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N° 26 · mars 2024 · Bastille Café

Keith Haring, radieux libre

par Louis Jammes 25 février 2024 12 min de lecture

Solaire, hédoniste et passionné : tel est le souvenir qu’a laissé cette figure mythique du pop art, disparue en 1990. Radiant Baby, son motif le plus célèbre, est le symbole d’un art aussi optimiste que séditieux.

 

Keith, je l’aime profondément. À son énergie si spéciale, incomparable, s’ajoutent la tendresse, la gentillesse, une vraie grandeur d’âme. Le plus ambitieux des artistes et pourtant jamais je ne l’ai vu manifester d’esprit de compétition, bien au contraire. « Tout le monde peut sympathiser avec les malheurs de ses amis. Il faut une nature vraiment exceptionnelle pour sympathiser avec leur succès », écrivait Oscar Wilde. Notre amitié fut presque immédiate et son regard, sa générosité, sa bonté, sa beauté, sa bienveillance allaient m’aider à gagner en confiance, à croire en la justesse de mon travail. « Louis, tu aimes le champagne ? » Dîner surprise dans un restaurant italien à la mode.

Keith me présente celui que tout jeune artiste rêve de rencontrer : Andy Warhol. Accompagné de son assistante, Andy est venu comme à son habitude avec sa caméra. Le temps de me filmer quelques secondes, il lance l’objet au-dessus de la table. Je m’en saisis. Andy, je voudrais le toucher, le sentir, le serrer dans mes bras. Sa caméra au poing, je zoome au plus près et filme ses mains, ses yeux, puis sa bouche. J’enregistre sa voix : « Wonderful, Keith, wonderful. » Pour nous, artistes des années 1980, Andy, c’est la figure du père. Depuis Warhol et le pop art, l’art s’adresse désormais au plus grand nombre et ouvre enfin aux artistes un champ plus politique. Keith est investi dans la cause des Noirs américains, engagé dans la lutte contre le sida ou encore contre l’atome et son ultime menace. Mais, plus important encore, Keith nous parle de l’enfance, de sa force vitale, et de son génie propre : la promesse de réinventer, de régénérer le monde.

À PS1, à New York, où j’avais mon studio, un jour où les artistes résidents devaient ouvrir leur atelier au public, Keith est venu me soutenir. Il passe l’après-midi entier dans mon espace. Assis par terre entouré de dizaines d’enfants, il dessine avec chacun d’entre eux. Tous repartiront avec un dessin signé à quatre mains.

J’ai adoré le regarder peindre. Son travail a commencé dans le métro. C’est sur le papier noir qui recouvre les annonces publicitaires périmées qu’il va développer à la craie ce langage pictural si singulier. C’est ainsi qu’il fut connu du grand public avant d’exposer dans les galeries.

 

Keith va développer l’œuvre la plus subversive qui soit.

 

Quel que soit le format et la complexité de l’œuvre – une affiche de métro, une bâche de 2×2 mètres ou une peinture monumentale directement posée au sol, sans dessin préparatoire, comme une écriture automatique, sans aucun repentir –, jamais il n’interrompt son geste pour prendre du recul, pour savoir quel trait passe devant ou derrière. On imagine le cerveau de Mozart différent de celui des communs des mortels. Cette idée me venait en admirant des heures durant sans discontinuité la parfaite fluidité de son geste.

Son écriture, faite de lignes d’une épure inimitable, donne forme et mouvement dans une grande économie de moyen. Avec une iconographie volontairement minimale, que l’on pourrait croire naïve au premier regard, Keith va développer l’œuvre la plus subversive qui soit.

