Découvrez Zone Critique

IA, le chemin de fer du XXIe siècle

Par Alexandre Hezez

Le développement de l’intelligence artificielle s’inscrit dans une logique d’infrastructure, comme le rail au xixe siècle. Mais l’approche est globale et plus seulement nationale.
 

La forte concentration des marchés actions autour des valeurs liées à l’intelligence artificielle soulève la question du caractère cyclique ou durable de cette domination. Bien des analyses comparent la situation actuelle à la bulle internet de 1999–2000 et son effondrement rapide.

Pourtant, cette analogie est réductrice, car elle suggère une exagération spéculative suivie d’un effondrement, alors que l’IA relève avant tout d’une logique d’infrastructure. Tout comme les chemins de fer l’ont été pour l’Amérique de Lincoln. Au xixe siècle, le rail a pris le contrôle de l’économie, transformé la manière de travailler et redessiné la politique américaine.

Entre 1860 et 1900, les chemins de fer ont connecté les marchés, ouvert l’ouest des États-Unis, soutenu l’urbanisation et permis l’essor d’industries clés comme l’acier, le charbon ou la logistique. À leur apogée, ils représentaient près de 5 % du PIB du pays, l’un des plus vastes programmes d’investissement de l’histoire. À la fin du xixe siècle, les compagnies ferroviaires dominaient l’économie : elles captaient l’essentiel du capital, structuraient les chaînes logistiques et contrôlaient la circulation des biens et des personnes. Leur poids atteignait 60 % de la capitalisation boursière américaine.

L’IA suit aujourd’hui une trajectoire comparable. D’une technologie marginale, elle devient un pilier de la croissance mondiale. Les investissements explosent : les entreprises technologiques devraient dépenser plus de 400 milliards de dollars en 2025, près de 500 milliards en 2026, pour l’entraînement et le fonctionnement des modèles, les data centers, l’énergie et les puces avancées. Rapporté au PIB américain, ce cycle d’investissement est en passe de dépasser tous les précédents, y compris le boom ferroviaire.

Comme hier le rail, l’IA est une infrastructure structurante, capitalistique et difficile à concurrencer. Elle repose sur un petit nombre d’acteurs dont la concentration rappelle celle des grandes compagnies de chemin de fer. En effet, vers 1900, le marché était dominé par une quinzaine d’entre elles (la plupart ont disparu comme entités juridiques, mais leurs réseaux existent encore, deux grandes héritières sont encore cotées aujourd’hui : Union Pacific et Norfolk Southern). En 2025, l’économie numérique s’appuie sur quelques géants : Nvidia, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Apple, TSMC, Broadcom. À eux seuls, ils représentent près de 40 % de l’indice S&P 500. Ces firmes contrôlent les semi-conducteurs, le cloud, les modèles et l’accès au calcul, devenant les « infrastructures nationales » du xxie siècle.

Le parallèle se retrouve aussi dans le soutien politique. Le boom ferroviaire n’aurait jamais eu lieu sans l’appui direct de Washington. Les Land Grants (1850–1871) ont offert plus de 100 millions d’hectares de terrain aux compagnies ; les Pacific Railway Acts (1862–1864) ont permis des prêts fédéraux, l’émission d’obligations subventionnées et la construction du premier transcontinental. Cette politique industrielle précoce a façonné l’Amérique moderne.

Aujourd’hui, les États-Unis appliquent la même logique à l’IA. Lors du sommet Winning the AI Race, le président Donald Trump a présenté un plan visant à assurer une chaîne d’approvisionnement IA entièrement nationale : production des puces avancées, sécurisation de l’énergie, multiplication des data centers, investissement dans le réseau électrique et accélération des autorisations administratives. Il s’agit d’un effort comparable, par son ampleur, aux grandes politiques industrielles du passé.

Les différences entre ces deux révolutions demeurent néanmoins importantes. Le financement, d’abord : le rail reposait largement sur l’argent public, alors que l’IA est portée principalement par les géants privés. Mais cette distinction tend à s’estomper. Après une décennie durant laquelle la technologie était peu endettée, les cinq principaux investisseurs dans l’IA (Amazon, Alphabet, Microsoft, Meta et Oracle) ont levé 108 milliards de dollars de dettes en 2025, trois fois plus que la moyenne des neuf années précédentes. L’IA ouvre ainsi un nouveau cycle d’endettement, comme le rail en son temps, mais cette fois porté par le secteur privé.

La finalité politique diverge également. Les chemins de fer visaient d’abord à unifier le territoire. Lorsqu’Abraham Lincoln arrive au pouvoir, en 1861, l’objectif est clair : relier l’Est au Pacifique, sécuriser la Californie, construire un marché intérieur cohérent et consolider l’Union. Le transcontinental fut un projet de nation building.

