La métamorphose des tanukis
Auteur peu traduit en français, Hisashi Inoue a imaginé un roman inclassable qui fait la part belle au folklore nippon.
Année 1838, sur l’île japonaise de Shikoku. Chûshô, un tanuki (ou chien viverrin) métamorphosé en homme, tombe amoureux d’Omiyo, la fille du teinturier Moémon Yamatoya. Amour partagé ! Mais voilà, il ne peut l’épouser ni s’unir à elle sans qu’elle en meure au bout de quelques jours – à moins… à moins qu’il n’obtienne le titre universitaire de Premier rang supérieur chez les tanukis, ce qui lui permettrait de devenir un véritable humain et de vivre avec sa belle sans la mettre en danger… Il a cependant un rival éconduit, qui se transforme en renard pour se venger, alors même que la gent vulpine veut ravir Shikoku aux tanukis.
Nous voici dans une histoire ébouriffante dont les personnages franchissent allégrement la barrière des espèces, et où les humains sont moqués, observés par les tanukis comme les Européens par Usbek et Rica des Lettres persanes. C’est La Bedondaine des tanukis, décoiffant et inclassable roman du Japonais Hisashi Inoue (1934-2010).
Dans le folklore nippon, le tanuki passe pour être un yôkai (créature surnaturelle), un esprit de la forêt doté de pouvoirs magiques, notamment celui de se métamorphoser. Rendu célèbre hors du Japon par le film d’animation Pompoko (1994), ce canidé est souvent popularisé sous la forme de poteries, avec une bedaine blanche proéminente, un chapeau de paille et une frimousse bonhomme. L’animal est réputé facétieux, voire malicieux, à l’instar de Kitsune, esprit-renard appartenant lui aussi à la famille des yôkai.
La gouaille paillarde de l’écrivain ne doit cependant pas faire oublier son engagement.
La Bedondaine des tanukis, outre sa drôlerie et sa grivoiserie servies par la traduction virtuose de Jacques Lalloz, a la vertu d’être une très bonne introduction à la culture populaire japonaise. On comprendra mieux, à sa lecture, l’imaginaire touffu de Hayao Miyazaki tout comme celui des contes fantastiques recueillis par Lafcadio Hearn et, plus largement, des kwaïdan, les contes d’horreur nippons, où fantômes et renardes peuvent se changer en femmes fatales.
Adepte du divertissement populaire et diplômé de littérature française, Hisashi Inoue (rien à voir avec Yasushi Inoue) s’est fait connaître avant tout comme dramaturge, s’inscrivant dans la tradition du gesaku, un genre satirique de l’époque Edo, fondé sur l’ironie et le comique d’exagération. Sa première pièce, Le Nombril des Japonais, lui a valu d’emblée le succès en 1969.
Également nouvelliste et romancier, Inoue a obtenu le prix Naoki en 1972 et le prix Tanizaki en 1991. La gouaille paillarde de l’écrivain ne doit cependant pas faire oublier son engagement : militant antinucléaire, il a lancé en 2004 un mouvement de défense de la Constitution pacifiste du Japon, aux côtés d’autres intellectuels comme Kenzaburô Ôe. Si Inoue a peu été traduit en français, on peut tout de même lire de lui deux livres parus chez Picquier, Les 7 roses de Tôkyô, ample roman sur le Japon de l’immédiat après guerre et la débrouillardise des habitants, et Je vous écris, un recueil de nouvelles épistolaire. Ces deux livres, auxquels se joint désormais La Bedondaine des tanukis, suffisent à illustrer toute l’étendue du talent d’Inoue et de son imaginaire, profondément ancré dans la culture populaire nippone.
La Bedondainedes tanukis
de Hisashi Inoue, traduit du japonais par Jacques Lalloz,
ed. Zulma, 480 p., 25,90 €