Au centre, Radiant Baby. Le bébé incarne naturellement l’innocence. À l’image de Jean-Jacques Rousseau, Keith pense que l’homme est bon par nature, avant que la société ne le corrompe. Sa société est peuplée de chiens ou de loups, d’hommes avec un trou dans l’estomac (cette figure est apparue pour la première fois le jour où John Lennon fut tué), de meutes d’humains qui se mélangent les uns aux autres en foules orgiaques. À cette multitude, que l’on devine sans conscience, s’ajoutent des êtres hybrides, des chimères, hommes à la tête de bête, mi-humains mi-monstres, et des soucoupes volantes qui semblent inoculer aux foules une forme de transhumanisme. Revenant d’une grande fête, Diogène de Sinope commenta : « Il y avait beaucoup de monde mais peu d’hommes. »

Devenus transhumains, humanimaux, les hommes renvoyés à la condition d’animaux de meute semblent soumis à une force étrange qui les dépasse. Cette forme de déterminisme que l’on retrouve dans la philosophie structuraliste de Claude Lévi-Strauss et dont Sigmund Freud fut un précurseur,  s’opposant ainsi à l’existentialisme où la question n’est pas de refaire le monde mais de le réinventer.

Restent les outils de la servitude. Des chaînes, des croix, des dollars, le serpent et le plus puissant de tous, le dieu Phallus.

« Si tu ne danses pas, tu risques de mourir. » C’est le titre d’un film que j’ai réalisé auprès des Dolganes, peuple nomade du Grand Nord sibérien, les ancêtres des Amérindiens. Le titre m’a été soufflé par Molonkchon, le chaman de la tribu. Né dans le pays du western fondé sur le génocide des Indiens d’Amérique, Keith aussi va beaucoup danser pour que survive l’énergie créatrice. La danse, le beat, ont occupé une place essentielle dans son travail comme dans sa vie. Si la plupart des hommes vivent en cage, tous ne sont pas asservis et, comme lui lorsqu’il peint, ceux qui ont su rester libres dansent sur ses toiles.

NYC, Paradise Garage, mai 1984. Première fête d’anniversaire de Keith à laquelle il m’invite. Le Paradise Garage, une immense boite funk et disco. 70 % de Noirs, 20 % de Latinos et 10 % d’Orientaux et de Blancs. « C’était chaud au Paradise Garage. C’était chaud à cause de la danse, de la musique, des lumières. Les gens portaient des mini-mini-shorts et suaient. La musique était phénoménale avec ce type, Larry Levan, qui était un dieu dans son DJ booth. J’étais complètement hypnotisé », disait Keith, qui était devenu le plus fidèle danseur du mythique club. On y danse du vendredi minuit au lundi matin. Aucun alcool aux différents bars du club. Tout autour de l’immense piste de danse, accrochées aux murs, des toiles de Keith peintes sur bâche. Au milieu, une tour. Keith m’invite à monter. Du haut de cet échafaudage, Larry Levan domine son public. Il annonce un concert.

Dans un costume de vinyle fuchsia peint de la main de Keith, Madonna entre en scène. Je la vois se produire pour la première fois. Son premier album est sorti l’année précédente ; quelques mois plus tard, Like a Virgin va la transformer en star planétaire. Ils sont amis depuis la fin des années 1970 et le Club 57, boîte de nuit managée par Ann Magnuson dans un sous-sol de l’East Village. À peine quatre années d’existence auront suffi pour en faire ce lieu mythique, incontournable de l’underground new-yorkais. Entre peinture, danse, musique, fresque, performance ou vidéo, le Club 57 est devenu le berceau de l’explosion artistique new-yorkaise des années 1980. On y rencontre Madonna, Keith Haring, Tseng Kwong Chi, Cyndi Lauper, Charles Busch, Klaus Nomi, The B-52s, RuPaul, Futura 2000, Kenny Scharf, Frank Holliday, Staceyjoy Elkin, John Sex, Wendy Wild, The Fleshtones, Joey Arias, Lypsinka, Michael Musto, Marc Shaiman, Scott Wittman, Fab Five Freddy, Jacek Tylicki, Jean-Michel Basquiat… j’en oublie. Prodigieuse énergie d’une jeunesse merveilleuse, d’une génération bénie. Madonna nous offrira trois ou quatre morceaux sur scène.

