Alors que le monde est saturé de faits dont nous ne savons plus extraire du sens, la littérature retrouve un rôle essentiel.
Lire a toujours été pour moi une question de respiration. La seule activité pendant laquelle mon esprit peut réellement se déposer, se concentrer sans se disperser, vivre hors du flux continu des notifications et des injonctions. Un espace où le temps cesse d’être un adversaire. Ce sont des heures de lumière, de rire, de solitude parfois, mais surtout des moments où quelque chose se réorganise en moi, où un ordre intérieur, même fragile, se reforme. La lecture ne se contente pas d’occuper l’esprit, elle lui rappelle qu’il n’est pas entièrement livré au mouvement du monde. Elle touche à une zone profonde.
Ces derniers temps pourtant, ouvrir un livre a pris un autre sens. Si je lis toujours pour suspendre un instant le bruit du dehors, je le fais de plus en plus pour comprendre ce que le monde devient, chercher un chemin dans ce désordre. Non par défiance envers la science, l’histoire ou les médias, mais parce que la place que ces institutions occupaient dans la construction du vrai s’est fissurée, parce que leur autorité n’est plus reçue comme telle, dans un monde où chacun peut fabriquer sa propre vérité avec des fragments de discours, des images, des chiffres prélevés hors de leur contexte.
La science est concurrencée par des récits complotistes, remise en cause par des narrations simplistes. L’histoire est réquisitionnée par tous les camps, instrumentalisée, découpée, brandie comme un étendard. Le passé devient un arsenal idéologique dans lequel chacun pioche ce qui confirme son identité, plutôt qu’un récit commun. Quant aux médias, ils se sont démultipliés, fragmentés, dissous dans un brouillard d’opinions. Ils ne sont plus des médiateurs du réel, mais les acteurs d’une compétition narrative permanente où l’on cherche moins à savoir qu’à convaincre, moins à éclairer qu’à capter l’attention. À cela s’ajoute l’accélération. Le régime de la vérité est devenu celui de l’instant. Les formes de savoir qui demandent du temps – lire une enquête, suivre un raisonnement historique, s’approprier des résultats scientifiques – perdent du terrain.
Dans cette fragilisation générale des structures traditionnelles du savoir, la littérature retrouve un rôle essentiel. Elle ne démontre pas. Elle ne cherche pas à ordonner le monde. Elle propose un accès au réel qui passe par l’expérience personnelle, l’incarnation, le ressenti. Une vérité qui se dépose dans le lecteur, parfois lentement, parfois brutalement, mais toujours en profondeur. Elle ne cherche pas à gagner un débat, mais à faire apparaître ce qui, sans elle, demeurerait obscur.
Nous avons oublié à quel point, pendant des siècles, la littérature fut l’un des grands lieux de la pensée. Pascal interrogeait le vide et la pression atmosphérique avec la même intensité qu’il explorait l’abîme intérieur de l’homme ; Diderot construisait des romans comme on construit des expériences de pensée, en mettant ses personnages à l’épreuve d’hypothèses philosophiques ; Condorcet projetait mathématiquement le destin politique de l’humanité, convaincu que l’on pouvait modéliser le progrès ; Jules Verne transformait la curiosité scientifique en propulsion narrative. Pour ces auteurs, il n’y avait pas deux mondes séparés – celui des faits et celui des histoires – mais un même territoire où l’on cherchait à comprendre ce que la connaissance, seule, ne pouvait pas dire.
Cette continuité s’est peu à peu brisée. Nous avons laissé s’installer l’idée que les romans « racontent des histoires » pendant que les savants et les experts produisent du vrai. Or, paradoxalement, c’est au moment où nos instruments de connaissance atteignent un niveau de puissance inédit que nous éprouvons leur insuffisance. Nous n’avons jamais disposé de tant de données, de modèles, de séries statistiques, d’archives numérisées. Nous sommes saturés de faits, mais nous ne savons plus en extraire du sens. Le problème n’est pas l’absence de savoir : c’est l’absence d’imaginaire pour l’habiter.
Je pourrais citer des dizaines de livres qui montrent comment la littérature reconstitue ce lien manquant, en redonnant de l’épaisseur à ce que les sciences et les médias produisent. En voici trois, que je retiens parce qu’ils éclairent trois dimensions fondamentales de la vérité contemporaine : la vérité scientifique, la vérité historique et la vérité médiatique.
