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N° 38 · novembre-décembre 2025 · Bastille Café

Amours interdites en Corée du Nord

Nicolas Gaudemet s’inscrit dans cette lignée d’auteurs qui jouent avec la « fascination-répulsion » qu’inspire la dynastie des Kim pour en faire son miel.

par Éric Faye 3 novembre 2025 3 min de lecture

D’emblée, le ton du roman de Nicolas Gaudemet est donné : tragique. En Corée du Nord, des lycéens massés dans un stade assistent à une exécution. Au-dessus de cette assemblée sinistre flotte un slogan : « TOUS UNIS VERS UN AVENIR RADIEUX ! » Parmi les ados obligés à être là se trouvent Yoon Gi et, plus loin, une jolie lycéenne prénommée Mi Ran. Ce jour-là, tandis qu’un malheureux vit ses derniers instants, l’amour assène un bon vieux coup de foudre à ces deux jeunes. On retrouve ainsi Roméo et Juliette, pour une saison stalinienne, puisque les amours de Yoon Gi et de Mi Ran ont tout d’impossible : ces deux jeunes n’appartiennent en effet pas à la même caste sociale. Or, en Corée du Nord, depuis les années 1950, un système appelé songbun hiérarchise les citoyens en une myriade de catégories, en fonction de leur comportement – et de l’attitude de leurs ascendants ou proches – vis-à-vis du régime. Une lycéenne d’une famille haut placée dans la pyramide du songbun, comme c’est le cas pour Mi Ran, ne peut alors se fiancer avec un garçon comme Yoon Gi, d’une strate sociale inférieure. La raison du « mauvais karma » de Yoon Gi a pour origine une cousine éloignée qui, après avoir fui en Chine, a été renvoyée en Corée du Nord puis reléguée dans une province froide pour sa « rééducation ». La famille de Yoon Gi subsiste comme elle peut ; la mère tient un étal au marché « libre », car le roman se situe après la période de la « Marche ardue » (la famine des années 1990), et le régime de Kim Jong-un autorise à présent un timide secteur privé.

Tel est le cadre du roman de Nicolas Gaudemet, dont le titre, qui sonne comme une antiphrase, s’apparente en fait à un slogan : « Nous n’avons rien à envier au reste du monde ». Chaque chapitre porte d’ailleurs aussi pour titre un slogan, qui place sur la trame de l’histoire un filtre tristement ironique. Le texte lui-même est parfois entrelardé de tels mantras, et c’est justement en contradiction avec l’un d’eux (« Notre pays vaut mieux que ma vie ») que se construit tout le roman et que la tragédie se noue : quand le moi ne veut plus être l’esclave du nous.

D’autres écrivains français ont déjà utilisé la société nord-coréenne comme matériau romanesque au cours de ces vingt dernières années : Jean Echenoz, Jean-Luc Coatalem ou encore Vincent-Paul Brochard. Nicolas Gaudemet s’inscrit dans cette lignée d’auteurs qui jouent avec la « fascination-répulsion » qu’inspire la dynastie des Kim pour en faire son miel. Car au royaume du père Ubu, l’absurde et le tragique, matières premières privilégiées des écrivains, abondent. Nicolas Gaudemet, qui s’est rendu en Corée du Nord pour y étudier son sujet, réussit, avec son deuxième roman, un coup de maître. Son livre est bien documenté sans que le « documentaire » ne se sente. La construction est habile, avec une mystérieuse narratrice nord-coréenne (qui s’immisce jusque dans les notes de bas de page), dont la présence laisse croire, à la lecture, que le récit est en fait signé par un auteur nord-coréen.

Cette tragédie en cinq actes a pour unité de lieu Sinŭiju, ville nord-coréenne séparée de la Chine par le fleuve Amnok (Yalu en chinois). De l’autre côté de ce Styx, brillent les enseignes de Dandong, métropole chinoise et objet de toutes les convoitises. Mais n’en disons pas plus. Lisez ce roman, court et remarquablement ficelé : vous vous sentirez heureux en Europe.

Nous n’avons rien à envier au reste du monde de Nicolas Gaudemet, éd. de l’Observatoire, 152 p., 21 €.

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