« L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » Dans le travail de Keith Haring, on trouve ce que les cités antiques avaient inventé, la tragédie : l’opposition entre deux mondes, l’apollinien et le dionysiaque, condition indispensable à l’exercice de la démocratie, selon Castoriadis. « Qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude, qu’il voie que tous les hommes portent à peu près le même masque, mais qu’il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre », préconisait Rousseau. Aucune fatalité donc à notre nature humaine déviante. Keith croit en la force de l’art et en sa capacité à inventer un monde nouveau. Un monde de conscience. L’apocalypse nucléaire dans le poste. L’explosion nucléaire ultime est une des figures récurrentes dans son œuvre. La guerre, et cette inimaginable menace, qui pourrait éteindre l’espèce humaine. Profond dérèglement de nos sens, la guerre démontre la folie qui nous anime.

 

Il croit au génie de l’enfance, qui nous laisse espérer une humanité renouvelée.

 

Il existe une lettre d’Einstein implorant Freud d’informer les hommes des causes de la guerre. C’était dans les années 1930, après l’incommensurable violence de la Première Guerre mondiale et son « E = mc2 », Einstein avait compris le risque nouveau de voir l’humanité s’autodétruire avec l’invention future de la Bombe. Mais, comme l’affirme Jean-Paul Sartre, « l’expérience précède l’essence ». L’humain demeure maître de son destin. II se distingue des autres espèces animales en se définissant lui-même, à ceci près que c’est notre enfance qui engendre la plus grande part de nous-mêmes. Dans un monde où l’essentiel est de soumettre chacun à la hiérarchie sociale, rien n’est plus efficace pour y parvenir que d’empêcher l’épanouissement de l’individu, de briser l’ego dès la petite enfance, afin d’entraver l’esprit critique.

Lors de notre second shooting, Keith me dit : « Oh Louis, excellente idée de me représenter toujours deux fois dans tes photos. – Tu sais, mon père, sur les photos, il est toujours double. » « Rien n’est plus dangereux pour toi que ta chambre, que ta famille, que ton passé », écrivait André Gide. Au-delà du sort de chacun, Gide aurait pu ajouter « dangereux pour le vivre-ensemble, funeste pour la société dans son ensemble ». Car les traumas de l’enfance vont contrarier le long et fragile phénomène d’individualisation, et l’adulte à venir demeurera toute sa vie durant esclave de son sang, de sa famille, de son clan et, par extension, de sa nation, voire de sa race. La civilisation du sang, le sang patriarcal. « Rien n’est plus beau que le sang de la veine », proclament des ados dans les cours de récré. Ainsi de nombreux enfants laissés seuls face à cette insondable souffrance perpétueront une fois adulte cet infernal système de domination-soumission qui a fait de notre civilisation, la civilisation du viol et de la servitude. 

Depuis l’Antiquité, la création de l’État et la volonté de gouverner les hommes, l’abus sur les enfants et, plus largement, la « pédagogie noire » (une forme d’éducation répressive visant à soumettre les enfants par diverses méthodes dont les châtiments corporels, le viol, la manipulation mentale) sont le pilier sur lequel s’est construite notre civilisation de l’obéissance. Ne dit-on pas d’un enfant qu’il est bien élevé lorsqu’il est obéissant ? Obéissance à la loi. Les lois des hommes n’existent que pour chercher à compenser le poison distillé dans nos veines, le dérèglement de nos sens, pour avoir oublié les lois de la nature perdues avec notre innocence. Sans empathie, sans solidarité dans et entre les espèces, jamais la vie n’aurait pu éclore sur Terre.