Dans Cabane, Abel Quentin ne parle pas d’écologie comme le ferait un rapport du GIEC. Il ne projette aucune courbe d’émissions. Il raconte ce moment où l’effondrement cesse d’être une abstraction pour devenir un événement intérieur. Ce moment où la lucidité scientifique se transforme en vertige existentiel. Il montre comment la conscience aiguë du désastre climatique peut mener à la solitude, au retrait, à une forme d’ascèse, voire à la tentation de disparaître du monde. Ce n’est pas un roman sur la catastrophe du monde : c’est un roman sur ce qui se passe dans une conscience lorsque la vérité scientifique devient insoutenable.
Dans Opération Shylock, Philip Roth ne contredit aucune des grandes lignes de l’histoire. Il ne refait pas la chronologie du conflit israélo-palestinien, il n’entre pas dans la logique des résolutions et des cartes. Il s’y promène autrement : par l’identité, la mémoire, les fractures intimes, les dédoublements. Roth explore ce qui, dans une conscience, précède les faits. Il montre comment un événement politique s’enracine dans des zones psychiques, dans des tensions morales, dans des récits personnels qui échappent à toute causalité. Il donne à voir la part de délire, de culpabilité, d’obsession, qui accompagne des décisions collectives.
Dans Perpétuité, Guillaume Poix ne défie en rien les statistiques de la criminalité ou les analyses sur les systèmes pénitentiaires. Il s’intéresse à ce que les chiffres ne peuvent pas dire : la violence que nous déléguons à la prison, le rôle que nous assignons à cette institution pour ne pas avoir à regarder certains aspects de nous-mêmes. Son roman montre comment la société externalise sa part d’ombre dans un lieu clos, silencieux, presque invisible, un espace que nous tenons à distance, tout en le chargeant d’une mission impossible : contenir ce que nous ne voulons pas voir. Le roman devient un miroir, un examen de conscience.
Nous avons besoin de la littérature pour réapprendre à habiter le réel. Pour reconnecter les savoirs à la sensibilité, les faits à la vie intérieure. Pour que les grandes questions – le climat, les conflits, les injustices sociales, les métamorphoses technologiques – ne restent pas des blocs d’informations, mais deviennent des expériences, des questions intimes, des déplacements de point de vue. Non pas pour nous consoler du monde, mais pour le rendre à nouveau intelligible. Dans un univers saturé de discours, d’images et d’alertes, la littérature demeure peut-être notre dernier espace de savoir. Un instrument, fragile, mais irremplaçable. Un des derniers gestes qui ne consistent pas à produire du contenu mais à produire du sens. Qui ne prétend pas détenir la vérité, mais qui nous apprend à la reconnaître lorsqu’elle surgit dans une phrase, un personnage, ou un silence entre deux lignes.
Dirigeant d’entreprise engagé dans la transition écologique, Philippe Zaouati a contribué au développement de la finance durable, notamment au sein du groupe d’experts de la Commission européenne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont quatre romans....
Alors que le monde est saturé de faits dont nous ne savons plus extraire du sens, la littérature retrouve un rôle essentiel. Lire a toujours été pour moi une question de respiration. La seule activité pendant laquelle mon esprit peut réellement se déposer, se concentrer sans se disperser, vivre hors du flux continu des notifications et des injonctions. Un espace où le temps cesse d’être un adversaire. Ce sont des heures de lumière, de rire, de solitude parfois, mais surtout des moments où quelque chose se réorganise en moi, où un ordre intérieur, même fragile, se reforme. La lecture ne se contente pas d’occuper l’esprit, elle lui rappelle qu’il n’est pas entièrement livré au mouvement du monde. Elle touche à une zone profonde. Ces derniers temps pourtant, ouvrir un livre a pris un autre sens. Si je lis toujours pour suspendre un instant le bruit du dehors, je le fais de plus en plus pour comprendre ce que le monde devient, chercher un chemin dans ce désordre. Non par défiance envers la science, l’histoire ou les médias, mais parce que la place que ces institutions occupaient dans la construction du vrai s’est fissurée, parce que leur autorité n’est plus reçue comme telle, dans un monde où chacun peut fabriquer sa propre vérité avec des fragments de discours, des images, des chiffres prélevés hors de leur contexte. La science est concurrencée par des récits complotistes, remise en cause par des narrations simplistes. L’histoire est réquisitionnée par tous les camps, instrumentalisée, découpée,…