, studio de création, lieu de défilé (sous la verrière), bureaux et également lieu de vie, avec sa très grande cuisine, où Azzedine a sa chaise en bout de table, autour de laquelle se côtoient en même temps les ouvrières de l’atelier et Grace Jones, Andrée Putman, Miles Davis, Patrick Modiano, Jean-Paul Goude, Lady Gaga… ou encore une amie journaliste de passage.

« J’ai l’habitude de dire que cet endroit est le troisième musée de la mode de Paris avec les Arts déco et Galliera », conclut Olivier Saillard. Qui avoue avoir parfois le dos courbé, les bras lourds, depuis qu’il le dirige. Car c’est lui que le couturier, quelques temps avant sa mort, a désigné comme premier choix pour reprendre la direction de sa fondation, créée en 2007. « Je me sens soudé. La Fondation réunit tout ce que j’aime. Je le fais pour Azzedine mais aussi parce qu’en tant qu’historien de la mode, je suis persuadé que c’est en comprenant le passé que l’on peut saisir le présent et envisager l’avenir. C’est valable en mode et pour tout. Azzedine voulait rivaliser avec les conservateurs, il désirait ardemment avoir son musée. Je me bats maintenant pour que la Fondation en ait le label. Il a sauvé un patrimoine pour la France, sinon pour le monde. Il est le seul. »

 

Alaïa / Grès, Au-delà de la mode à la Fondation Azzedine Alaïa, Paris 4e, jusqu’au 7 avril.



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