Son ambition ? Ne pas inoculer le mal dès les premières années de la vie afin de sortir du cercle infernal de ce que Dante Alieghieri a nommé dans La Divine Comédie « Vestibule et Cercles de l’Enfer ». « Cercles de l’Enfer » que le génial marquis de Sade décrira comme les « cercles des passions, de la merde et du sang ». Sade, le plus révolutionnaire des écrivains français, puisque sa révolution reste encore à accomplir. Révolution pour en finir avec la « nature maudite du pouvoir », telle que décrite par Louise Michel. Mais la place nouvelle des femmes et des enfants dans la société laisse entrevoir le développement de la conscience humaine. Créer une œuvre des plus subversives et parvenir néanmoins à la faire imprimer sur les cartables et cahiers d’écoliers tient du génie.

Un autre génie américain s’adresse directement aux enfants : Walt Disney. On connait tous la réputation sulfureuse du personnage, accusé de racisme, d’antisémitisme et de misogynie. Les films de Walt Disney véhiculent dans l’esprit de nos enfants les pires travers de la société. Ethnocentrisme, sexisme, duplicité, rivalité, jalousie, rapports de force, vengeance. Au travers de ces symboles universels, c’est inconsciemment que nos enfants captent ses messages car la magie et la féérie de ses films agissent sur eux comme un feu d’artifice. Autant de relations archétypiques toxiques auxquelles l’enfant s’identifie comme s’il s’agissait de sentiments normaux. Pour Disney, c’est d’autant plus facile que ces sentiments recoupent la réalité de notre monde. Il n’y a pas mieux pour déculpabiliser les enfants de leurs mauvaises intentions.

À l’inverse, le bébé de Keith Haring, le Radiant Child, irradie de sa pureté la société et s’oppose au monde des adultes. De ce bébé volontaire et christique, entouré d’une lumière chaude, vibrante et réconfortante, émanent la vie, l’énergie, la puissance. En défiant la faiblesse humaine, il traverse, surplombe et domine le monde. Si Walt Disney est le génie des « passions tristes » chères à Spinoza, au point de diffuser aujourd’hui un message de prévention avant la diffusion de ses films, Keith Haring croit au génie de l’enfance, qui nous laisse espérer une humanité renouvelée, une nature humaine métamorphosée. Animé de l’ambition de développer la conscience humaine en posant le principe de la liberté comme but suprême de la société, Keith réinvente l’amour. Cet amour que Keith savait si bien nourrir et entretenir, tous ceux qui furent ses invités à son 28e anniversaire en conservent le souvenir le plus ému.

Mai 1987, Le Train Bleu, gare de Lyon à Paris. Pour fêter ses 28 ans, il a loué le restaurant afin de nous réunir. Nous sommes tous artistes, une moitié d’Américains, qui ont fait le voyage, et les artistes français de la Figuration libre. Je retrouve avec un immense plaisir celui qui fut mon meilleur ami dans la vie – il fut aussi celui de Keith –, mon alter ego américain, le photographe Tseng Kwong Chi. Sont aussi présents Julia Gruen et son entourage professionnel qui, dès 1989, prendront les rênes de la Keith Haring Foundation, dont l’objet est d’accorder des subventions aux enfants dans le besoin et aux victimes du VIH. Malade du sida, Keith se sait probablement condamné. Pourtant, son incomparable énergie semble toujours intacte. Comme il a vécu, il sort encore tous les soirs jusque tard dans la nuit pour y chercher sa dose d’expériences, artistiques, sexuelles, spirituelles et musicales. Et tous les matins, dès neuf heures, il est au travail. Si je devais trouver un seul mot pour définir ce que fut la vie de Keith, je dirais l’énergie. Jamais je n’ai rencontré ailleurs une puissance, une vitalité comparables à célébrer le vivant qui est en chacun de nous. Une extraordinaire détermination toute consacrée au travail, à la danse, au sexe, à l’amitié, et à l’amour.

 

Le Radiant Baby figure au centre du triptyque de bronze The Life of Christ créé par l’artiste américain en 1990 et exposé en l’église Saint-Eustache, Paris 1er. 



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