L’IA, au contraire, n’est pas une infrastructure nationale. C’est un instrument de puissance globale. Elle conditionne la supériorité militaire, la maîtrise des données, la domination des semi-­conducteurs et la capacité d’imposer des normes technologiques au reste du monde. L’IA n’a pas pour mission de construire l’Amérique, mais de maintenir son hégémonie dans un monde multipolaire.

L’histoire des chemins de fer éclaire pourtant ce que pourrait devenir l’IA. L’hégémonie ferroviaire s’est érodée progressivement au tournant du xxe siècle : excès d’investissements, ralentissement des gains de productivité, hausse des coûts fixes, critiques politiques croissantes. Puis sont arrivées les technologies substitutives : automobiles, camions, avions. La crise bancaire de 1907 a révélé la fragilité du modèle financiarisé, et la Grande Dépression a achevé d’ébranler un secteur dont la rente se réduisait déjà.

Le rail n’a pas disparu mais sa domination, elle, s’est effondrée. La leçon est claire : ce ne sont pas les infrastructures qui meurent, mais les rentes de monopole qui s’érodent lorsque la régulation se durcit, que la concurrence apparaît, que le capital devient moins rare ou qu’un choc technologique redistribue la valeur. Il en ira de même pour l’IA. La question n’est pas de savoir si sa part de marché refluera, mais à quel rythme et par quels canaux – régulation, concurrence, montée de la Chine, diffusion de la valeur, rupture énergétique, innovation de rupture ou crise financière liée au surinvestissement. On ne peut imaginer dans la guerre économique actuelle entre la Chine et les États-Unis, que l’administration Trump bride les investissements par des régulations et des lois antitrust pouvant affaiblir les entreprises américaines à l’image du Hepburn Act, signé par Theodore Roosevelt en juin 1906 qui transforma les compagnies ferroviaires de géants quasi-monopolistiques en entreprises régulées, comparables à des services publics.

Enfin, la singularité de l’IA est sa portée systémique. Elle n’est pas un simple réseau logistique : c’est une révolution industrielle, technologique, sociétale et géopolitique. Elle redéfinit les rapports de force, les chaînes de valeur, le travail, l’énergie et même la souveraineté. De la même manière que les rails ont construit les États-Unis, l’IA est en train de refaçonner l’équilibre mondial. La question n’est pas tant de savoir si l’IA ressemble aux chemins de fer mais de comprendre comment, comme eux, elle pourrait redessiner la carte du pouvoir au xxie siècle. Nous ne sommes qu’au commencement.

Alexandre Hezez, actuaire de formation, est stratégiste et CIO d’un groupe financier français. Il a une approche fondée sur l’analyse fondamentale, les politiques des banques centrales, la géopolitique et la gestion du risque....

Le développement de l’intelligence artificielle s’inscrit dans une logique d’infrastructure, comme le rail au xixe siècle. Mais l’approche est globale et plus seulement nationale.   La forte concentration des marchés actions autour des valeurs liées à l’intelligence artificielle soulève la question du caractère cyclique ou durable de cette domination. Bien des analyses comparent la situation actuelle à la bulle internet de 1999–2000 et son effondrement rapide. Pourtant, cette analogie est réductrice, car elle suggère une exagération spéculative suivie d’un effondrement, alors que l’IA relève avant tout d’une logique d’infrastructure. Tout comme les chemins de fer l’ont été pour l’Amérique de Lincoln. Au xixe siècle, le rail a pris le contrôle de l’économie, transformé la manière de travailler et redessiné la politique américaine. Entre 1860 et 1900, les chemins de fer ont connecté les marchés, ouvert l’ouest des États-Unis, soutenu l’urbanisation et permis l’essor d’industries clés comme l’acier, le charbon ou la logistique. À leur apogée, ils représentaient près de 5 % du PIB du pays, l’un des plus vastes programmes d’investissement de l’histoire. À la fin du xixe siècle, les compagnies ferroviaires dominaient l’économie : elles captaient l’essentiel du capital, structuraient les chaînes logistiques et contrôlaient la circulation des biens et des personnes. Leur poids atteignait 60 % de la capitalisation boursière américaine. L’IA suit aujourd’hui une trajectoire comparable. D’une technologie marginale, elle devient un pilier de la croissance mondiale. Les investissements explosent : les entreprises technologiques devraient dépenser plus de 400 milliards de dollars en 2025, près de 500 milliards en 2026, pour…

Pas encore abonné(e) ?

Voir nos offres

La suite est reservée aux abonné(e)s


Déjà abonné(e) ? connectez-vous !



S’abonner pour 1€ S’abonner

Zeen is a next generation WordPress theme. It’s powerful, beautifully designed and comes with everything you need to engage your visitors and increase conversions.

Top Reviews