Karine Tuil : « Un livre peut être un objet dangereux. »
Tout sur mon frère, La Domination, L’Invention de nos vies, L’Insouciance, Les Choses humaines, La Décision… Dans chacun de ses livres, la romancière, lauréate du prix Interallié et du Goncourt des lycéens en 2019, s’empare des grandes questions identitaires de notre société. L’œil est aiguisé, le verbe juste : depuis plus de vingt ans elle n’a d’égal pour saisir ce qui fait et défait notre humanité et ausculter nos névroses, entre acidité et mélancolie. La violence du terrorisme, celles du pouvoir politique, du racisme ou de la lutte des classes, des relations hommes-femmes et du couple qui implose. Selon Karine Tuil (et grâce à elle), la littérature se doit d’être une clé de compréhension du monde. Pour Bastille Magazine, elle raconte les cinq livres de sa bibliothèque idéale : « Je suis le fruit de toutes ces lectures ».
L’Année de la pensée magique
de Joan Didion
« J’ai découvert ce texte en 2016, à la mort de mon père. Il a alors incarné la possibilité de rester debout et d’être sauvée par l’écriture. C’est un classique de la littérature de deuil, une réflexion sensible sur la condition humaine et la souffrance de la perte : en une centaine de pages, Joan Didion retrace l’année où elle a perdu son mari et où sa fille a sombré dans le coma. »
La Tache
de Philip Roth
« C’est LE roman total et parfait. Philip Roth est le seul auteur dont je peux dire que j’ai lu absolument tous ses livres et que je les ai presque tous aimés. Celui-ci est sans doute mon préféré. Un condensé de ses thèmes de prédilection qui sont aussi les miens. Il y explore les questions très contemporaines de l’attaque ad hominem et du politiquement correct, mais aussi celles de l’amour, de la sexualité, de l’aliénation dans le couple et de l’obsession identitaire. Avec ses personnages de Coleman Silk et Faunia Farlay, Roth fait tomber le masque social sans craindre de déstabiliser. C’est brutal et lucide. « Mais la retenue n’est pas faite pour les romanciers, pas plus que la honte », écrivait-il à juste titre. »
Lettre à la femme aimée au sujet de la mort
de Jean-Pierre Siméon
« Le livre rassemble trois recueils majeurs de cet auteur sur l’amour, les ruptures et les naufrages que porte toute existence. J’ai toujours lu de la poésie. J’en ai même écrit avant d’écrire des romans. Elle m’est indispensable, en ce sens qu’elle (me) permet de dire ce qui est inexprimable. Elle est aussi un exercice d’humilité, de retrait et de cristallisation de la pensée. »
La Beauté et l’Enfer
de Roberto Saviano
« Ce recueil d’articles, écrits entre 2004 et 2009, est un engagement politique et social qui traite des oppressions et des résistances dans le monde. Comme le disait Cioran, un livre peut être un objet dangereux. C’est le cas de celui-ci. Condamné à mort par la mafia italienne après avoir dénoncé les milieux mafieux dans Gomorra, Roberto Saviano conçoit la littérature comme un acte de résistance. Il donne à penser et il y a urgence à le faire. »
La Force de l’âge
de Simone de Beauvoir
« Lu l’été dernier, avec l’idée d’enchaîner ensuite avec La Vieillesse – ce que je n’ai pas encore fait. Dans ce tome autobiographique qui couvre la période incluant son agrégation, Beauvoir raconte quelle importance ont eu les livres dans le couple qu’elle formait avec Jean-Paul Sartre, et combien leurs échanges intellectuels les ont unis, ils n’en n’avaient jamais terminé de discuter… Mais bien sûr Beauvoir a été essentielle dans ma vie, et cela dès l’adolescence : ce sont ses Mémoires d’une jeune fille rangée qui m’ont aidée à trouver ma place en tant que femme qui écrit. Ce qui n’était pas évident dans ma famille. »