Un barrage contre l’oubli
Hélène Gaudy se lance avec Archipels dans un « romanquête » qui l’entraîne sur les traces de son père et de son passé.
Chaque écrivain est un archéologue. Au cours de ses fouilles, il manipule les souvenirs exhumés avec une délicatesse infinie, sachant leur fragilité. C’est le cas d’Hélène Gaudy, qui signe Archipels, enquête familiale au fil de laquelle elle esquisse un portrait biographique de son père, à la fois peintre, voyageur, poète inlassable et collectionneur fou… Avec Archipels, Hélène Gaudy a conçu une capsule temporelle où dialoguent les souvenirs d’une famille, et en premier lieu ceux du père, notamment « la part de lui qui persiste en moi ».
Un jour, sur la côte de Louisiane où l’on parle un français fossile, Hélène Gaudy s’est rendue sur une île menacée par la montée des eaux, qui porte le prénom de son père – « l’Isle de Jean-Charles ». Qu’est-ce d’autre qu’écrire, sinon sauver de la submersion, « mettre quelque chose à l’abri de la mort », selon les mots de Franz Kafka ? À bord de l’arche de Noé qu’est Archipels, l’autrice a sauvegardé ce qui peut l’être d’une vie grignotée par la marée montante. Dans ce cabinet de curiosités voisinent objets et anecdotes, mais aussi des fragments de poèmes de son père.
Si ce père se fait appeler Jean-Charles, à l’état civil son véritable prénom est Jean-Karl. Jean comme Jaurès, Karl comme Marx… La part du réformiste et celle du révolutionnaire. La part du pragmatisme et celle de la colère. Enquêter sur une famille fait remonter à la surface des événements du siècle passé, de la Résistance aux camps et à la guerre d’Algérie. « Chaque famille est une île, un écosystème, enrichi ou perturbé par les espèces invasives », écrit Hélène Gaudy, qui a un art consommé de la formule.
L’autrice a conçu une capsule temporelle où dialoguent les souvenirs d’une famille, et en premier lieu ceux du père.
Dans cet écosystème, avant le père, il y eut le grand-père paternel, personnage austère, ancien résistant qui organisa des évasions et sauva des vies. La grand-mère, elle aussi, fit partie de la résistance. Pour éviter que ses parents ne soient pris, le petit Jean-Karl avait alors pour consigne, si on l’interrogeait, de répondre qu’il habitait Muzainville – un village fantôme, absent des cartes. « Enfant, mon père habitait un lieu qui n’existe pas », se dit aujourd’hui Hélène Gaudy.
Car Archipels n’est pas seulement un livre sur la mémoire, c’est aussi la cartographie des lieux d’une vie, réels ou fantasmés. « Je marche sur les traces de mon père comme un pisteur dans la neige », écrit la romancière. Quel a été le Rosebud paternel ? On n’entre pas dans la vie d’un proche comme dans un moulin, et le livre retrace bien cette difficulté, même si le père coopère à l’enquête. C’est d’ailleurs une singularité de ce « Work in Progress », comme disait Joyce de Finnegans Wake : le protagoniste du livre annote le manuscrit en cours d’écriture, guide l’autrice au fil de son « romanquête ».
Il sourd de ces pages une douce mélancolie – mélancolie de la résistance au temps, de la difficulté de cerner ses proches, et cette mélancolie se fait poésie. La grotte de Lascaux devient « le ventre fardé de la terre », et les objets sont « des amarres, des talismans », etc.; de sorte que le lecteur émerge de cette recherche du temps perdu avec la certitude de ne pas avoir perdu son temps, et d’avoir eu, entre les mains, un livre remarquable.

Archipels
d’Hélène Gaudy,
éd. de L’Olivier,
288 p., 21 €